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Terrorisme, Agriculture et Coopération USA - Inde

Par Vandana Shiva
jeudi 17 juillet 2008 par anik

Le terrorisme et l’agriculture font partie des questions soulevées dans la déclaration commune USA-INDE publiée le 18 juillet 2005 lors de la rencontre de Monsieur le Premier ministre Man Mohan Singh’s et le Président Bush. Comme la déclaration le précise, les deux chefs d’ Etat ont décidé :
- de créer un environnement international enclin à promouvoir les valeurs démocratiques et de renforcer les pratiques démocratiques dans les sociétés qui souhaitent devenir ouvertes et pluralistes ;
- de combattre le terrorisme implacablement.

Les chefs d’ Etat ont également convenu :
- de lancer une initiative significative sur l’agriculture et de promouvoir l’enseignement, la recherche, les services et les liens commerciaux.

Le protocole d’accords de niveau supérieur des Sciences et Technologies signé entre les USA et l’Inde le 20 juillet 2005 a clairement indiqué que l’enseignement et la recherche seront essentiellement concentrés sur les biotechnologies ou la génétique, souvent désignées comme la seconde Révolution Verte. L’accord sur la science et la technologie cite la Révolution Verte, dans les années 60, au début de la coopération entre les deux pays, en Inde. Pour évaluer l’impact du nouvel accord, nous devons faire une critique honnête de celui de la Révolution Verte.

Ce n’est pas la première fois qu’un projet sur l’agriculture conduit par les USA est imposée à l’Inde. La prétendue Révolution Verte a été introduite il y a 40 ans. Elle a alimenté le terrorisme dans les années 80 au Punjab.

Pendant que les deux chefs d’Etat décidaient de « combattre le terrorisme implacablement », ils favorisaient la technologie et les modèles commerciaux qui servent les intérêts corporatistes américains, et détruisent ainsi la sécurité des moyens de subsistance des fermiers, créant ainsi le terrain de prédilection du terrorisme comme je l’ai démontré dans mon livre « La Violence de la Révolution Verte » (Zed Books).

Quand nous sommes devenus indépendants, notre agriculture était en crise en raison des négligences et de l’exploitation subies. Le ministre de l’Agriculture K.M. Munshi décida de la priorité absolue des réparations des cycles naturels hydrologiques et alimentaires. Ce sont les principes utilisés par une agriculture écologique d’autosuffisance alimentaire.

Cependant, alors que les scientifiques et les politiciens travaillaient sur des alternatives écologiques et autonomes pour le renouveau de l’agriculture en Inde, une autre vision du développement agricole prenait forme du côté des fondations et des organismes humanitaires américains. Cette vision n’était pas basée sur la coopération avec la nature mais sur sa conquête.

Elle était basée, non pas sur l’amplification des processus de la nature, mais sur l’accroissement des emprunts et de l’acquisition(s) d’engrais chimiques et de pesticides. Elle n’était pas axée sur la diversité mais sur l’uniformité. Des conseillers et des experts vinrent d’Amérique pour transformer le modèle écologique et territorial de la politique et de la recherche agricole de l’Inde en un modèle exogène et exigeant, trouvant naturellement des partenaires chez les élites, tout simplement parce que ce nouveau modèle convenait à leurs intérêts et priorités politiques.

Il y avait trois groupes d’agences internationales impliquées dans le transfert du modèle agricole américain à l’Inde. Les fondations privées américaines, le gouvernement américain et la Banque Mondiale. La fondation Ford a été impliquée dans la formation et le développement agricole dès 1952. La fondation Rockfeller s’est investie à remodeler le système de recherche en Inde à partir de 1953. En 1958, l’Institut Agricole Indien, qui avait été crée en 1905, était réorganisé, et Ralph Cummings, le directeur d’études de la fondation Rockfeller en était nommé doyen. En 1960, il a été remplacé par A.R. Joshi et en 1965 par M.S. Surminatan.

En plus de la réorganisation des institutions de recherches indiennes sur le modèle américain, la fondation Rockfeller a également financé les séjours d’élites dans des institutions américaines. Entre 1956 et 1970/1990 des séjours gratuits étaient offerts à des intellectuels indiens pour visiter les instituts agricoles et les centres expérimentaux américain(e)s. 115 étudiants terminèrent leurs études sous l’égide de la fondation. Plus de 2000 indiens étaient financés par USAID pour acquérir une éducation agricole américaine pendant cette même période.

Le travail des fondations Rockfeller et Ford était facilité par des organisations comme la Banque Mondiale qui assurait les financements nécessaires pour introduire un modèle agricole capitaliste et intensif dans un pays pauvre. Au milieu des années 1960 l’Inde fut obligée de dévaluer sa monnaie jusqu’à 37,5%. La Banque Mondiale et USAID ont exercé également des pressions pour obtenir des conditions favorables aux investissements étrangers dans l’industrie des engrais, pour la libéralisation de l’importation et l’élimination des contrôles nationaux.

La Banque Mondiale attribua des fonds pour les échanges internationaux nécessaires à l’application de ces politiques. Les échanges internationaux, outils de la stratégie de la Révolution Verte, sur un plan quinquennal (1966-1971) ont été évalués à 1114 Rs crores, ce qui équivaut à peu près à 2,8 billions de dollars au taux officiel de change de l’époque. Cela représentait un peu plus de 6 fois le total attribué à l’agriculture pendant le 3ème plan précédant. (191 Rs crores). La majeure partie des échanges internationaux se faisait en importation d’engrais, de semences et de pesticides : les nouveaux éléments d’une stratégie chimique intensifiée.

La Banque Mondiale et l’USAID sont intervenus pour fournir les fonds nécessaires à l’achat de l’ensemble de produits technologiques que les fondations Ford et Rockfeller avaient développés et transmis.

L’arrivée de la sécheresse en 1966 entraîna une baisse considérable de production de nourriture en Inde, et amena une augmentation sans précédent de la fourniture de céréales en provenance des USA. La dépendance alimentaire fut utilisée pour mettre en place de nouveaux termes de contrat pour l’Inde. Le président américain Lyndon Johnson permit les livraisons de blé pour des périodes courtes et limitées. Il refusa d’attribuer une aide alimentaire de plus d’un mois tant qu’un accord pour mettre en place l’ensemble des produits de la Révolution Verte n’aurait pas été signé entre le ministre Indien de l’Agriculture, Mr C.S. Subramanian, et le secrétaire américain de l’Agriculture, Orville Freeman.

Le mariage des sciences et de la politique qui permit la création de la Révolution Verte remonte aux années 1940, quand Daniels, ambassadeur des Etats-Unis auprès du gouvernement de Mexico, et Henry Wallace, vice président des Etats-Unis, mirent en place une mission scientifique pour développer la technologie agricole au Mexique. Le bureau des Etudes Spéciales fut créé à Mexico en 1943 au sein du ministère de l’Agriculture sous forme de coopération entre la fondation Rockfeller et le gouvernement mexicain.

En 1944, le Dr J. George Harrar, chef du nouveau programme de recherche mexicain, et le Dr Frank Hanson, membre de la fondation Rockfeller de New York, invitèrent Norman Borlaug à quitter son laboratoire de recherche militaire de Dupont pour prendre en charge le programme de recherche de la reproduction des plantes à Mexico. En 1954, la « plante miracle » de Borlaug, une variété naine de blé, était créée. En 1970, Borlaug reçut le « prix Nobel de la Paix » pour sa « grande contribution en créant une situation mondiale nouvelle en matière d’alimentation ».

Cependant, la Révolution Verte n’apporta pas la paix au Punjab, mais le terrorisme.

La Révolution Verte qui reçu(e) un prix Nobel pour la Paix en 1970, a contribué à deux désastres sociaux et environnementaux en Inde. Le premier fut le mouvement extrémiste et terroriste du Punjab, qui mena à l’assaut militaire du Temple d’Or et à l’assassinat d’Indira Gandhi en 1984. Le second fut la fuite de gaz de l’usine de pesticides « Union Carbide(s) » à Bhopal, qui tua 3000 personnes, cette nuit tragique de décembre 1984. Dans les deux décennies qui suivirent cette tragédie, 30.000 personnes sont mortes à Bhopal à cause de la fuite de ces gaz toxiques. La violence au Punjab coûta aussi la vie à 30.000 personnes dans les années qui suivirent 1984.

Comment se fait-il qu’une « Révolution » qui reçût un prix Nobel de la Paix entraînât autant de violence ?? Mais son développement linéaire simpliste : technologie - prospérité - paix a échoué. La raison de cet échec provient du fait que les technologies de la Révolution Verte, comme les technologies de guerre, laissent la nature et la société appauvries. Espérer que la prospérité puisse surgir de technologies violentes qui détruisent la terre, épuisent la biodiversité, gaspillent et polluent l’eau et laissent les paysans endettés et ruinés, était une prétention erronée conçue pendant le lancement de la Révolution Verte. Cette fausse prétention a été renouvelée lors de la Seconde Révolution Verte, s’appuyant sur les biotechnologies et la génétique, est à la base de l’accord USA/Inde.

Le « terrorisme et l’extrémisme » au Punjab est né de l’expérience de l’injustice de la Révolution Verte comme modèle de développement, qui centralisait le pouvoir et s’accaparait les ressources et les terres de la population. Lors de la Convention de All Sikh le 13 avril 1986, selon les paroles de Gurmata (transcrits de mon livre « La Violence de la Révolution Verte) :

« Lorsque les revenus durement gagnés du peuple ou les ressources naturelles de n’importe quel pays ou région sont pillés avec violence ; lorsque les biens produits sont payés à un prix déterminé arbitrairement, alors que ces biens sont vendus à des prix plus élevés et lorsque, afin de réaliser ce processus d’exploitation économique jusqu’à son terme, les droits humains d’une nation, région ou population sont perdus, alors les gens seront comme les Sikhs, aujourd’hui entravés par les chaînes de l’esclavage.

Les fermiers et le peuple du Punjab n’étaient de toute évidence pas en train de vivre la Révolution Verte comme une source de prospérité et de liberté. Pour eux c’était de l’esclavage. La Révolution Verte, les impacts sociaux et écologiques qui en découlaient, les réponses générées chez les fermiers en colère et déçus, sont porteurs de nombreuses leçons pour notre époque, à la fois pour comprendre les racines du terrorisme et pour rechercher des solutions à la violence.

Ce sont des liens que nos politiciens n’arrivent pas à comprendre. Plus ils combattent le terrorisme, plus ils le créent avec leur politiques qui génèrent l’insécurité économique. Plus ils parlent de démocratie, plus ils détruisent la liberté en imposant des règles de commerce et des politiques qui nient la liberté des gens, et agissent contre les fermiers et les citoyens. Les accords agricoles de l’OMC ont été rédigés par un employé de chez Cargill. Les accords du Droit sur la propriété intellectuelle ont été rédigés par un groupe américain de différentes corporations, dont Monsanto. Le monopole de Monsanto sur les graines a déjà poussé des milliers de fermiers au suicide en Inde. Promouvoir le commerce avec Monsanto et Cargill, à travers les accords sur l’agriculture USA/Inde, tuera encore plus les fermiers, et, finalement détruira la sécurité alimentaire, la souveraineté et la démocratie en Inde, générant toujours plus de terrorisme et d’extrémisme.

Les accords de Sciences et de Technologies passées entre les USA et l’Inde établissent des protocoles de propriété intellectuelle de recherche en se passant de la consultation des scientifiques et de la population indienne, qui résistent et combattent le modèle américain qui force les pays à accepter de breveter la vie et créer les monopoles sur les graines, la médecine et les logiciels. Pour nous, ces accords sont les instruments d’une dictature corporatiste ; ce ne sont pas des outils de démocratie. Et en tant que dictatures, ils vont générer plus de colère, plus de mécontentement, plus de frustration.

Le terrorisme est l’enfant de l’économie injuste et de politiques anti-démocratiques, comme cela s’est démontré au Punjab , en Inde, et à Oklahoma City, aux Etats-Unis. Comme Joel Dyer le disait dans la Moisson de la Colère, une enquête sur les bombes d’Oklahoma et ses racines dans la crise des fermiers américains, montre que les fermiers qui perdent leur ferme et leur cheptel sont victimes de stress sur de longues périodes. S’ils ne sont pas soutenus, ils deviennent violents. S’ils se culpabilisent, ils orientent la violence intérieurement, et vont se suicider. S’ils accusent les autres, ils dirigent leur violence vers l’extérieur.

C’est la violence du terrorisme et de l’extrémisme. La seule solution durable pour traiter la terreur est d’augmenter la liberté et la sécurité des gens, en protégeant leur vies, leur cultures, leur droits aux ressources naturelles, et accroître leurs choix démocratiques de la façon dont leur sociétés et leur vies sont organisées.

Les accords sur l’Agriculture, les Sciences et les Technologies conclus entre les USA et l’Inde vont faire le contraire. Ils vont générer plus d’insécurité et diminuer la capacité des gens à faire des choix. Ils vont de ce fait échouer dans leurs deux objectifs principaux de promouvoir la démocratie et d’éradiquer le terrorisme.

Vandana Shiva

Traduit par Anik le 29 septembre 2005


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