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La réponse sociale n’est pas à la hauteur de la crise

Entretien avec Éric Toussaint, président du CADTM par Manuel Torres
vendredi 26 mars 2010 par anik

Comment évaluez-vous la situation des mouvements sociaux ?

Problématique. Il est fondamental d’avoir un diagnostic correct de la situation qui, à mon avis, se présente comme suit. Nous avons la plus grande crise du système capitaliste depuis 80 ans et les réponses sociales ne sont pas à la hauteur. Lorsque la crise a éclaté, en 2007-2008, les intellectuels pro-capitalistes ont tremblé car il se sont rendus compte qu’il s’agissait d’un crise systémique. On a parlé de crise capitaliste, de refonder le capitalisme parce qu’ils craignaient réellement une réponse de grande ampleur - et cela ne s’est pas encore produit. C’est vrai qu’il y a des signes positifs comme ceux donnés à Belém au Forum Social Mondial (FSM) en janvier 2009 : 14.000 participants, en grande majorité des jeunes qui cherchaient à participer aux ateliers les plus radicaux. La déclaration finale des mouvements indigènes, de femmes, de justice globale, etc. est très radicale. Mais ce ne sera pas un forum social mondial qui pourra changer le rapport des forces, mais plutôt les luttes réelles dans les pays où la crise est plus forte, dans ceux qui ont un poids dans l’économie mondiale. A ce niveau, les réponses sociales aux USA et en Europe sont jusqu’à présent limitées, comme si les gens étaient paralysés par les coups qu’ils reçoivent, par le chômage, etc.

C’est un diagnostic préoccupant !

Oui, et cela pousse à l’action les mouvements sociaux qui constituent une force réelle (Via Campesina, des réseaux comme la marche mondiale des femmes, le Comité pour l’Annulation de la Dette dans le Tiers Monde (CADTM), les organisations indigènes, etc.). Ils font face à un très grand défi : organiser des stratégies d’action. On n’y est pas encore arrivé, mais il y a eu, à la fin janvier, la réunion mondiale des mouvements sociaux à San Paulo, hors du contexte des forums sociaux, où a été organisé un séminaire [1] pour faire un bilan de nos stratégies et discuter de comment impulser un mouvement.

Les gouvernements de gauche les plus avancés, comme ceux de Bolivie, d’Équateur ou du Venezuela, n’ont pas pris non plus de fortes initiatives. Ils ont émis des déclarations intéressantes comme celle du Sommet de Copenhague, mais on est en train de perdre un temps précieux pour, par exemple, lancer la Banque du Sud sur des critères cohérents, ou avancer avec le SUCRE (système unique de compensation régionale qui éliminerait l’influence du dollar sur les pays de l’ALBA), ou donner plus de cohérence à l’ALBA. Il y a beaucoup de discours et de rhétorique, mais les faits et les décisions ne suivent pas cette ligne.

Que manque-t-il pour qu’il y ait une mobilisation convaincante en cette époque de crise du système ?

Si nous parlons de l’Europe ou des USA, le mouvement syndical joue un rôle important pour qu’il y ait des mobilisations ou non. En Europe la Confédération des syndicats, en Espagne les Commissions ouvrières et l’UGT, en France la CGT et la CFDT, les syndicats britanniques : aucun ne veut de grandes mobilisations. Ils pensent que s’ils mettent en marche le train des luttes, celles-ci prendront un caractère plus radical qu’à d’autres époques. Les directions syndicales ne sont pas prêtes à assumer les risques d’une confrontation avec les gouvernements. Elles s’accrochent à l’espoir que les plans de sauvetage des banques vont réussir à sortir de la crise en une ou deux années, et cela c’est une erreur.

Nous avons vu un exemple au début 2009 dans les mobilisations en France qui ont vu une participation similaire à celle atteinte en mai 68. Les gens voulaient continuer avec les mobilisations et les directions syndicales ont décidé que non. Il y a eu beaucoup de frustration, pourtant les gens n’ont pas été capables de se convoquer eux-mêmes au niveau de tout un pays en coordonnant les secteurs publics et privés.

Il existe une disposition à la mobilisation s’il y a un plan d’action de la part des directions syndicales. Sans une participation syndicale forte et sans grands mouvements spontanés comme il y a eu à la fin des années 60 et au début des années 70, qui étaient la fin de la grande ère de prospérité économique, les gens pouvaient se mettre en grève avec une perspective de victoire. Mais de nos jours, pour gagner il manque un plan d’action fort.


Il n’y a nulle part de capacité d’action ?

Les endroits où il y a une grande mobilisation sont les pays périphériques comme ceux d’ Amérique Latine qui, pour moi, constituent l’épicentre de la résistance, comme les organisations indigènes en Équateur ou au Pérou. La stratégie nous oblige à faire un travail de sensibilisation, à ouvrir le débat sur la stratégie dans le contexte du FSM, y compris avec les confédérations syndicales qui en font partie. Les organisations paysannes doivent aussi proposer une solution à la crise alimentaire au niveau international en mettant en œuvre des politiques de souveraineté alimentaire.

Croyez-vous que la passivité des syndicats européens est due à la crainte de sortir d’un modèle de production lié à la consommation, ce qui impliquerait un changement radical dans les manières de travailler et de s’organiser ?

Je ne crois pas que ce soit cela la raison principale. Je pense que celle-ci se trouve dans les directions bureaucratiques qui ne veulent prendre aucun risque et préfèrent chercher la voie de la négociation et, comme elles craignent la dynamique que peuvent prendre de grandes mobilisations, elles préfèrent essayer de négocier avec le patronat et les gouvernements. Ce n’est pas tellement leur vision du mode de production, parce qu’à présent tout le monde se rend compte que ce modèle de consommation, ce modèle productiviste - qui est aussi la cause du changement climatique - n’est pas bon. Ce qui se passe, c’est que les gens ne sont pas très révolutionnaires au niveau des idées. Le problème principal est de se rendre compte que maintenant, pour arriver à quelque chose, cela implique un niveau d’affrontement. Je ne parle de prendre le pouvoir mais bien de mener de longues grèves d’opposition frontale au patronat ou, même, de renverser un gouvernement -ce qui ne se fait pas depuis 30 ou 40 ans.

Il y a aussi eu des défaites importantes...

Dans le contexte du FSM, nous avons eu des problèmes depuis 2003 jusqu’à l’année passée (et nous n’en sommes pas encore sortis). Deux pays clés dans la construction du mouvement altermondialiste sont l’Italie et le Brésil. En Italie, le parti Refondation Communiste est entré dans le gouvernement de Romani Prodi, de caractère social-libéral. Cela a provoqué une démoralisation et une déroute politique de Refondation Communiste qui a perdu la représentation parlementaire. Les mouvements sociaux italiens n’ont pas la même capacité qu’au moment du premier Forum social européen en novembre 2002 à Florence, avec une marche d’un demi-million de personnes contre la guerre. Ou à Gênes en 2001. Ou au Brésil où la ligne de Lula, appuyée par le principal syndicat, est de caractère social-libéral. Cela a eu des conséquences au FSM mais aussi au niveau de la coordination des mouvements sociaux, qui est plus radicale mais qui a été affectée par l’orientation politique des gouvernements et les déroutes politiques de ces mouvements sociaux.

Remettre en cause le pouvoir de manière structurelle et permanente

L’entrée dans des gouvernements de gauche en Amérique Latine de personnes liées aux mouvements sociaux n’entraîne pas un abandon du modèle productiviste. Cela vaut-il la peine, au vu de ces résultats, qu’ils entrent dans les gouvernements ?

Il est fondamental, pour les mouvements sociaux dans des pays comme la Bolivie, le Venezuela ou l ’Équateur, de maintenir une capacité de mobilisation indépendante vis-à-vis du gouvernement pour être capable d’exercer une pression sur lui. Ce doit être possible sans s’affronter, mais plutôt en exerçant une pression sur lui, le stimuler en l’incitant à adopter des initiatives plus avancées. Mais si cela ne fonctionne pas, il faut alors affronter la politique du gouvernement. Les personnes des mouvements sociaux ne devraient pas accepter de charges ministérielles pour maintenir ainsi la capacité de mobilisation.

Il faudrait chercher une relation dialectique constructive d’appui et de pression pour aller dans la bonne direction. Si cela ne fonctionne pas, ils doivent se mobiliser comme l’a fait la CONAIE en Équateur lorsque le gouvernement n’a pas pris en compte la position des indigènes. Les mouvements sont obligés de consulter leurs bases et, si celles-ci le décident, de se mobiliser. Même si on tente d’impliquer les mouvements sociaux dans des tentatives de renversement - ce qui est une stratégie de Correa. Si le gouvernement n’écoute pas lorsque les putschistes décident d’agir, les mouvements sociaux ne l’appuieront pas. Il y a un secteur du gouvernement qui le comprend mais, pour l’instant, il est influencé par le secteur le plus conservateur. On peut signer des accords et appuyer les bonnes résolutions d’un gouvernement, mais on doit exercer une pression et, si c’est nécessaire, l’affronter pour obtenir un changement d’orientation politique.


Quelles alternatives existe-t-il au-delà des mobilisations et de l’affrontement ? Est-il nécessaire d’arrêter de reconnaître la structure de l’État et d’appliquer le modèle approprié de développement des peuples ?

Non. Je crois qu’une stratégie comme par exemple celle des zapatistes correspond à une organisation qui de fait - bien que ce ne fût pas leur souhait- est marginale dans la vie politique mexicaine et est dans une situation d’autodéfense plus que d’offensive. Une stratégie de mobilisation non seulement me paraît fondamentale, mais il faut aussi construire des instruments de pouvoir populaire venant de la base -dans le style, là oui, des zapatistes, ou des indigènes organisés au sein de la CONAIE. Mais aussi d’autres secteurs comme par exemple les travailleurs d’usine, qui doivent avoir une politique de contrôle ouvrier. Cela implique de tenter de créer une dualité de pouvoir dans l’entreprise capitaliste. Remettre en cause de manière structurelle et permanente le pouvoir de décision des chefs d’entreprises -qu’elle soient privées ou étatiques. Dans le cas où des gouvernements nationalisent des entreprises, la production doit être organisée par les travailleur, et non par une bureaucratie ou par les technocrates.

Éric Toussaint est président du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde de Belgique (CADTM), il possède une formation d’historien et de politologue (docteur en Sciences Politiques de l’Université de Liège (ULg) et de Paris VIII).

Il est membre du conseil scientifique de Attac France, du réseau scientifique de Attac Belgique ainsi que du conseil international du Forum social mondial. Il est membre du Comité international de la Quatrième Internationale et de sa section belge (LCR-SAP).


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