robin-woodard

Crédit à Mort

par Anselm Jappe.
lundi 8 février 2010 par anik

« Le site du Guardian pointait vendredi que l‟immeuble de Time Square, au cœur de
Manhattan, affichant sur son fronton le montant de la dette publique américaine, n‟a plus
assez de place pour loger la quantité astronomique de milliards de dollars, précisément 10
299 020 383, une énormité due notamment au financement du plan Paulson et à la mise sous
perfusion des agences Freddie Mac et Fannie Mae. Il a même fallu éliminer le symbole „$‟,
qui occupait la dernière case de l‟affichage, pour que le passant puisse boire ce chiffre
jusqu‟à la lie 1. » Qui veut s’en souvenir maintenant ? La grande peur d’octobre dernier
semble déjà plus loin que la « grande peur » du début de la Révolution française. Il y a un an
pourtant, on avait l’impression que des voies d’eau s’étaient grandes ouvertes et que le navire
coulait à pic.

On avait même l’impression que tout le monde, sans le dire, s’y attendait depuis
longtemps. Les experts s’interrogeaient ouvertement sur la solvabilité des Etats même les plus
puissants, et les journaux évoquaient en première page la possibilité d’une faillite en chaîne
des caisses d’épargne en France. Les conseils de famille discutaient pour savoir s’il était
nécessaire de retirer tout l’argent de la banque et de le garder chez soi ; des usagers des trains
se demandaient, en achetant un billet à l’avance, si ceux-ci circuleraient encore deux semaines
plus tard. Le président américain George Bush s’adressait à la nation, pour parler de la crise
financière, en des termes semblables à ceux employés après le 11 septembre 2001, et Le
Monde intitulait son magazine d’octobre 2008 : « La fin d’un monde ». Tous les
commentateurs étaient d’accords pour estimer que ce qui était en train de se passer n’était pas
une simple turbulence passagère des marchés financiers, mais la pire crise depuis la
Deuxième Guerre Mondiale, ou depuis 1929.

Il était bien étonnant de constater que les mêmes, du top manager au RMiste, qui,
jusqu’à la crise, semblaient convaincus que la vie capitaliste ordinaire continuerait à
fonctionner durant un temps indéfini, pourraient se faire si vite à l’idée d’une crise majeure.
L’impression générale de se sentir au bord d’un précipice était d’autant plus surprenante qu’il
ne s’agissait alors, en principe, que d’une crise financière dont le citoyen moyen n’avait
connaissance que par les médias. Pas de licenciements de masse, pas d’interruptions dans la
distribution des produits de première nécessité, pas de caisses automatiques qui ne distribuent
plus de billets de banque, pas de commerçants qui refusent les cartes de crédit. Pas encore de
crise « visible », donc. Et pourtant, une atmosphère de fin de règne. Ce qui ne s’explique
qu’en supposant que, déjà, avant la crise, tout un chacun sentait vaguement, mais sans vouloir
s’en rendre entièrement compte, qu’il avançait sur une mince couche de glace, ou sur une
corde tendue. Quand la crise a éclaté, aucun individu contemporain n’a été, au fond,
davantage surpris qu’un gros fumeur à qui l’on apprend qu’il a le cancer. Sans que cela
apparût clairement, la sensation était déjà largement répandue que cela ne pouvait plus
continuer « comme ça ». Mais peut-être faut-il s’étonner davantage encore de la célébrité avec
laquelle les médias ont mis l’apocalypse au rancart, pour recommencer à s’occuper des
pêcheurs d’huîtres ou des frasques de Berlusconi.

Lire le pdf.

Ci-dessus, le texte d’Anselm Jappe paru dans le numéro de la revue française Lignes dans son numéro 30, octobre-novembre 2009. Merci à JF pour le texte et au site.http://palim-psao.over-blog.fr/ de le publier.


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