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Face à la crise - Aides publiques ou coopératives ? Coopératives ou conflits ?

Par Iain McKay , dans « Freedom » du 20 décembre 2008. Traduit de l’anglais par le secrétariat aux Relations Internationales de la Fédération Anarchiste
mercredi 25 février 2009 par anik

Face aux conséquences économiques de la crise, le gouvernement britannique fut l’un des premiers à soutenir les entreprises en difficulté, en particulier le secteur bancaire, par des plans de sauvetage voire des nationalisations, partielles ou complètes. Face à cela, le journal anarchiste britannique « Freedom » propose deux pistes, la socialisation en coopératives ou le maintien des conflits pour éviter de s’auto-exploiter.

Face aux conséquences économiques de ce que beaucoup s’accordent à appeler la crise, le gouvernement britannique fut l’un des premiers à soutenir les entreprises en difficulté, en particulier le secteur bancaire, par des plans de sauvetage voire des nationalisations, partielles ou complètes. Bien vite d’autres suivirent. Comme ailleurs les industries et banques françaises reçurent leur part du gâteau, avec des résultats pour l’heure – mais pourrait-on s’en étonner ? – peu probant. Parallèlement aux réponses peu imaginatives qui sont apportées pour sauver l’économie, les anarchistes ont eux quelques éléments à apporter.

Et si la crise semble mondiale, les propositions libertaires traversent quant à elles aussi facilement les frontières. L’article qui suit est tiré du bimensuel britannique « Freedom » (n°24 du 20 décembre 2008). Il oppose deux points de vue, bien que tous deux libertaires, sur la façon de réagir face aux évènements actuels.

FACE A LA CRISE...

Aides publiques ou coopératives ?

Alors que le capitalisme connaît une crise (une fois de plus), on voit se développer des plans de sauvetage en faveur du secteur financier comme de certaines industries. Il y a beaucoup de raisons pour rejeter cette solution, mais le problème est que les travailleurs concernés risquent de mal le prendre. Aussi je pense qu’il serait sage pour les anarchistes d’avoir des suggestions pratiques sur quoi faire, au-delà bien-sûr d’appeler à une révolution sociale.

Pourrait-on imaginer qu’en contrepartie de chaque plan de sauvetage l’entreprise soit transformée en coopérative ? C’est une alternative libertaire à soit offrir purement et simplement de l’argent aux capitalistes, soit nationaliser les lieux de travail.

Proudhon affirmait en 1848 qu’il ne voulait pas « voir l’État confisquer les mines, les canaux, les chemins de fer ; ce serait un retour à la monarchie et à plus d’esclavage salarial. Nous voulons que les mines, les canaux, les chemins de fer soit remis entre les mains des associations de travailleurs organisées démocratiquement ... ». Dans son œuvre classique « Idée générale de la révolution », il fit une suggestion similaire comme critique du capitalisme et influença les Communards, qui transformèrent les ateliers vides en coopératives.

En 1912, Kropotkine renchérissait sur des bases similaires. Il soulignait que « la période étatique que nous traversons maintenant est inévitable ». Cependant, grâce au concours des « Syndicats de Travailleurs pour entrer dans une possession temporaire des affaires industrielles » les anarchistes apporteraient « un moyen efficace pour contrôler la Nationalisation Étatique ». Ainsi il y a bien une tradition anarchiste pour ce genre de proposition.

Malgré tout persiste une objection courante pour ce genre d’alternative : ce n’est pas du socialisme mais simplement du « capitalisme ouvrier ».

Effectivement, ce n’est pas du socialisme, mais ceci contient plus de socialisme que les alternatives de plans de sauvetage ou de nationalisations. C’est une suggestion qui peut être appliquée dans le champ du ici et maintenant, où l’idée de révolution est actuellement improbable. Si notre position est de l’ordre du puritanisme révolutionnaire alors il est peu probable que quiconque nous prête attention ; si une révolte éclate notre influence sera alors plus faible qu’elle ne le serait si nous répondions aujourd’hui aux problèmes sociaux.

Si cela est fait d’une façon correcte, une telle activité peut être utile pour nous rapprocher de notre objectif immédiat : un mouvement social libertaire qui utilise l’action directe et la solidarité pour améliorer la société.

En outre qu’en est-il de la notion de «  capitalisme ouvrier » ? Cela est confus. Ce n’est pas capitaliste car les travailleurs possèdent et contrôlent leurs propres moyens de production. Si ce n’est pas trop hors contexte, on peut citer Engels : la « nature de la production – en tant que marchandise – ne donne pas à l’instrument son caractère capitaliste » car la « production de marchandise est l’un des pré-requis de l’existence du capital ... aussi longtemps que le producteur ne vend que ce qu’il lui-même produit, il n’est pas un capitaliste ; il le devient seulement à partir du moment où il fait usage de son instrument pour exploiter la main d’œuvre d’autrui. » Donc les associations de travailleurs ne sont pas capitalistes, ainsi que Marx l’a également démontré.

Avec sa distinction entre la propriété et la possession, Proudhon a placé les associations de travailleurs au cœur de son anarchisme, les considérant comme « une protestation contre le système du salariat » et un « refus de la loi des capitalistes ». Tant que ces associations restent démocratiques (ex. toutes les personnes qui travaillent dans ces associations en sont membres) on peut parler d’une socialisation des moyens d’existence. La clé pour comprendre cette socialisation est de se rappeler que c’est fondamentalement une question d’accès, que tout le monde a les mêmes droits aux moyens d’existence. Et c’était bien la position de Proudhon : que «  chaque individu employé dans l’association ... possède une part indivisible dans la propriété de l’entreprise », ait «  le droit d’occuper toute position, échelon, dans l’entreprise, selon la compatibilité avec son sexe, son âge, ses compétences et son expérience ». Bakounine était également un fervent supporter des coopératives, tout comme Kropotkine, bien que tous deux soient conscients de leurs limites.

Dorénavant ceci devrait être la condition pour toute plan de sauvetage suggéré : la transformation de l’entreprise en une coopérative dirigée par ses membres et a laquelle tout nouveau travailleur serait automatiquement membre, avec les mêmes droits que chacun.

Bien sûr il est peu probable qu’aucun gouvernement ne soit d’accord avec de telles socialisations d’entreprises. A moins qu’ils ne subissent des pressions de la population, ils continueront les plans de sauvetage et les (semi ou complètes) nationalisations afin de laisser vivre le capitalisme. Si les populations sont ignorées, les gens devraient simplement socialiser eux-mêmes leur lieu de travail en l’occupant et en le gérant directement. Et ça ne devrait pas être limité aux entreprises cherchant des aides publiques. Tous les lieux de travail en danger de fermeture devraient être occupés, ce qui inspirerait, avec un peu d’optimisme, tous les travailleurs à faire la même chose.

Cette mise en avant des coopératives devrait être vue comme une réponse pratique aux évènements actuels, comme moyen de diffuser les idées anarchistes et d’amener les gens à agir par et pour eux-mêmes. Tout du moins cela peut aider les gens qui souffre de la crise tout en leur montrant qu’un autre monde est possible. Et il est douteux que les gens dont les jobs et les communautés sont sur la corde raide à cause des décisions de leurs patrons puissent faire pire que ce qui leur est déjà infligé !

En bref ce n’est qu’une solution libertaire à court-terme face à la crise, qui peut être utilisée pour créer quelque chose de mieux. Le capitalisme a échoué. Il est temps d’avancer vers la liberté économique !

Coopératives ou conflits ?

Les nationalisations sont depuis longtemps une revendication de base de la gauche. Mais maintenant qu’une nationalisation sans précédent du système bancaire a échoué dans l’avènement du socialisme, le discours anarchiste qui consiste à dire que le contrôle de l’état n’a rien à apporter à la classe ouvrière n’est en que plus pertinent.

Ceci crée une opportunité pour mettre en avant les idées anarchistes non pas comme critique de la gauche, mais en tant que propositions à part entière. Contre l’alternative de nationalisation des entreprises en difficultés, beaucoup ont remis au goût du jour la demande d’un contrôle par les travailleurs. Cette alternative n’en est pas moins problématique, pour deux raisons.

La première, et non pas la moindre, est que nous ne sommes pas en moyen de demander quoi que ce soit. En tant que faible minorité dans la classe, nos «  appels » pour ceci ou pour cela sont des cris impuissants. Les nationalisations de banque n’ont pas eut lieu parce que les membres du parlement ont tenu compte des appels des différents groupes trotskistes, mais bel et bien à cause d’une nécessité matériel : empêcher un désastre bancaire et ses conséquences économiques, à savoir la chute des profits et le danger de conflits sociaux.

La seule façon pour que nos revendications obligent le capital à les prendre en compte est qu’elles soient soutenues par un mouvement social capable des les imposer. Appeler pour ceci ou cela en l’absence d’une telle puissance de classe, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Il y a des sujets plus pressants sur le feu. Nous y reviendrons par la suite.

Le second problème est d’un aspect plus fondamental. Bien que beaucoup soient conscient que le contrôle par les travailleurs en société capitaliste n’est rien de moins qu’une auto-exploitation, cette proposition est toujours mise en avant comme une sorte de proposition intermédiaire, « réaliste », possible avant la révolution. Toutefois, à l’instar des nationalisations, le contrôle par les travailleurs n’est pas une proposition basée sur nos besoins matériels concrets en tant que classe, mais est un moyen pour gérer le capitalisme.

Le capital ne peut pas être géré dans un intérêt libertaire, alors il est inutile d’essayer. Au lieu nous devons faire des revendications matérielles concrètes, contre les pertes d’emploi, les diminutions de salaire, la destruction du service public, les expulsions ; et nous devons aller de l’avant : augmentation des salaires, des journées plus courtes sans perte de salaire, amélioration du service public, etc...

L’auto-exploitation n’est pas juste une élégante tournure de phrase, c’est une acceptation de la façon dont le capital dirige la vie sociale. Il le fait à la fois verticalement, à travers l’autorité du patron, et horizontalement, grâce aux forces du marché. Beaucoup d’anarchistes se focalisent principalement sur la règle verticale de la hiérarchie professionnelle, et voient ainsi le contrôle par les travailleurs comme un marchepied vers le communisme libertaire.

Mais ce n’est pas un pas marchepied, c’est un cul de sac. Par exemple, je travaille dans les services financiers. Comme vous vous y attendriez lors d’une crise financière, nous sommes sous pression. Il y a eut des licenciements et les « heureux » survivants sont appelés à travailler plus dur et plus longtemps pour faire tourner la boutique. Si nous nous étions transformés en coopérative, ces mêmes forces du marché qui amenèrent mon patron à effectuer des restrictions seraient toujours là. Mais alors tous sous pression, il n’y aurait eut personne pour protester contre l’augmentation du niveau d’exploitation afin de survivre dans ce marché hostile.

Bien-sûr, en utilisant les anciens salaires du directeur, on aurait pu être capable d’éviter des licenciements, ou d’améliorer nos salaires. Mais si l’entreprise a les ressources pour le faire, et que nous sommes capables de créer une coopérative avec un mouvement de classe suffisamment fort pour exproprier les patrons, nous devrions simplement demander les choses matérielles concrètes que nous voulons – dans notre cas la sécurité de l’emploi et de meilleures conditions – et pas demander une meilleure gestion du capitalisme pour répondre à nos besoins actuels.

Réussir à créer une coopérative revient à réussir à remplacer un type d’aliénation par un autre, prolétaire par petit-bourgeois. Or il y a une raison au fait que les travailleurs soient potentiellement révolutionnaires et pas les petits entrepreneurs : l’antagonisme de classe. Quand le capital crée de nouvelles exigences via les forces du marché, les patrons doivent les imposer aux travailleurs, et les travailleurs peuvent résister. Les besoins des travailleurs sont en complètes contradictions avec les besoins de l’accumulation du capital.

Cependant si nous devenons nos propres patrons nous n’avons personne contre qui s’opposer et les besoins du capital apparaissent comme les impératifs naturels des forces du marché. La lutte de classe – ainsi que son potentiel de changement révolutionnaire – est court-circuitée. La fin ne justifie pas les moyens. Certains moyens nous rapprochent de ce que nous voulons, d’autres éloignent nos objectifs et finalement détruisent ses possibilités.

Alors qu’est-ce qu’une réponse libertaire à la crise ? Les revendications communistes sont concrètes : des demandes matérielles reflétant nos besoins en tant que travailleurs. Pour être en position de porter ces revendications, nous avons besoin d’un niveau de puissance de classe et de confiance qui pour l’instant nous fait défaut. C’est pourquoi notre activité devrait avoir actuellement pour objectif d’augmenter la puissance, la confiance et la combativité de la classe la plus large.

[Par Joseph Kay], dans « Freedom » du 20 décembre 2008.
Traduit de l’anglais par le secrétariat aux Relations Internationales de la Fédération Anarchiste.


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