robin-woodard

Le désir comme désir de l’Autre

Par Jean Zin
jeudi 11 février 2010 par anik

On ne peut rien comprendre au monde sans dialectique, on ne peut rien comprendre à la succession des idéologies libérales, totalitaires, néolibérales, etc. Ce n’est pas seulement l’identité des contraires, fondement de l’ésotérisme et d’un savoir paradoxal réservé au petit nombre, ni même leur complémentarité ("L’erreur n’est pas le contraire de la vérité. Elle est l’oubli de la vérité contraire". Pascal). Il s’agit bien de leur contradiction active dont nous sommes plutôt les sujets, produits de l’époque que nous produisons, de même que nous sommes les produits des autres, d’une culture et d’un langage que nous participons à (dé)former et transmettre. Le désir illustre parfaitement cette dialectique entre intérieur et extérieur en tant qu’il est désir de désir.

Si la dialectique est indispensable, à condition de n’être pas un simple artifice, pour penser les renversements de situation, les changements de mode et d’idéologie, elle l’est tout autant pour sortir de la logique d’identité et de l’illusion du moi autonome alors qu’on est entièrement pris dans les discours institués et les relations sociales. Il faut bien dire que le dévoilement de la dialectique du désir comme désir de désir peut avoir un véritable effet de désidération en découvrant que, ce qu’on croyait le plus nôtre, notre désir obstiné de ceci ou cela, n’est que le désir de l’Autre (de sa mère par exemple) ! Difficile à avaler, sans doute, mais pour en finir avec l’individualisme méthodologique, il faut marteler ce que la psychanalyse enseigne de l’inconscient : vous ne savez rien de votre désir qui se joue de vous, sur une autre scène. La philosophie y trouve sa limite mais c’est bien le fétichisme du désir qui s’y dénonce et sa perversion intrinsèque qui n’est pas imputable à sa dénaturation causée par les conditions modernes d’existence. Le désir comme désir de l’Autre constitue un des apports fondamentaux de Lacan qui ne semble pas avoir été intégré encore dans notre culture pourtant, refoulé systématiquement sous des métaphores trompeuses machiniques ou biologisantes, quand elles ne sont pas morales ou religieuses, alors que c’est l’énonciation qui est en cause, qui parle et à qui ?

Ce qui reste tout de même inscrit dans notre culture, c’est le désir mimétique de René Girard et surtout la littérature chargée de décrire ce que le concept rate des situations interpersonnelles en les figeant dans leurs positions. C’est d’ailleurs de la littérature que René Girard est parti avec "Mensonge romantique et vérité romanesque" constat de la stupéfiante opposition entre la dure réalité et son idéalisation, entre la vérité romanesque, qui est celle de l’échec amoureux, et le mensonge romantique qui voudrait nous faire croire à l’amour éternel, pur et sincère. On sait que les romans à l’eau de rose d’Harlequin sont tout ce qu’il y a de plus fabriqués, ce n’est pas de la littérature justement, mais il ne suffit pas de s’arrêter comme René Girard à la jalousie ni au désir mimétique dans une sorte de marché concurrentiel généralisé. Il ne s’agit pas d’imitation, ni d’une simple rivalité, c’est un peu plus compliqué, de l’ordre de la signification du désir de l’Autre. C’est la nature du désir comme désir de l’Autre qu’il faudrait comprendre, désir excentrique qui n’est pas l’expression des besoins ni le développement de notre nature. Malgré ou à cause de nos liens d’amour et d’amitié, ce sont les autres qui nous font souffrir et nous font tellement désirer d’être un Autre !

La plupart des philosophes et la totalité de idéologies politiques ont du désir humain une conception on ne peut plus simpliste, de l’homo economicus aux socialistes, écologistes, libertaires, etc. Tout au plus admet-on que ce désir puisse être perverti et détourné de son but quand on ne pense pas qu’il a besoin d’être (ré)éduqué et réprimé. La critique se croit audacieuse à dénoncer une publicité qui sert de leurre pour nos pulsions animales, nous engageant à retrouver un désir authentique, libéré de toute contrainte ou désir de domination, mais se croyant obligé, tout comme une vulgaire réclame, de nous promettre une jouissance enfin satisfaisante cette fois et qui ne se dérobe pas. On peut critiquer des marchandises inutiles, cela ne peut remettre en cause la structure du désir s’il n’y a pas de désir "naturel" réduit à la mécanique des instincts mais que le désir est plutôt causé par l’émotion de nos relations sociales et qu’il se renforce paradoxalement de ses contrariétés, pris dans une récursivité qui n’a plus rien de naturel.

Lire la totalité de l’article.


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 808 / 599385

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Dossiers, alternatives, politiques et réflexions  Suivre la vie du site Politiques, philosophiques et syndicales   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.21 + AHUNTSIC

Creative Commons License