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Vous connaissiez les oligarques russes, découvrez les « moutri » bulgares

par Vladimir Levtchev
vendredi 13 novembre 2009 par Pierre

Qui sont les « moutri » ? Ces nouveaux riches à la « gueule de bandit » sont apparus en Bulgarie au tournant des années 1990. Leur goût pour le bling-bling puise ses racines dans la culture populaire et celle des apparatchiks de l’ex-régime communiste. L’écrivain Vladimir Levtchev dresse un portrait acide de cette nouvelle couche sociale aussi ignorante que flambeuse.

publié sur Dnevnik le 28 octobre 2009

Après les bouleversements de 1989, une nouvelle culture s’est imposée en Bulgarie. Elle est révélatrice des goûts d’une couche sociale, les « moutri » ou « gueules de bandits » , des nouveaux riches, ex-sportifs reconvertis dans le crime organisé, liés aux anciens-services secrets et aux milieux politiques. Ils ont une préférence prononcée pour les voitures et les villas de luxe. Ils apprécient un style particulier de musique, la tchalga, chansons langoureuses et lascives, exécutées par de provocantes beautés. Vladimir Levtchev nous donne quelques clés pour décrypter ce style qui suscite l’indignation de nombreux Bulgares.

Est-ce que l’on peut acquérir une culture et du goût grâce à l’imitation ?

Les théoriciens du « proletkult » et du réalisme socialiste incitaient les classes supérieures et les intellectuels à faire l’apprentissage de l’esthétique auprès des ouvriers et des paysans. Mais les choses ne se déroulent-elles pas autrement dans l’histoire ? Le réalisme socialiste n’est-il pas une mauvaise imitation du réalisme du XIXe siècle ? Ainsi par exemple, le mémorial de la reine Victoria devant le palais de Buckingham est flanqué de deux statues représentant une femme avec une serpe et un homme avec un marteau. Elles incarnent l’agriculture et l’industrie, et ressemblent à s’y méprendre à la très célèbre statue « Ouvrier et kolkhozienne » de Moukhina, créée en 1937 en URSS.

Généralement en Europe, c’étaient les classes inférieures qui s’imprégnaient de la culture et du mode de vie des classes supérieures et les adoptaient : le bourgeois voulait vivre comme le noble ; l’ouvrier, comme le bourgeois ; le paysan, comme le citadin, ce qui a influencé le style de vie et plus généralement la culture.

Que pouvons-nous dire à propos de la situation culturelle en Bulgarie ? La société bulgare est par principe une société égalitaire et patriarcale (pré-moderne). Nous n’avons pas d’aristocratie depuis le XIVe siècle, mais nous avons conservé de fortes traditions patriarcales.

Au temps du régime communiste, notre « élite », notre « aristocratie » était animée conjointement par l’esprit du Parti et celui de la milice. À cette époque, il était à la mode d’être issu d’une famille paysanne pauvre et, encore plus prisé, d’avoir un père maquisard à moitié analphabète. Les enfants des maquisards à moitié analphabètes de la génération de Todor Jivkov sont devenus la nouvelle élite de notre société, l’objet des potins des années 1970 et 1980. Ils aimaient la Russie soviétique, mais ils roulaient en même temps en Mazda, en BMW ou en Mercedes (selon leur rang), alors que les Bulgares roulaient en Trabant ou en Moskvitch, mais le plus souvent en transport en commun. Ils aimaient le folklore bulgare et les chansons russes (du moins en public), mais ils préféraient en même temps le rock ’n’ roll. Leur culture était un hybride d’Est et d’Ouest, de mentalité paysanne et d’esprit citadin, de traditions patriarcales et d’aspirations à la modernité. Beaucoup d’entre eux étaient formés dans les universités soviétiques.

Cette couche sociale a gonflé au début des années 1990, quand les agents de la Sécurité d’État ont surgi comme des cafards de leur repère, et se sont mis à étaler leur argent au grand jour, à s’offrir des voitures occidentales et à bâtir des datchas semblables à celles des fils et des filles des membres du politburo. S’y sont ajoutés nombre d’ex-sportifs, eux aussi galonnés, et la mode s’est répandue d’équiper les voitures de plaques minéralogiques « à la milicienne », comme une sorte de signe d’appartenance à une caste, valable encore aujourd’hui.

Finie la Russie, le nouvel eldorado ce sont les États-Unis

Les nouveaux riches se sont mis à partir non plus en Russie mais aux États-Unis, pays qu’ils méprisent par ailleurs, mais qu’ils préfèrent de loin pour y dépenser une masse d’argent blanchi et placé à l’abri sur des comptes bancaires à l’étranger. Ce sont les mêmes qui reviennent en Bulgarie ces temps-ci. Bref, la culture « moutresque » de la tchalga d’aujourd’hui est la variante populaire, popularisée, de l’ex-culture « supérieure » qui traduisait l’esprit clanique du parti et de la milice dans les dernières décennies du régime communiste.

C’est là que réside la racine « de classe » des « moutri », qui se sont multipliés au début des années 1990. Liés génétiquement et littéralement à la milice du régime communiste, ils écoutaient la tchalga « du peuple », mais portaient des survêtements et se paraient de grosses chaînes en or à la manière des gangsters des quartiers noirs aux Etats-Unis, tout en collaborant en même temps avec la mafia russe.

C’est bien triste, mais il y a peut-être un peu de lumière au bout du tunnel. Les enfants des « moutri » font des études dans les universités occidentales. Certains arriveront probablement à s’imprégner d’une autre culture et reviendront en Bulgarie en tant qu’amateurs d’une autre musique que la tchalga, et pourquoi pas de Joyce et de Flaubert…

Source : Le Courrier des Balkans


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