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Albanie : souvenirs de la "République française de Korça"

Par Ben Andoni
vendredi 13 mars 2009 par Pierre

En décembre 1916, un détachement de soldats français s’installe dans la ville de Korça. Alors que l’Albanie, disputée par tous les belligérants, sombre dans le chaos, le général Henri Descoins forme une éphémère "République autonome de Korça", qui survivra jusqu’en 1920. La présence française dans cette ville d’Albanie du Sud persistera plus longtemps, grâce au prestigieux lycée français, qui a formé une bonne part des élites albanaises de l’entre-deux-guerres. Et le cimetière militaire français de Korça rappelle toujours cette histoire bien oubliée, du moins en France...

Revista MAPO le 14 décembre 2009

K.L. entend mal. Il marche lentement devant nous. Parmi le dédale des rues de Korça, nous lui demandons de nous indiquer le cimetière militaire français. Tout le monde nous a dit de continuer tout droit. Quand l’homme âgé de 72 ans s’approche du cimetière, il allonge le bras d’une façon théâtrale en nous disant : "Voilà. Pourquoi vous intéressez-vous à eux ?". "Nous voulons juste prendre quelques photos." Il hausse les épaules, il ne nous croit pas. Soudain, il nous dit : "Mon père a été le gardien de ces tombes. Tout le monde voulait les garder. Il ne faut pas les toucher". Nous prenons nos premières photos derrière les grilles peintes en noir. Une petite porte secondaire se ferme discrètement. Dès qu’il nous aperçoit, un petit homme avec une casquette de baseball sur la tête ferme la porte. "Non... Non... c’est interdit". On lui montre nos cartes de presse. Une consœur étrangère lui sourit. "On veut seulement prendre quelques photos. Ne vous inquiétez pas." L’homme se sent mal à l’aise.

Ce week-end, le cimetière est très propre. Des femmes avec des chapeaux de paille le nettoient avec une très grande attention. Elles nous regardent discrètement, sans bouger. L’herbe semble si fraîche. Elles sont en train de nettoyer les petites ruelles qui séparent les croix de marbre blanc. Devant nous apparaît un monument funéraire, dédié à ces soldats de l’armée française, sur lequel est inscrit en majuscules : "Aux 640 soldats de cette nécropole morts pour la France". Les croix sont installées selon une forme géométrique parfaite ; elles sont le symbole de la présence de l’armée française dans le sud-est de l’Albanie. Leurs âmes reposent dans un espace calme et bien entretenu.

Il y a 90 ans, au cours de la Première Guerre mondiale, l’armée française a aménagé ce cimetière en signe de son engagement. Aujourd’hui, les prénoms inscrits sur les croix en marbre blanc, Mohammed Ben etc. et d’autres prénoms, témoins pour la plupart du passé colonial français, sont là pour l’éternité. Les 640 soldats enterrés sous ces croix sont le symbole de la ville, même si ici personne ne se souvient d’eux. C’est la triste réalité. Les pays d’origine de ces malheureux les ont eux aussi oubliés depuis longtemps, même si ces jeunes hommes sont morts pour une guerre qui ne les concernait pas. Si le cimetière est le témoin des malheurs causés par la Grande guerre, ce conflit fut néanmoins une aubaine pour Korça.

Un jour de décembre 1916, un détachement de 400 cavaliers est entré dans la ville et a adressé un ultimatum aux autorités grecques qui occupaient la ville depuis 1914 : celles-ci devaient quitter Korça pour se retirer à Ioannina. On dit que c’est Raoul Vinet, un Français établi à Monastir, qui a négocié avec les Français pour le compte du rebelle [...] Thémistocle Germenji.

Notre collègue étrangère regarde les tombes avec admiration. Elle commence à imaginer la nationalité des soldats. Les croix sur les tombes des musulmans colonisés attirent son attention. Elle s’est familiarisée avec les paradoxes balkaniques depuis longtemps.

"Korça est une ville qui surprend au premier abord", écrit Édith Durham [1]. « Elle est propre, très propre. C’est peut-être la ville la plus propre que j’aie jamais vue dans l’Empire ottoman, avec ses rues droites et bien pavées. » Avant 1916, la ville n’avait rien de français. La description qu’en fait la revue arbëresh Lucana-Brumbulli [2] quelques années après le départ des Français est très intéressante : "Les autorités de la ville agissent beaucoup, surtout en ce qui concerne les trottoirs des rues centrales. Ymer Rustemi, le maire, est contre l’utilisation de l’asphalte et du ciment qui doivent être importés. Il préfère plutôt procéder au dallage des boulevards de Korça. C’est une question économique essentielle pour le pays, me déclare-t-il. On produit les dalles dans notre région, l’argent que l’on dépense reste donc ici. Chaque dalle mise sur le boulevard donne un morceau de pain a ceux qui l’ont transportée et a ceux qui l’ont mise en place. [...]" Aujourd’hui, ces dalles pavent toujours les trottoirs de Korça, jusque dans les quartiers les plus excentrés de la ville.

Malgré l’accord signé entre les forces françaises et grecques, le 8 décembre 1916, Thémistocle Germenji entre dans Korça durant la nuit avec 200 à 300 hommes armés. La veille, les Français avaient chassé de Korça tout ce qui restait des troupes dirigées par Venizelos. Le 10 décembre 1916, une compagnie de l’armée française se prépare pour la cérémonie dans le hall de la mairie. Leur commandant, le général Henri Descoins, entouré de plusieurs délégués, relit une dernière fois les pages dactylographiées de l’accord que les 14 délégués albanais de la préfecture de Korça et lui vont signer. Ce jour-là, deux drapeaux flottent sur la mairie : un drapeau rouge frappé de l’aigle noir bicéphale symbole de l’Albanie et un drapeau bleu-blanc-rouge représentant la France. Themistocle Germenji, vêtu d’une redingote, présidait la délégation albanaise.

À partir de ce moment-là, tout a changé pour la ville. Le régime précédent était très répressif, contrairement à la démocratie qui a prévalu au sein de la République de Korça. Avec l’appui de l’armée française, la ville s’est organisée en véritable État autonome. Elle a frappé sa propre monnaie et imprimé ses propres timbres. De son côté, le général Descoins a posé les bases de l’ouverture d’un lycée français. En quelques mois, Korça est devenue une ville albanaise d’avant-garde, le reste du pays restant fortement marqué par la culture ottomane. Peut-être la République de Korça a-t-elle été le meilleur exemple d’administration publique en Albanie jusqu’aujourd’hui, mais le rêve de la République française de Korça s’arrête là.

Les tombes de l’armée française

Toutes les périodes historiques, la variété des cultures de la Préhistoire à aujourd’hui, sont visibles à Korça. Mais ce sont les Français qui ont donné son rayonnement à la ville. Depuis 1916, la plupart des gens de Korça s’orientent vers la culture française. Tous les Albanais qui ont étudié dans la ville apprécient la France, ils apprennent la langue de Molière et ont soif de culture française. Dans les belles bâtisses de l’époque, on peut encore observer des éléments architecturaux occidentaux. Les magasins furent également aménagés selon la mode parisienne. De nos jours, la culture française est toujours considérée comme un rempart face aux influences néfastes à l’Albanie.

Dans l’iconographie populaire, les gens cultivés étaient ceux qui employaient des mots français, ce qui compliquait la compréhension de leurs propos, mais sonnait de manière agréable. Si une jeune fille parlait la langue de Molière, cela augmentait la valeur de sa dot. Durant l’entre-deux-guerres, des Albanais de Korça partis en France reviennent vivre à Korça, aidés financièrement par Paris. Ils rapportent dans leurs bagages toutes les innovations occidentales, notamment les idées communistes. C’est ainsi que Korça va devenir un bastion de résistance communiste pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, il ne reste de Korça que ce que Dieu a offert à la ville : un climat doux et une nature généreuse.

En 1993, un voyageur français a remarqué cette merveille. François Maspero écrit alors [3] : "Aujourd’hui, je suis libre. On a toujours besoin de temps si l’on veut qu’une ville nous accepte et s’ouvre comme un vieux grimoire, qu’elle se donne aux yeux et aux pas de celui qui la visite. Je commence à mieux comprendre la topographie de Korça, accolée au flanc est de la montagne, elle s’étend sur un plateau qui s’élève à 700 m d’altitude. Au-dessus de la ville riche se trouve le siège de l’évêché. Dans les petites ruelles calmes, les maisons sont bien entretenues. La plupart d’entre elles sont de grandes bâtisses ottomanes mais il y en a d’autres qui ressemblent à des hôtels particuliers de style rococo, cachées derrières des vignes, qui témoignent de la bourgeoisie d’antan. Loin des avenues ornées de grands arbres commence la partie contemporaine de la ville. Les bâtiments de style italien sont étouffés par les constructions massives des années 1960. La ville conserve son charme architectural lorsque l’on rentre dans les quartiers Varosh ou Kasaba, dont les maisons, les rues et les avenues arborent les signes de la civilisation et de la culture occidentale".

Un employé du cimetière s’occupe des croix, il les nettoie au jet d’eau, tandis que les trois femmes qui nous observaient parlent entre elles. On dirait qu’ils travaillent dans une serre, et non dans un cimetière. Une serre dans laquelle vivrait une petite civilisation, isolée du monde extérieur. Le bâtiment du lycée français est encore là, mais le lycée n’est plus français. Ce n’est plus qu’un immeuble gris en pierre. "Des garçons et des filles vêtus à la mode occidentale sortaient du lycée en se bousculant." Voilà ce que Xavier de Courville, qui a dirigé le lycée français de Korça entre 1930 et 1936, écrit dans ses mémoires. Plus tard, dans Lyceum, il ajoute : "le général Descoins, qui a eu l’idée de créer le lycée français de Korça, voulait transmettre les valeurs humanistes grâce à un enseignement public et laïc ; un lycée qui serait l’honneur de la France." Le géographe Jean Bryhn, envoyé en Albanie par Paris, déclare que Korça est un territoire albanais, et non grec. Le capitaine de cavalerie Holtz écrit dans ses rapports que les gens d’ici, sans distinction religieuse, se déclarent tous albanais. Le général Sarrail, commandant en chef des forces alliées d’Orient, décide d’envoyer ses troupes à Korça après une communication avec le Quai d’Orsay. Essad Pasha, le dirigeant albanais pro-ottoman, est écarté tout comme Venizelos, l’ancien Premier ministre grec qui s’est rallié à l’Entente et qui veut que Korça soit grecque, et les Italiens qui souhaitent prendre le contrôle de toute l’Albanie. Fin 1916, le général Sarrail écrit une lettre à Alexandre Ribot, ministre des Affaires étrangères, à propos d’un "acte précipité" : la déclaration d’autonomie de Korça. "J’ai toujours voulu respecter la volonté du peuple. Korça a souhaité être indépendante, elle l’est aujourd’hui. Le calme règne depuis ce jour dans la région." La République de Korça a véritablement changé l’histoire de l’Albanie. (...)

Thémistocle a finalement été exécuté par les Français. Il faudra attendre 2017 pour connaître la vérité sur cet épisode, quand les archives de l’époque seront enfin ouvertes. Les troupes françaises sont restées à Korça et le général Sarrail n’a pas accepté de laisser la ville aux Grecs. Les personnes qui avaient été décorées par l’armée française venaient trouver ses représentants en leur disant : "Nous n’avons pas besoin de telles décorations mais nous avons besoin que vous restiez à Korça". En vain. Le 28 mai 1920, les Français quittent la ville, laissant derrière eux des tombes et le lycée ouvert en 1917...

Source : Le Courrier des Balkans

[1Célèbre voyageuse britannique connue pour son périple à travers les Balkans au début du XXe siècle.

[2Revue de la communauté d’origine albanaise d’Italie du Sud.

[3Balkans-Transit, Paris, Le Seuil, 1997.


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