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Sortir du capitalisme

Par Jean Zin
mercredi 27 janvier 2010 par anik

La crise a remis à l’honneur la nécessité de sortir du capitalisme mais la plus grande confusion règne sur ce que cela pourrait signifier et les moyens d’y parvenir. Pour certains, comme les partisans de la taxe Tobin ou de l’interdiction de la spéculation sur les prix, on devrait parler plutôt d’une sortie du capitalisme financiarisé et dérégulé qu’on a connu depuis 30 ans, tout comme pour ceux qui veulent un meilleur partage capital/travail et plus de protectionnisme. Pour d’autres, c’est le marché lui-même qui est en cause, voire la vénalité de l’homme, son individualisme ou son égoïsme. On fait appel aux valeurs, on voudrait moraliser le capitalisme et ses profits sans comprendre qu’il s’agit d’un système qui élimine ceux qui voudraient faire preuve d’un peu trop de moralité justement ! Bien sûr, de nombreuses mesures préconisées sont positives, qu’elles jouent sur les régulations, les normes ou la redistribution mais on ne peut parler en aucun cas d’une sortie du capitalisme.

Il ne fait pas de doute qu’il faut revenir aux analyses de Marx pour apporter un peu plus de rigueur à l’anti-capitalisme, ce qui ne veut pas dire qu’on devrait reprendre les réponses étatiques que le marxisme-léninisme a voulu y apporter et qui ont été infirmées par l’histoire. On doit bien admettre que ce n’est pas aussi simple qu’on le croyait et qu’on ne fait pas ce qu’on veut. Il nous faut trouver d’autres voies pour sortir du salariat et du productivisme, de la détermination de la production par le profit tout comme de la marchandisation du monde.

La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une « immense accumulation de marchandises ».

C’est la première phrase du Capital qui commence avec l’analyse de la marchandise comme valeur-d’échange (son fétichisme). En rester là, cependant, c’est rater l’essentiel, c’est-à-dire la plus-value, elle-même d’ailleurs objet d’un malentendu universel à se réduire à l’exploitation (l’échange inégal) alors qu’elle est au principe du productivisme capitaliste, ce que Fernand Braudel appelait son dynamisme !

Qu’est-ce donc que le capitalisme ? Ce n’est pas que tout doit marchandisé, ni leur accumulation, ce qui est un fait, mais que les marchandises soient de moins en moins chères (Le bon marché des marchandises est la grosse artillerie qui abattra toutes les murailles de Chine). Le capitalisme, c’est, en effet, du capital qui utilise du travail salarié pour produire du capital (du profit) grâce au gain de productivité apporté par l’investissement capitaliste permettant de réduire le coût de production (le temps de travail par produit).

C’est un processus dynamique qui doit se renouveler sans cesse, sous la pression de la concurrence, par l’innovation technologique. Ce pourquoi on ne peut figer les positions, l’environnement concurrentiel étant bien plus déterminant que la volonté des dirigeants. Se focaliser sur les entreprises ou l’accumulation du capital est une vision statique recouvrant leur dynamique interne, ce qui les constitue en système et fait leur force, ce qui fait que ça marche et s’impose matériellement. Au-delà des faits, il faut comprendre la logique sous-jacente.

Ainsi, le salariat, qui n’est pas réductible au travail socialisé, est bien l’envers du capitalisme, ce qu’affirmait déjà "travail salarié et capital". On peut bien sûr parler de capitalisme commercial ou esclavagiste avant la révolution industrielle, quand il n’était pas aussi hégémonique, mais c’est bien le salariat qui spécifie le capitalisme comme système de production. Du côté du salarié, le capitalisme c’est la prolétarisation de ceux qui ne possèdent pas leurs instruments de production, ne pouvant rivaliser avec la productivité des machines, et qui ne peuvent plus vivre de leur travail sans se mettre au service du capital et de son productivisme. Le capitalisme produit le chômage et la misère en même temps qu’il oblige les travailleurs à devenir ses salariés.

L’ouvrier vend sa force de travail parce que, ne disposant pas des moyens de production, il ne peut l’utiliser pour son propre compte. S’il n’était pas un libre citoyen, on ne permettrait pas au prolétaire de céder sur le marché une faculté personnelle telle que la force de travail (toute sa personne appartenant déjà, de droit, à d’autres). Mais s’il n’était pas dépossédé de toute ressource économique, il n’aurait aucune raison de la céder. Libre et dépossédé à la fois : l’indépendance juridique va de pair avec la dépendance matérielle. (Paolo Virno, Le souvenir du présent, p157)

Bien sûr, s’il ne faisait que produire de la misère le capitalisme aurait disparu depuis longtemps. S’il s’impose c’est pour des raisons matérielles, pour son efficacité dans l’amélioration de la productivité et du niveau de vie. Seulement, on peut dire que s’il s’impose par son productivisme, il dure ensuite par la société de consommation et c’est aussi pour des raisons matérielles, notamment écologiques, que cela ne peut plus durer. C’est de cette dépendance salarié/consommateur qu’il faut sortir pour sortir du capitalisme, ce qui veut dire sortir du salariat. C’est en changeant le travail qu’on peut changer la vie vraiment mais l’enjeu écologique est bien là essentiel, même si ce n’est pas prioritaire à première vue par rapport aux urgences du moment. Dire que le productivisme n’est pas l’apanage du capitalisme ne change rien au fait qu’il constitue son moteur. Ne pas vouloir comprendre ce qui structure les entreprises en centres de profit, c’est s’illusionner sur la possibilité d’en changer la logique qui ne dépend pas du bon vouloir des acteurs encore moins de leur folie supposée mais de processus matériels, d’un système de production contraignant. Il ne suffit pas de proclamer ses bonnes intentions écologiques, il faudrait pouvoir les traduire en alternative au productivisme capitaliste, en nouveau système de production. De même, si le capitalisme rencontre sa limite avec l’économie numérique qui met en crise ses catégories fondamentales : le travail, la valeur, le capital, cela ne dit pas ce qui peut le remplacer.

Il n’y a pas tellement de façons pourtant de sortir du capitalisme. L’étatisation ou la propriété collective des moyens de production est apparemment la plus radicale mais, en fait, elle ne change pas grand chose au système de production ni aux rapports sociaux (au salariat) car c’est simplement l’Etat (la bureaucratie) qui se substitue aux capitalistes pour engager des investissements selon une logique relativement proche, au prix d’un enfermement insupportable. On a voulu y remédier par une autogestion qui s’est révélée difficilement praticable, laissant relativement inchangée l’organisation du travail et ne permettant pas non plus de s’abstraire de la concurrence (ce que Murray Bookchin soulignait), faisant au fil des ans ressembler les coopératives de plus en plus aux entreprises marchandes. Une autre façon de sortir progressivement du salariat, soutenue longtemps par André Gorz, a été de réduire simplement le temps salarié. La réduction du temps de travail a trouvé malgré tout assez rapidement sa limite autour des 35h et surtout, non seulement son application au travail immatériel s’avère plus que problématique mais il a bien fallu se rendre compte qu’elle ne change presque rien au travail aliéné ni au productivisme du système qui peut même s’en trouver aggravé !

Comme André Gorz l’avait compris à la fin des années 1990 avec Misères du présent, richesse du possible, il faut sans doute prendre les choses d’un autre côté, en partant non pas de la consommation, ni de la propriété mais du travailleur et de la production, d’abord en délivrant les travailleurs de l’obligation d’être salariés d’une entreprise capitaliste. Cette véritable "libération du travail", qui n’a rien à voir avec une fin du travail absurde, doit donner aux travailleurs les moyens d’un travail autonome, moyens financiers et organisationnels, afin de réaliser dès maintenant l’objectif final d’une sortie du capitalisme : "de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoin".

Le salariat s’est imposé en privant les travailleurs de ressources et d’accès aux communaux (enclosures). Pour se passer des entreprises capitalistes, sortir du salariat capitaliste et productiviste, il faut donc impérativement un revenu garanti "suffisant" pour être un "revenu de résistance" afin de démocratiser le travail autonome et passer du travail subi au travail choisi. C’est dans une large mesure le travail immatériel, son exigence d’autonomie comme sa précarité ou ses intermittences, qui rendent ce revenu garanti indispensable, tout comme des salariés étaient devenus plus productifs que des esclaves.

On ne peut s’en tenir au revenu garanti, dont le but n’est pas la simple consommation de marchandises, il faut organiser la production alternative. En effet, le travail autonome a besoin aussi d’institutions comme des coopératives municipales afin de valoriser les compétences, favoriser les coopérations ou les échanges de proximité et fournir tous les moyens d’un développement humain (formation, conseil, moyens, etc.).

La relocalisation est aussi importante, non seulement pour se soustraire à la mondialisation marchande mais aussi pour réhabiter nos territoires. La sortie du capitalisme et de la société de marché réclamée par les altermondialistes passe par une relocalisation de l’économie dont les monnaies locales sont l’instrument principal, monnaies "fondantes", peu familières, qui ne sont pas thésaurisables et qui sont un élément essentiel du changement de système. Cet aspect forcément local de la relocalisation suit une logique fédérative (bottom-up) qui a l’avantage de pouvoir s’expérimenter sans attendre pour peu que les conditions locales s’y prêtent.

Rien qui ressemble à ce qu’on présente d’ordinaire comme l’anti-capitalisme. D’autant plus si on joint au tableau gratuité numérique et logiciels libres qui se justifient par des raisons techniques mais sont une façon supplémentaire de se soustraire au marché (bien que cohabitant avec le payant et la publicité). Il y a, c’est indéniable, un capitalisme numérique, très différent du capitalisme industriel et détaché de la valeur-travail, mais il faut bien dire que les business model ne sont pas légion, c’est un domaine où de vastes zones peuvent être des biens communs.

On attaque ainsi le capitalisme sur plusieurs fronts à la fois, réduisant d’autant son périmètre et son caractère hégémonique ainsi que ses capacités de nuisances. Le travail autonome est bien l’exil de la société salariale et une véritable alternative au capitalisme productiviste, transformation révolutionnaire de la société et des rapports sociaux même si ce n’est pas la fin du capitalisme dans une économie plurielle. On aura même bien besoin sûrement d’un capitalisme vert pour accélérer la transition énergétique et ne pas trop détériorer le climat, ce qui n’est pas une raison pour renoncer à le confiner à l’industrie. Pour le reste, il faut combiner réduction des inégalités, renforcement des services publics, secteurs protégés et régulations, mais en premier lieu, il faut que ça marche !

Il y a donc au moins 4 axes principaux sur lesquels on peut s’appuyer pour sortir du capitalisme, du salariat et de la société de marché : travail autonome (revenu garanti, coopératives), gratuité (numérique, biens communs), relocalisation (monnaies locales) et secteurs protégés (services publics, médecins, etc.).

Débat EcoRev’ du 25 janvier "Penser l’après capitalisme avec André Gorz" avec Yann Moulier-Boutang et Hervé Kempf


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