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C’EST PAS LA CRISE FINALE ? ÉCONOMIE : FRÉDÉRIC LORDON PIQUE SA CRISE

vendredi 11 septembre 2009.

L’économie n’est pas une « science » facile. Depuis plus de vingt ans, les économistes libéraux et leurs fidèles écuyers de la presse nous ont assené leur discours unique sur le marché qui-se-régule-toutseul comme un grand. Au lendemain de la catastrophe financière, les mêmes grands prêtres de l’Économie ont revu leur copie et en appellent désormais à un capitalisme « raisonné ». Exemple parmi mille de ces bavards intarissables, l’éditorialiste Jacques Julliard qui, après avoir inlassablement exhorté la gauche à renoncer à son anticapitalisme archaïque, se vautre à son tour dans la démagogie populacière : « Comme à chaque nouvelle crise, le capitalisme financier appliquera la même recette : prendre l’argent où il est, c’est-à-dire chez les pauvres. Quant aux banquiers, j’en vois beaucoup de ruinés mais aucun de pauvre. […] Alors qu’on ne nous amuse pas trop longtemps avec ces histoires de parachutes dorés. Bien sûr qu’il faut les supprimer, et vite ! Et même, dans la foulée, faire rendre gorge aux Zacharias, Bernard, Forgeard and Co. » (« Les pauvres et les gosses paieront », Le Nouvel Observateur , 11 octobre 2008). L’économiste Frédéric Lordon n’est pas de ces experts-là. Il a toujours dénoncé l’obscénité sans limite de la haute et basse finance. Dans son dernier livre, La Crise de trop [1], il s’étonne que « les banques aient jusqu’ici échappé à l’émeute et au saccage » et lance quelques pistes pour juguler la finance en roue libre et revaloriser la part salariale. À CQFD, nous avons voulu prendre un petit cours d’été d’économie politique, même si en bons erroristes nous continuons à donner la primauté au social, notamment en arpentant nos friches expérimentales. Reste la question cruciale : jusqu’à quand devra-t-on supporter le dogme du profit, le racket du travail aliéné, le racolage consumériste, le mythe de la croissance – même repeinte en vert – et le totalitarisme des firmes ? Le chantier est ouvert au public.

CQFD : La crise actuelle est-elle une crise systémique, réelle, ou simplement un nouvel avatar de « la stratégie du choc », comme la décrit Naomi Klein, c’est-à- dire un chamboulement voulu permettant la mise en œuvre de réformes économiques majeures ?

Frédéric Lordon : Waow ! On attaque dans le dur ! Bon, la vérité c’est que je ne suis pas très emballé par la thèse de Naomi Klein. Non que ce qu’elle rapporte soit inexact, simplement je pense que ça ne livre pas le mode majeur des transformations du capitalisme. Il peut y avoir une exploitation délibérée de chocs politiques ou de chocs externes dans certains pays pour promouvoir des agendas néolibéraux, sans aucun doute. Mais il y a beaucoup de contre-exemples, à commencer par les transformations survenues dans le capitalisme des pays industrialisés qui ne correspondent pas du tout à ce modèle. Pour voir une espèce de stratégie du choc derrière la crise financière, très honnêtement, il faudrait avoir la parano en roue libre. Il suffit de poser la question « À qui profite le crime ? ». Les intérêts qui ont partie liée avec la promotion de l’agenda néolibéral ont beaucoup à perdre dans cette crise financière : les forces du privé sont profondément délégitimées, la thèse de l’efficience supposée du marché est mise à mal, ça fait revenir l’État dans le jeu économique et sous une forme qu’on n’aurait pas imaginée il y a dix-huit mois. Il faut voir la tête des gars qui se succèdent au micro de CNBC (la chaîne boursière US) pour chialer que General Motors est désormais possédé en partie par le gouvernement et en partie par un syndicat et que c’est « le triomphe de Karl Marx ». Si c’est la « stratégie du choc », il s’agit du choc que les libéraux ont pris en pleine poire ! Ce qui ne veut d’ailleurs pas dire qu’ils ne puissent pas s’en remettre facilement.

Pour revenir au début de la question, « crise systémique », je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Commençons par le commencement : on peut qualifier la crise de « crise de la finance déréglementée », qui est en fait elle-même l’expression d’une crise plus profonde,celle de la configuration du capitalisme telle qu’elle est installée depuis deux décennies. Au début on nous a annoncé : « C’est une crise de la finance ! », ce qui semble un verdict de bon sens ; c’est effectivement la finance qui part en morceaux. L’erreur, c’était de s’imaginer que c’était une crise de la finance toute seule. Lorsqu’on regarde les choses d’un peu plus près, on s’aperçoit que les origines du déclenchement de cette crise sont à trouver dans les données les plus fondamentales de l’économie réelle. En particulier dans « le capitalisme de déréglementation à dominante financière » – pour faire plus simple, on peut aussi dire : capitalisme de basse pression salariale –, dont les structures principales, à savoir la contrainte actionnariale et la contrainte concurrentielle, ont eu pour effet de faire peser des pressions permanentes sur la rémunération du travail, ceci jusqu’à mettre en péril l’écoulement de la marchandise. Car la consommation salariale, dans des pays comme la France, l’Allemagne, les États-Unis, c’est 70 % de la demande finale. C’est un truc sur lequel le capital peut difficilement faire l’impasse. Il a donc fallu bricoler quelques aménagements pour rendre le système viable sans en modifier la logique profonde. Le développement intensif de l’endettement des ménages en est l’aspect le plus représentatif.Le crédit aux ménages est devenu en quelque sorte la béquille permanente de la consommation salariale. Aux États-Unis, la cassure est très nette dès le milieu des années 1980, où l’endettement des ménages explose. En France, ça se passe au milieu des années 1990, au moment où l’on entre dans un régime de mondialisation franche. Aux États-Unis, le taux d’endettement des ménages, c’est-à- dire le ratio de leurs dettes sur leur revenu disponible, est de 120 %, c’est dingue ! Entre parenthèses, on nous a bourré le mou pendant des années avec la dette publique, l’endettement des États et qu’est-ce qu’on n’allait pas laisser à nos enfants, ma bonne dame ! Sauf que ce qui était en train de se préparer, c’était une épouvantable crise de dette privée, pas seulement des ménages, mais aussi corporate, la dette des entreprises. Et ce sont tous ces monceaux de dettes pourries qui sont en train de débarquer par convois entiers et de plomber les bilans des banques pour un bon moment. Donc, j’insiste : cette crise de la finance n’est que l’épiphénomène d’une crise beaucoup plus profonde, qu’on pourrait qualifier de « crise de la configuration présente du capitalisme », mais pas de « crise du capitalisme ». Les gens qui se gargarisent avec la « crise systémique » ont en général des visions apocalyptiques d’écroulement du capitalisme. C’est une crise extrêmement sérieuse, mais j’ai le regret de le dire, ce n’est pas la crise finale du capitalisme.

Bien sûr, on peut être tenté d’agglomérerà cette crise toute une série de crises latérales, comme la crise écologique, la crise climatique, la crise des matières premières, etc. Et on peut toujours monter à un niveau de généralité où tout devient solidaire : toutes ces crises dérivent certes en dernière analyse du règne de la marchandise et du profit, etc. Alors on peut faire un paquet-cadeau et dire « c’est systémique », sauf que ça ne fait pas une analyse d’une très grande profondeur. Parce que dans le détail de leur déclenchement et de leurs mécanismes ces crises ne sont pas directement liées entre elles. On pouvait très bien parler de crise climatique, de crise alimentaire avant celle des subprimes. Je pense que résister à la tentation du fourre-tout et conserver quelques distinctions analytiques n’est pas de trop. Maintenant, il est bien évident que toutes ces crises sont liées au capitalisme dans ce qu’il a de plus fondamental, à la violence et à l’aveuglement du processus d’accumulation du capital. Alors, d’un point de vue politique, il peut y avoir intérêt à faire se rejoindre toutes ces crises, pour une raison extrêmement simple : ça fait des décennies que l’histoire ne nous a pas donné une opportunité de ce calibre pour mettre en question non seulement la configuration présente du capitalisme, mais jusqu’au capitalisme lui-même. Ne pas la saisir pour lui faire rendre tout ce qu’elle peut serait une faute politique de première grandeur.

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