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Gestion de l’eau : à qui appartiennent les nuages ?

mardi 24 mars 2009.

Constat accablant du 5e forum mondial de l’eau qui s’est achevé hier à Istanbul : vers 2025, cinquante pays souffriront de stress hydrique, soit près de la moitié de la population du globe. Scientifiques et gouvernements lorgnent donc naturellement les réserves gigantesques que sont les nuages. Si l’eau d’un terrain appartient au propriétaire, à qui revient ce précieux liquide lorsqu’il est dans le ciel ?

Récupérer l’eau contenue dans l’atmosphère, ce n’est pas nouveau. Les plus anciennes tribus récupéraient déjà la rosée matinale, les sorciers invoquaient la pluie en dansant. Plus récemment, les scientifiques ont trouvé des méthodes plus sophistiquées, en partant de ce constat simple : le moindre cumulus contient de 1000 à 3000 tonnes d’eau, pourquoi ne pas tirer parti de ces réserves formidables ?

A l’heure où 30% de la population mondiale est en manque d’eau, ces nouvelles technologies, si elles ne sont pas strictement encadrées par la loi, conduiront inévitablement à des conflits majeurs dans les décennies à venir. Des litiges ont d’ailleurs déjà eu lieu dans le passé, comme lorsque le préfet du Loir-et-Cher fut traité de « voleur de nuages » par les départements voisins lors de la sécheresse de 1973. Ceux-ci le soupçonnaient de mener des expériences de modification du climat.

Plus récemment en Espagne, des paysans de la province espagnole de Soria (Castille-Leon), excédés, s’équipent afin de lutter contre de mystérieux avions venus du nord qui « foutent en l’air les nuages ».
Piéger ou ensemencer

Les deux méthodes principales pour faire pleuvoir sont simples et utilisées depuis une cinquantaine d’années dans plusieurs pays. La première consiste à utiliser des fins filets pour agripper les nuages et ainsi récupérer l’eau qui ruisselle le long des mailles.

La seconde, plus répandue, consiste à ensemencer les masses nuageuses avec des aérosols (iodure d’argent, neige carbonique...) afin de déclencher la pluie et d’augmenter son volume. Cette méthode est répandue notamment dans le sud de la France où elle est utilisée afin de provoquer les orages et les grêles avant que leur intensité ne les rende dangereux. Claude Berthet, directrice de l’Association nationale d’études et de lutte contre les fléaux atmosphériques (ANELFA), connait bien le principe :

« L’iodure d’argent agit comme un noyau de condensation. Les gouttelettes d’eau s’agrègent autour de ses noyaux, on augmente ainsi le nombre de grêlons, mais ils sont plus petits et donc moins dangereux. »

C’est le même principe avec la pluie. A l’aide d’avions ou de générateurs au sol, on répand cet aérosol dans l’atmosphère afin d’accélérer le processus des précipitations. Toutes les études sur l’iodure d’argent, substance découverte en 1972, ont démontré son inocuité dans le cadre de la modification des précipitations. Alors, peut-on utiliser cette poudre magique pour faire pleuvoir dans le Sahara ? Non, explique Claude Berthet :

« Il faut que les conditions météorologiques soient réunies. On ne modifie pas le temps d’une simple pression sur un bouton : dans une zone avec un air sec, sans nuage, on ne fera jamais pleuvoir. Cette méthode ne fait que déclencher la précipitation et augmenter son rendement, d’environ 10% à l’heure actuelle. »

A qui appartiennent les nuages ?

Modifier le régime de pluie, c’est un double dérèglement. D’une part, le cycle naturel de l’eau est modifié, et d’autre part, s’approprier un nuage prive son voisin de l’eau qu’il aurait potentiellement reçue. De ce constat nait la nécessité de réguler ces pratiques.

Hélas, en la matière, c’est le vide juridique quasi-total. Seul un traité international, la convention ENMOD, adoptée en 1976 par l’ONU, émet quelques limites. Elle vise à « interdire l’utilisation de techniques de modification de l’environnement à des fins hostiles ». Evidemment, faire pleuvoir n’est pas considéré comme un dessein hostile, il est donc difficile d’appliquer les termes de cette convention dans le cas de l’ensemencement des nuages. De plus les conditions ne s’appliquent que lors d’un désagrément à l’encontre d’un autre état signataire.

Dans un essai paru dans l’annuaire français de droit international de 2004, Fabienne Quilleré-Majzoub, professeure de droit, tente de définir un statut de propriété aux nuages : appartiennent-ils à tous et dans ce cas, faut-il les soumettre à une gestion internationale ? Ou n’appartiennent-ils à personne, devenant donc pillables à souhait ?

Définir ce statut est une tâche complexe qui tient à leur nature : un nuage, c’est instable, l’eau qui le compose subit un renouvellement permanent. Impossible de définir d’où vient l’eau qui le compose, et impossible pour le moment d’observer une ligne de conduite unique : certains pays légifèrent en restreignant la pratique d’ensemencement de nuages (les Etats-Unis) tandis que d’autres subventionnent cette pratique (le Mexique).

A la place des gouttes, ce sont les questions qui pleuvent : si on peut devenir propriétaire d’un nuage, qui en bénéficie ? Le propriétaire du terrain où l’eau tombe ? Celui du terrain au-dessus duquel le nuage est généré ? Et si le nuage est créé en haute mer, revient-il au pays côtier le plus proche ?
Nuages sur commande

Le casse-tête n’est pas près de prendre fin. Une équipe de l’Edinburgh University menée par Stephen Salter propose une machine génératrice de nuages. Le principe est simple : une turbine de soixante mètres de haut, semblable à un batteur électrique, est placée sur un catamaran. Elle aspire de l’eau de mer puis la souffle par des conduits situés dans ses pales, vaporisant l’eau sous forme de nuages. Le sel, lui, cristallise et retombe dans la mer.

Cette machine repose sur un modèle d’éolienne particulier, dite « Darrieus », avec un axe vertical. Du délire ? Sûrement pas : Stephen Salter a déjà obtenu plus de 150 000 euros de subventions pour ses recherches. Si le nuage empaqueté et pesé est encore loin, il va lui aussi compliquer sérieusement la tâche du législateur : comment accorder le droit de propriété d’un nuage qui est créé de toutes pièces en mer, que ce soit en zone internationale ou territoriale ?

Ainsi le nuage apparaît comme une ressource sui generis, c’est-à-dire unique en son genre. S’il faut créer des textes spécifiques pour leur gestion, il serait intéressant, comme le propose Mme Quilleré-Majzoub, de s’inspirer de la convention sur le droit de la mer relative a l’allocation des ressources des grands fonds marins : les ressources sont mises en commun internationalement, en respectant trois principes : pacifisme, non appropriation et exploitation au bénéfice de l’humanité.

Une piste à ne pas négliger, bien que les utilisations actuelles de modification de climat soient principalement d’origine militaire. A Istanbul, on a soigneusement évité la question comme lors des précédents forums.

Par Fabien Goubet


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