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Roberto Saviano : la mafia à la conquête des Balkans et de l’Europe de l’Est

par Caroline Target
jeudi 15 octobre 2009 par Pierre

Roberto Saviano s’intéresse désormais à l’Europe de l’’Est. Le jeune auteur a écrit à l’âge de 26 ans le bestseller Gomorra, vendu à cinq millions d’exemplaires à travers le monde. Il en a 30 aujourd’hui. Vivant jour et nuit sous escorte, changeant sans cesse de domicile, il éprouve certaines difficultés à se déplacer et à explorer le monde librement, mais il reste à la recherche de nouveaux thèmes, de nouveaux regards sur ce qu’il écrit. « Je pense à un livre sur l’Europe orientale, car c’est un point crucial pour l’analyse des grands flux de la criminalité internationale », explique-t-il. « En cela, Federico Varese, professeur de criminologie à Oxford, a été mon maître à penser. Il a démontré, entre autre, que pour beaucoup de mafias de l’Est, leurs contacts avec leurs homologues italiens ont été une précieuse école, la clé de leur propre développement. « Certaines carrières sont exemplaires, comme celle d’Arkan, le commandant des Tigres, un groupe paramilitaire serbe de la guerre en ex-Yougoslavie. En contact avec la puissante famille mafieuse des Morabito di Platì de Milan, Arkan est passé du statut de petit voleur de voiture à celui de dangereux trafiquant », explique Roberto Saviano. « Il a également fait affaire avec le clan des Casalesi, dans des histoires de trafic d’armes et de drogue en provenance des Balkans, bien que leur chef, Francesco Schiavone, ait toujours nié le connaître. »

Publié dans l’Osservatorio Balcani le 1er octobre 2008

Osservatorio sui Balcani (O.B.) : À quelle époque la route de l’Est s’ouvre-t-elle aux mafias italiennes ?

Roberto Saviano (R.S.) : Avec la chute du mur de Berlin. Misha Glenny, dans son livre « McMafia », l’explique très bien. Les mafias italiennes ont été les plus rapides à exploiter les effets de l’ouverture de ce nouveau marché. De façon analogue, bien que ce soit difficile à prouver, la mafia ukrainienne aurait soutenu la Révolution orange de 2004, intéressée par cette libération du marché. Aujourd’hui, la délocalisation vers l’Est de la mafia italienne, de la Russie aux Balkans, semble bien établie. Plus d’un chef fugitif a été arrêté à l’Est, comme Francesco Schiavone, par exemple, capturé en Pologne. Les Italiens et les Slaves sont en affaires depuis maintenant vingt ans, bien qu’ils diffèrent du point de vue des mentalités. Les clans russes, dépourvus de liens familiaux, restent incompréhensibles pour la Camorra napolitaine, plus proches de la mafia albanaise. En outre, dans les années 1990, les mafias ont fortement contribué à démanteler, pour le remettre sur le marché, l’arsenal des pays signataires du Pacte de Varsovie, désormais caduc.

O.B. : Et pour ce qui est du chemin inverse, l’entrée des mafias de l’Est en Italie ?

R.S. : Cela c’est passé en plusieurs phases. Les Russes ont essayé de s’imposer dans le monde du crime au début des années 1990, mais il semble que les clans italiens les aient approché avec la liste des noms de tous les affranchis : un signal démontrant qu’ils pouvaient tous les frapper, un par un. C’est par une interception téléphonique de la police de Londres, où les Russes s’étaient réfugiés, qu’on a eu vent de cette histoire. Aujourd’hui, avec l’autorisation de la mafia italienne, les Russes contrôlent surtout le commerce, mais ce n’est pas eux qui le gèrent. Je me souviens d’un entretien avec un ancien soldat russe en Afghanistan, qui racontait comment son clan l’avait mis à la recherche de restaurants romains en difficultés, dans le but de les reprendre.

O.B. : Y a-t-il des personnalités qui ressortent en particulier ?

R.S. : Je me souviens d’un chef biélorusse, Guttnik, un allié des Casalesi de Naples. Il avait carte blanche pour le commerce de la drogue et le blanchiment d’argent. Il a été tué à Castelvolturno. Il avait retenu mon attention car il s’affichait avec les mêmes voitures et les mêmes habits de luxe que les grands parrains. Il était souvent accompagné par des Nigérians, un autre clan émergeant du milieu napolitain qui a fait allégeance à la Camorra. La région de Naples est incroyable : on y voit une sorte de globalisation criminelle telle qu’on s’attendrait à en trouver dans les grandes métropoles. Guttnik contrôlait un bon pourcentage des agences de transferts de fonds à l’étranger. La boutique qui lui appartenait existe toujours. Elle est située à la gare Garibaldi, un point central autour duquel gravite une grande partie de la communauté ukrainienne et biélorusse de tout le Sud de l’Italie. Une enquête conduite par le juge Raffaelo Marino, de la Direction des enquêtes anti-mafias (DDA) de Naples, a reconstitué l’organisation de ce trafic : ça commence avec un pourcentage sur les paquets envoyés par les émigrés, jusqu’aux cars faisant la navette avec l’Italie. Il y a aussi le racket des infirmières, fondé avant-tout sur la réputation. Celle qui ne paie pas ne sera plus inscrite sur les annonces de recherche d’emploi et, de plus, ses collègues devront lancer des rumeurs à son sujet : elle sera accusée de vol, d’avoir le sida, de boire, etc. Ainsi, elle ne pourra plus travailler. C’est pourquoi j’ai écrit qu’en Italie, des règles trop dures envers les immigrés, comme la loi sur la sécurité, ont surtout pour effet de les pousser dans les bras des ces groupes criminels.

O.B. : Il y a aussi le contrôle de la prostitution...

R.S. : Les Ukrainiens et les Biélorusses contrôlent aussi bien la prostitution dans la rue que celle, plus rentable, des annonces sur internet. Ces annonces concernent des femmes qui se prostituent dans leur appartement ou directement au domicile du client, mais accompagnées par un membre du clan. Des punitions exemplaires peuvent être appliquées aux filles. N’allant pas nécessairement jusqu’à la mort, elles restent féroces : à l’hôpital de Caserta, j’ai parlé avec une jeune fille albanaise à qui, parce qu’elle avait dénoncé son racketteur, on avait coupé les muscles de l’aine. Résultat : elle restera infirme à vie. Pour une prostitué occidentale, il est possible de travailler à son compte. Pour les filles de l’Est, les « Natasha tristes », comme on les appelle au Canada, cela est pratiquement impossible. Leurs histoires sont toutes les mêmes : elles passent par des agences internationales, transitant d’abord par l’Égypte et Israël, puis l’Espagne, la France, l’Allemagne, l’Italie. Les Ukrainiens et les Biélorusses ont le contrôle de tout le capital humain. Les camionneurs, employés pour le trafic d’armes, contrôlés par des cartels criminels, connaissent plus ou moins le même sort. Transformés en véritables bêtes de somme, ils se bourrent de cocaïne afin de ne jamais s’arrêter. Les statistiques démontrent pourtant qu’ils sont la cause d’un pourcentage élevé d’accidents. Mais comme ils sont enregistrés en Biélorussie ou en Ukraine, ils ne sont pas tenus de décompter leurs heures de repos ou de sommeil.

O.B. : Qu’est ce qui a changé avec l’entrée dans l’Union européenne de certains pays de l’Est ?

R.S. : Grâce à l’Union européenne, l’Est n’est pas devenu le domaine réservé des grandes familles du crime. Bien sûr, la lutte est inégale. La disproportion est énorme : par exemple, les revenus de la Camorra pour son trafic de cocaïne sont 60 fois plus élevés que ceux de Fiat et 100 fois plus élevés que ceux de Benetton. De plus, on manque encore de cohérence juridique : l’association mafieuse n’est pas considéré comme un délit dans la majorité des pays de l’Union européenne. Au mieux, ils condamnent les groupes armés. De plus, les pays de l’Est ne bénéficient d’aucuns concours extérieurs en la matière et il est difficile d’extrader. Actuellement, l’Union européenne offre une alternative à ces pays, bien que les enquêtes de la magistrature ou de la presse y soient encore difficiles. La fille de l’auteur du livre Le parrain de Sofia, Georgi Stoev, un journaliste au passé de petit criminel assassiné en 2008, m’a écrit de Sofia. Elle m’a demandé de l’aider à faire vivre la mémoire de son père.

O.B. : Avoir donné une visibilité aux affaires de la mafia a fait de vous un cas extrême. Comment jugez-vous la situation actuelle de la liberté de presse en Italie ?

R.S. : C’est une guerre froide. Ce n’est pas nécessairement la vie des journalistes qui est menacée, mais leur carrière.

O.B. : Ces dernières années, il y a eu une vague d’arrestations en Italie, bien qu’il reste difficile d’atteindre les grandes fortunes. Qu’en pensez-vous ?

R.S. : Ce sont surtout des chefs de substitution qui ont été arrêté. Et de toute façon, certaines arrestations sont intervenues dix ans trop tard. Il s’agit souvent d’éléments flottants ou de chefs historiques de familles en crise. L’important, ce serait d’arriver à l’arrestation de personnages importants comme Antonio Jovine ou Michele Zagaria. Mais comme il y a collusion entre ces derniers et les hautes sphères, des révélations de leur part risqueraient de mettre en péril l’équilibre du marché. A cause de cela, ils pourraient bien devenir les nouveaux intouchables. Eux aussi, entre autre, investissent en Europe de l’Est.

O.B. : Aujourd’hui, quels sont les nouveaux investissements de la mafia à l’Est ?

R.S. : Ils ne concernent pas que le trafic d’êtres humains, d’armes ou de drogue, la construction, les transports ou le blanchiment d’argent. Il y a aussi le pétrole. Une enquête de la police allemande a révélé que la ’Ndrangheta (organisation mafieuse dominant la région de Calabre) possédait plusieurs actions de Gazprom. Ce fait a d’ailleurs été confirmé par les investigations menées en Italie par Nicola Gratteri, de la Direction des enquêtes anti-mafias de Reggio di Calabria.

Source : Courrier des Balkans


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