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Slovénie : la grande misère des travailleurs immigrés

par Maja Čepin Čander
jeudi 26 mars 2009 par Pierre

Ceci se passe dans l’Union Européenne...

Depuis plusieurs décennies, la prospère Slovénie attire les travailleurs de tous les pays d’Europe du Sud-Est. Chaque année, ils sont des milliers à tenter leur chance. Avec l’espoir de trouver un emploi qui leur permette de faire vivre leur famille restée au pays, en Bosnie-Herzégovine, en Serbie ou au Kosovo. La réalité est souvent moins rose. Salaires de misère, conditions de vie déplorables ; une enquête du journal slovène Dnevnik.

Publié dans Dnevnik le 31 janvier 2009

Jasmin, 43 ans, maçon bosniaque, reste assis sur son lit défait et dit stoïquement : "Je travaille comme je travaille. Personne ne m’y contraint, c’est le bâtiment...". Il s’adosse sur une chaise qui fait également office de table, allume une cigarette et montre ses mains : "des mains en or", dit-il rêveur en les examinant à moitié allongé. "Tu ne le croiras pas, je n’ai fait que huit ans d’école élémentaire et j’ai de telles mains…" Jasmin n’a pas fréquenté l’école secondaire car dans une famille d’agriculteurs de huit enfants, il n’y avait pas d’argent ; il a ainsi rapidement appris le métier de maçon. Il a tout d’abord construit la maison d’un de ses frères, puis d’un second, d’un troisième, d’un quatrième pour enfin construire la sienne : c’est ainsi, comme il le dit, qu’il est devenu professionnel.

Il se targue d’être déjà venu en Slovénie avant son présent séjour. À la fin des années 1980, pour y faire son service militaire, puis au début des années 1990, en tant que "professionnel". Il a construit avec ses compatriotes la nouvelle aile de la Galerie nationale. Il sourit avec malice comme s’il se souvenait de quelque chose d’amusant et ajoute : "Combien de contraventions avons-nous dû payer ! Pour pouvoir accéder aux travaux, nous avons aménagé un chemin, ceci bien sûr sans aucune autorisation. Nous avons dû abattre certains arbres centenaires du Parc Tivoli et notre grue a même détruit la croix de l’église orthodoxe. Après, la fête de bajram est arrivée. C’était en 1991. Mon chef m’a dit de ne pas retourner en Bosnie, car je ne pourrai pas en revenir. Je lui ai répondu que je devais célébrer cette fête". Son chef avait raison. Les quatre années suivantes, au lieu de manier la truelle, Jasmin a porté les armes.

Il est revenu en Slovénie il y a deux ans, par l’intermédiaire d’un sous-traitant de Cazin qui recrutait des travailleurs en Bosnie. Comme beaucoup avant lui et après lui, il est venu en Slovénie poussé par les difficiles conditions de vie en Bosnie. Jasmin est un des nombreux maillons de cette longue chaîne de travailleurs qui affluent depuis un demi-siècle de Bosnie en Slovénie. Si le territoire de l’actuelle Slovénie était, après la Seconde Guerre mondiale, une des régions ayant connu une des plus fortes émigrations en Europe, la situation s’est totalement inversée dans les années 1970. À cette époque, de nombreux ressortissants des anciennes Républiques yougoslaves ont commencé à immigrer. Au milieu des années 1970, au plus fort de cet afflux de population, la Bosnie-Herzégovine était la plus grande pourvoyeuse de main-d’œuvre de toute l’ancienne Yougoslavie et le plus grand réservoir de travailleurs de la Slovénie.

Les travailleurs ont peur de parler

Ainsi en a-t-il été jusqu’à aujourd’hui. Les statistiques le montrent clairement. Cette année, 92.000 ressortissants étrangers résident et travaillent (légalement) en Slovénie. Parmi ceux-ci, plus de la moitié (47.000) sont des citoyens bosniens. Ils sont suivis numériquement par les Serbes (17.000), les Macédoniens (9.000), les Croates (6.000) et les Kosovars (5.000). La plupart d’entre eux travaillent dans le secteur secondaire et surtout dans le bâtiment, l’industrie métallurgique, très peu disposant d’une formation. Après l’adhésion de la Slovénie à l’UE, on s’attendait à un afflux plus important de travailleurs d’Europe de l’Est, affirme Janez Malačič de la Faculté d’économie de Ljubljana, mais ces prévisions ne sont pas vérifiées. Du côté des travailleurs, les raisons sont triples : salaires médiocres, mauvaises conditions de séjour et de travail. Bien que les salaires demeurent bas, ils sont deux fois plus élevés que dans les pays d’origine de ces travailleurs. "Il faut faire vivre ma femme, mes deux enfants et moi-même", répond Jasmin quand nous lui demandons si cela en vaut la peine.

En Bosnie-Herzégovine, le chômage atteint des niveaux très élevés, de 40 à 60% de la population active selon les chiffres. Puisqu’il faut bien vivre de quelque chose, beaucoup travaillent au noir, d’autres obtiennent des travaux à durée déterminée et beaucoup, surtout les hommes, décident de travailler à l’étranger. Selon certaines estimations, l’argent que ces travailleurs envoient chez eux représente 22% du PIB de ce pays. Les femmes sont plus fortement touchées par le chômage. Ainsi, la femme de Jasmin est sans emploi. Elle cultive son jardin, s’occupe de sa vache, prend soin des enfants et de la maison. Jasmin doit tenir seul encore cinq ans ; après il pourra toucher une retraite et aider sa femme à entretenir sa petite ferme.

Quand on l’interroge sur les conditions de vie et de travail en Slovénie, Jasmin répète prudemment qu’il est satisfait de ses employeurs, qu’il ne travaille pas trop, que sa chambre est correcte. Il a de la chance, ses murs ne sont pas moisis comme le sont ceux de ses voisins mais, bien sûr, il préférerait en disposer seul plutôt que de la partager avec deux autres personnes. Tout lui semble normal bien qu’il n’ait pas d’armoire pour conserver sa nourriture, que la seule table de la pièce croule sous le poids de produits alimentaires bon marché, qu’il doive laver ses vêtements à la main et qu’il ne sache pas exactement combien son patron lui retire de son salaire pour cette chambre. S’inquiète-t-il pour son travail ? Il affirme que non.

Voilà pourquoi les autres ont peur. Ils craignent de devoir rentrer chez eux si les journalistes parlent. Je frappe à une porte de la résidence pour travailleurs de Zalog. "Je ne préfère pas", "c’est la crise", "mon visa est expiré", telles sont les réponses obtenues auprès des travailleurs immigrés interrogés sur leurs conditions de travail et de vie. Les employeurs ne voient pas d’un très bon œil que depuis plusieurs mois les médias traitent de l’indigence dans laquelle travaillent et vivent les personnes qui construisent nos appartements et nos routes.

Alors que je me tiens devant sa porte et que je me hâte de lui demander si je le dérange, Refik, un Macédonien, nom emprunté à l’un de ses voisins par peur des conséquences de l’article, nous autorise à entrer. Comme tous ceux chez qui j’ai frappé, lui aussi est étendu sur son lit, fumant et regardant la télévision. Il est terriblement fatigué. Lui aussi est issu d’une famille nombreuse de sept enfants. Les deux aînés ont pu suivre des études universitaires, les autres, faute de moyens, ont dû se débrouiller par eux-mêmes. Il a appris par lui-même la maçonnerie et le terrassement et, depuis lors, il trime dix, douze heures par jour, voire plus. "Quand nous bétonnons, nous travaillons jusqu’à deux ou trois heures du matin. C’est normal. Le béton, il faut le travailler immédiatement." Cette phase du travail est la cible de prédilection des inspecteurs du travail. La plupart du temps, les entreprises, au lieu de prévoir des équipes de nuit, contraignent des travailleurs qui sont sur le chantier depuis le matin à faire des heures supplémentaires.

Refik travaille également pour un sous-traitant, macédonien celui-ci, qui fournit de la main-d’œuvre à l’entreprise SCT. Tout le monde l’appelle "patron". "Patron" est un mot que les travailleurs prononcent avec une crainte mâtinée de respect. Comme autrefois on prononçait les mots "Dieu", "Tito", "Parti". Le patron sait tout, le patron s’occupe de tout. Refik avoue sans détours qu’il ne sait pas combien son patron lui retient sur son salaire pour son lit, ses frais de transport ou ses repas. On dit qu’un lit coûte 130 euros par mois. Le montant de son salaire sur sa fiche de paie est à chaque fois différent. Quand son patron a soustrait tous ces frais, Refik touche environ 500, 600 euros. C’est pour cette raison qu’il ne retourne chez lui voir sa femme et ses deux filles, presque adultes, que tous les trois mois. S’il rentrait plus souvent, il ne pourrait presque pas économiser. « Ma femme ne s’intéresse qu’à l’argent », répond-il quand on lui demande s’il est difficile de vivre séparé de son épouse.

Une prison sans grille

Comme la plupart de ces travailleurs, Refik parle mal slovène, n’ayant presque aucun contact avec la population locale. Il n’a rencontré pour l’instant aucun ouvrier du bâtiment qui soit slovène. Son patron est bosniaque, les patrons de son patron également. Quand il dispose de temps libre, c’est-à-dire très rarement, et s’il n’est pas trop fatigué, il déambule dans les magasins et cherche les produits les moins chers possible. Si son attitude et son propos étaient jusqu’à présent désinvoltes, il s’anime soudain quand il aborde la question de la nourriture. Il affirme que les ouvriers disposaient de tout en Russie où il a travaillé précédemment, de deux repas chauds. Ici en hiver, explique-t-il, on ne nous en donne qu’un, ce qui est largement insuffisant pour qui travaille huit à dix heures par jour. Quand il rentre chez lui, très fatigué et avec la faim au ventre, il doit encore cuisiner. Habituellement, il prépare des pommes de terre sautées avec des oignons saupoudrés de paprika épicé. Il peut parfois agrémenter ce plat d’une saucisse. Il désigne du regard sa table sur laquelle sont posés des sacs de pommes de terre et d’oignons. À côté de ces derniers, se trouve également une bouteille en plastique pleine de petits piments rouges. "La production de ma femme", dit-il en riant.

Dans le second centre pour travailleurs, ou plutôt de grandes maisons aménagées à la lisière de Ljubljana dans lesquelles s’entassent littéralement 150 travailleurs, Luka Cjuh, notre photographe, se voit interdire de prendre des photos. Nous ne pouvons pas non plus interroger les personnes y résidant. Après avoir négocié, nous réussissons à prendre quelques photos ; nous devons toutefois nous engager à ne pas mentionner où elles ont été prises. Le gérant craint en effet d’être renvoyé si son employeur venait à savoir qu’il s’était entretenu avec des journalistes. Une telle chose lui est formellement interdite. Il nous montre une première chambre et entrouvre seulement une seconde. Nous avons l’impression d’être dans une prison sans barreaux. Ceci n’annonce rien de bon. Dans douze mètres carrés, quatre lits superposés pour huit personnes. À la fenêtre, un drap qui, le soir, tant bien que mal, masque la vue sur l’extérieur. Entre les lits, à peine un mètre pour pouvoir se déplacer. Une salle de bains et une toilette pour 15 personnes. Dans la petite cuisine sans réfrigérateur, que les travailleurs ont aménagée du mieux possible, une table pour deux. Quelle est la réaction de ces personnes quand ils arrivent ici pour la première fois ? Tout d’abord, ils sont choqués, puis ils s’habituent.

L’homme s’habitue à tout : telle est la phrase que nous entendons le plus souvent ces derniers jours. Dans certains endroits, les travailleurs doivent également s’habituer à certains règlements intérieurs des plus excentriques. Il y a des règles plus difficiles à respecter que d’autres. "Ne fais pas de conneries dans le centre, ne joue pas aux cartes ou à tout autre jeu de hasard et ne sois pas à l’origine de tout autre problème." Ainsi, il est interdit d’inviter toute personne étrangère au centre. De même, "les résidents ne peuvent y boire ou y introduire des boissons. Si vous étiez pris à le faire, vous devriez quitter le centre sur-le-champ. Tu es venu ici pour travailler, comporte-toi de manière civilisée et respecte l’ordre". Il n’y a rien de nouveau dans ces prescriptions "civilisées" du centre pour travailleurs immigrés de Vegrad : le monologue du gérant du centre pour travailleurs de Snaga, dans le film culte de Filip Robarj, Dorina Ovni in mamuti ["Dorina Ovni et les mammouths"], saga qui traite des travailleurs bosniaques en Slovénie dans les années 1990, donne de telles leçons à Husa. Même si près de vingt ans ont passé, les pratiques restent les mêmes.

Qu’y a-t-il de plus dégradant pour un adulte que de s’entendre dire comment il doit vivre, demandons-nous à Armin Salihović, membre de l’organisation "Les travailleurs invisibles du monde entier" (Nevidni delavci sveta, IWW [Image du logo ci-dessus]) et ancien ouvrier du bâtiment, qui se bat au sein du Centre social de Rog pour le respect des droits des travailleurs migrants. Lui aussi a vécu récemment dans le foyer de Snaga dans le quartier de Poljanska à Ljubljana. Il nous cite quelques règles qui y sont en vigueur : "Vous ne pouvez avoir de visite que jusqu’à huit heures du soir, les visiteurs doivent laisser leurs papiers d’identité à la réception. Après dix heures, toute musique est interdite ; si quelqu’un avait une petite amie, elle ne pouvait pas passer la nuit avec lui dans le lit pour lequel il avait payé 150 euros par mois". Encore aujourd’hui, ceci lui paraît intolérable : de telles entraves à la liberté individuelle, de tels prix tout en devant laver ses draps et vêtements soi-même.

"Les conditions de séjour sont pour beaucoup d’étrangers travaillant en Slovénie le premier coup que l’on leur assène sur la tête", affirme le politologue dr. Andrej Kurnik de la faculté de sciences sociales de Ljubljana, également membre de l’organisation "Les travailleurs invisibles du monde entier" (Nevidni delavci sveta, IWW). Les employeurs, en envoyant ces travailleurs aux confins de la ville, dans des trous à rats, pratiquent la ségrégation et leur signifient clairement qu’ils ne sont là que pour travailler et se taire. Les membres d’IWW ont été les premiers, il y a quelques années, à mettre en lumière les conditions de vie indignes dans lesquelles vivent ces travailleurs. Peut-être est-ce grâce à eux que dans certaines de ces résidences le chauffage a été rétabli et que dans d’autres certains aménagements ont été entrepris ; toutefois la situation reste fondamentalement identique.

L’anthropologue Karmen Medica de la faculté des sciences humaines de Koper visite régulièrement les lieux où résident les travailleurs immigrés et à chaque fois l’effarement se reproduit. Il y a peu, elle avait entrepris, avec plusieurs collaborateurs, d’analyser la structure sociale et les stratégies d’intégration des travailleurs étrangers en Slovénie ; toutefois, il y a quelques mois, quand ils ont pu se rendre compte des conditions de vie et de travail incroyables de ces personnes, ils ont dû restreindre la portée de leur étude sur les irrégularités.

Dans les lieux de résidence des migrants, elle a été témoin d’à peu près tout : des cafards, des matelas déchirés et tachés, des literies en piètre état, des pièces bondées jusqu’au dernier recoin, des chambres sans fenêtre, des lits dans des caves, des résidences sans un seul réfrigérateur ou lave-linge, sans cuisine ni réfectoire, sans aucun endroit pour faire sécher son linge. Tout appareil électroménager est un luxe, affirme-t-elle. Si on en voit un, c’est généralement qu’il a été récupéré dans une poubelle par les travailleurs eux-mêmes. Ils lavent généralement leur linge à la main.

Un luxueux mètre carré

Karmen Medica dit ne pas vouloir généraliser mais, depuis tout ce temps, elle n’est jamais tombée sur une résidence qui pourrait être un exemple de bonne pratique. "Je n’oublierai jamais ces chambres dans des caves, sans fenêtre, dans une maison aux confins de Ljubljana où vivent des travailleurs de Vegrad. Je pense que six personnes vivaient dans une telle chambre sur des lits complètement déglingués. Une de ces personnes avait même sous son lit un conduit d’évacuation qui ne cessait de faire du bruit et d’où émanait une odeur terrible. Les travailleurs mettaient même leurs chaussures dans cette chambre et y mangeaient. On peut facilement imaginer quel air ils ont pu respirer." Le pire est le prix demandé pour de telles chambres, dont le montant généralement n’est pas communiqué aux travailleurs, le loyer n’étant pas mentionné sur leurs fiches de paie.

Si l’on compare le prix de ces lits aux tarifs immobiliers pratiqués à Ljubljana, leurs chambres devraient être luxueuses, affirme Goran Lukić de l’"Alliance des syndicats libres de Slovénie" (Zveze svobodnih sindikatov Slovenije). Le calcul est, certes, une moyenne générale mais, selon les données de Slonep, le coût moyen à la location d’un mètre carré à Ljubljana était cet automne de 14 euros. Le travailleur qui dispose dans des centres ou autres lieux de résidence de quelques mètres carrés, disons trois, paie entre 120 et 150 euros, ce qui revient à 40 à 50 euros par mètre carré. Même si l’on déduit les charges pour l’eau, l’électricité et le ramassage des ordures cette somme reste astronomique. Il existe en Slovénie 47 résidences pour travailleurs enregistrées et toute autre sorte de bâtiments dans des lieux inconnus qui sont loués par des entrepreneurs. La plupart du temps, selon Karmen Medica, il s’agit d’entreprises du bâtiment.

Le second coup assené aux travailleurs immigrés, que notre Etat oriente en fonction d’un système de quotas vers la construction, est le travail en lui-même. La plupart du temps, il est plus exigeant et moins bien payé qu’initialement prévu. Armin Salihović a passé cinq ans sur différents chantiers de Vegrad, a assumé différentes tâches pénibles et s’est détruit la colonne vertébrale avant même d’atteindre ses trente ans. "La plupart du temps, ils faisaient pression sur nous. Si on estimait qu’il fallait 15 personnes pour un travail, ils n’affectaient pas plus de 10 personnes pour le réaliser. Tout chantier devait disposer d’une grue. J’ai travaillé deux ans sans grue. Nous avons monté toutes les charges, même de deux cents kilos, sur nos épaules. Allez, on se disait, à quatre on peut bien la monter…"

Les statistiques de l’inspection du travail

"L’été nous travaillions souvent 12 heures par jour, voire plus". Qu’en est-il de l’inspection ? Armin nous apprend que sur chaque chantier, il existe 2 relevés horaires. Un effectif, le second pour l’inspection. Quand les entreprises où il a travaillé ont appris qu’il était membre d’une association qui informait les travailleurs sur leurs droits, elles ont commencé à le menacer. N’ayant pas cédé, il a vu son salaire diminuer pour atteindre les 400 euros par mois. Puis il a été brinquebalé de chantier en chantier, parfois jusqu’à 5 à la fois. Finalement, il a décidé de partir, sachant qu’en raison de la crise les heures supplémentaires ne seraient pas rémunérées. Et il semble encore plus étrange que son employeur lui ait payé les heures supplémentaires moins bien que les heures régulières.

Même s’il est sans emploi, Armin a décidé de rester en Slovénie. Il a un permis de travail de trois ans et y a également une petite amie. Menuisier de profession, il a autrefois travaillé comme forestier, deux ans comme boucher et sait conduire un poids-lourd. Quoi qu’il fasse, pour rien au monde il ne retournera travailler dans le bâtiment. Pendant que nous discutons des pièges de cette profession difficile, son cousin, Mirnes Alikadić, lui aussi membre d’IWW, nous rejoint. Lui aussi est pour l’instant au chômage. Le sous-traitant chez qui il était employé l’a licencié parce qu’il avait témoigné à la télévision les difficultés des travailleurs immigrés. (…)

L’histoire de Mirnes est également surréaliste. L’une des quatre conditions prévues par le contrat qu’il a signé avec le sous-traitant qui l’employait à son arrivée en Slovénie était de faire 220 heures par mois. Le sous-traitant n’a accepté de payer ses heures supplémentaires que bien plus tard et à un tarif de 25 % en-deçà du tarif horaire régulier (certaines entreprises payent moins les heures supplémentaires que les heures régulières). Quand il a demandé au même sous-traitant si ces heures régulières et supplémentaires compteraient pour sa retraite, celui-ci a acquiescé, ce qui bien sûr n’était pas vrai. En réalité, seules ses 40 heures hebdomadaires étaient comptabilisées pour sa retraite. "Nous avons travaillé 260 – 280 heures par mois, jusqu’à 380 certains mois. Vous pouvez facilement imaginer dans quel état nous étions." Pourtant, sur ce point, le Code du travail est clair : les heures supplémentaires ne peuvent excéder 8 heures par semaine, 20 heures par mois et 180 heures par an. "Nous faisions 260, 280 heures par mois, certains allant jusqu’à 380 heures."

Toutes les personnes traitant de cette problématique ont clairement conscience que les conditions dans lesquelles vivent et travaillent les migrants sont alarmantes. L’envergure des dysfonctionnements est incroyable : ainsi ces travailleurs perçoivent leurs salaires dans une enveloppe, leurs employeurs ne cotisent pas pour leur assurance-maladie et leur sécurité sociale, ils minorent leurs rémunérations en-deçà du salaire minimum, ils les emploient sur une période déterminée au-delà du terme légal, ils ne les assurent pas sur les chantiers, ils ne leur permettent pas de se reposer, ils les traitent comme du bétail les conduisant un matin sur un chantier, l’après-midi sur un autre et le lendemain sur un troisième.

Les statistiques de l’inspection du travail sont éloquentes : dans le bâtiment, le nombre d’infractions augmente d’année en année. Les employeurs ne respectent pas la plupart du temps le nombre d’heures défini (ce qui est difficile à prouver, les heures supplémentaires étant souvent accordées oralement) et les équipements de sécurité. Ce n’est pas que ces équipements soient trop chers : leur utilisation est trop coûteuse. Les employeurs exigent des travailleurs des tâches intensives que les équipements de sécurité pourraient ralentir, nous précise Borut Brezovar, inspecteur du travail en chef. Ainsi, en 2007, un quart des postes de travail n’était pas convenablement protégé ; en tout, les inspecteurs ont comptabilisé 820 infractions à l’encontre de la sécurité et de la santé des travailleurs dans le secteur du bâtiment. Conséquence : toujours plus d’accidents mortels.

Si les inspecteurs n’étaient pas en sous-effectif (….), le nombre d’infractions déclarées serait supérieur. Il est en effet difficile aux 75 inspecteurs de couvrir les 1.400 chantiers en cours en moyenne à tout moment de l’année. Comme tous les autres services afférents à ce domaine, lui aussi espère que cette situation s’améliorera avec le reflux de la main-d’œuvre étrangère, même s’il sait que ceci ne résout en rien le problème. Même si chaque période de crise est suivie d’une reprise, n’oublions pas le début des années 1990, période durant laquelle on a drastiquement réduit les possibilités de travail des immigrés, pensant ainsi réduire le chômage ; quelques années plus tard, malgré le nombre élevé de chômeurs, les besoins en main-d’œuvre étrangère se sont révélés importants. (…)

Ils déduisent de leurs salaires le prix de leur visa

Selon Borut Brezovar, il serait injuste de mettre toutes les entreprises du bâtiment dans le même sac. Selon son expérience, les abus les plus importants sont relevés dans les petites entreprises, dernier maillon du processus de construction. Ces dernières années, le travail dans ce secteur est devenu si opaque, les chantiers faisant appel à tant d’entreprises, qu’à la fin plus personne ne sait qui travaille pour qui. Au bout de cette chaîne se trouvent les entreprises qui recrutent de la main-d’œuvre étrangère, les petites entreprises sans locaux, sans capital, sans employé régulier, des entreprises seulement enregistrées en Slovénie, parfois sans même disposer de boîte aux lettres. L’inspecteur du travail en chef reconnaît que le système favorise les grandes entreprises ; ces dernières savent élégamment se dédouaner quand des délits sont constatés chez leurs sous-traitants. Ces petites entreprises ne souffrent pas trop des contraventions, revenant par une autre porte sous un autre nom.

(…). L’Agence pour l’emploi et certains employeurs s’emploient à faire aboutir un accord sur le travail entre la Slovénie et la Bosnie-Herzégovine afin de canaliser cette main-d’œuvre par l’intermédiaire des autorités officielles. De nos jours, les choses se passent ainsi : les entreprises envoient des offres d’emploi à l’Agence pour l’emploi en Bosnie-Herzégovine ; celle-ci vérifie auprès des autorités slovènes que des quotas sont encore disponibles puis, au lieu que l’employeur règle les formalités auprès de ces agences, ils font appel à un sous-traitant (généralement une entreprise enregistrée dans les deux pays). Ce dernier, ensuite, recrute les travailleurs selon ses conditions et les conduit en Slovénie. La Slovénie qui soutient la liberté d’entreprise, contrôle très peu ce type d’entreprises.

Généralement, ces entreprises font payer aux travailleurs leurs frais de visa et ceux qui sont occasionnés par les autres formalités administratives. Ceci est, bien entendu, contraire à la loi, les employeurs devant s’acquitter de ces charges. Selon les entretiens que nous avons menés avec différents représentants officiels, l’Etat est informé de ces agissements mais ne fait rien pour les enrayer.

(..) Les syndicats, les inspecteurs, et les autorités nationales laissent entendre que l’origine de tous ces problèmes est l’augmentation du nombre de travailleurs étrangers ces dernières années, en raison de la croissance rapide de l’économie slovène. C’est pourquoi il considère que l’on résoudrait ces problèmes en fermant partiellement le marché du travail (la Slovénie devrait cette année, en raison de la récession, réduire d’un quart le nombre de travailleurs étrangers par rapport à l’année dernière). Du côté de ces travailleurs invisibles, cette exploitation sans limite s’explique essentiellement par le système de quotas et de visas par lequel les autorités règlementent l’afflux de travailleurs. Mais ces conditions de vie et de travail difficiles et choquantes ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

Il ressort également qu’il est très problématique de limiter le nombre d’étrangers en fonction de professions (construction, métallurgie, travaux communaux…) et de période définies : la plupart des permis de séjours et de travail ont déjà été délivrés pour cette année. Le pire est que ce permis de travail dans ce système de quotas est délivré pour un seul employeur, ce qui signifie que le travailleur ne peut chercher un autre emploi auprès quelqu’un d’autre. Pour les insatisfaits, la seule voie demeure celle du retour au pays. L’inspecteur confirme également que ces travailleurs portent rarement plainte. La plupart d’entre eux encaissent les coups sans broncher La possibilité d’obtenir un permis de travail par soi-même, qui permet au travailleur de décider librement pour qui il va travailler en fonction des conditions offertes, n’est donnée qu’à ceux qui ont travaillé deux ans sans interruption auprès d’un même employeur. Ceci est difficile à obtenir et, comme la Slovénie envisage de recourir davantage aux travailleurs saisonniers, ceci le sera encore plus à l’avenir. Cette année, les permis pour les travaux saisonniers représentent près de la moitié du quota annuel, qui se limite à 24.000 personnes.

Pour cette raison, l’IWW plaide pour des permis de travail individuel, ce qui nécessiterait de réformer la loi y afférente. Selon Radivoj Radak, fonctionnaire du ministère du travail, de la famille et des affaires sociales, le gouvernement n’est pas actuellement disposé à le faire, sans pour autant s’en justifier.

Kurnik a pour sa part son explication : ceci favorise les affaires, les entreprises du bâtiment faisant leur beurre sur le dos de leurs employés qui sont dénués de tout poids politique ; ceci est également favorable au pays qui peut ainsi parfaitement contrôler, filtrer et hiérarchiser cette immigration. Cela permet surtout de faire des économies, ces travailleurs étant exclus de leurs droits sociaux. Si nous considérons seulement les ressortissants de Bosnie-Herzégovine et de Macédoine, on voit que même s’ils ont payé leurs contributions et qu’ils sont employés depuis plus de douze mois, ils ne peuvent prétendre aux allocations chômage s’ils perdent leur travail, celles-ci étant conditionnées à l’obtention d’un permis de séjour permanent (…). Même si ces travailleurs sont de longue date en Slovénie, ils ne disposent pas des mêmes droits, même si l’égalité de chacun face à la loi est en principe assurée.

"J’avais un ami qui s’appelait Amir", dit Armin Salihović. "Nous avons souvent parlé des choses sérieuses de la vie et une fois il m’a dit : ’Tu sais Armin, avant je me demandais comment je pourrais venir en Slovénie ; maintenant je réfléchis à la manière d’en partir’. Quand il est venu en Slovénie, il pensait que le bâtiment serait une solution provisoire ; après des années de dure labeur, il a soudainement pris conscience qu’il n’avait rien et que tout ce qu’il avait au monde c’était un travail pénible."

Source : Le Courrier des Balkans 1 et 2.


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