robin-woodard

L’engrenage de la domination, ou la loi du plus fou

De Alain-Claude Galtié
lundi 5 janvier 2009 par anik

Une des traductions les plus révélatrices de la culture impérialiste est l’oubli que la vie, la nôtre, celle des autres, toute la vie, ne tolère aucune brutalité, qu’elle est sensible et fragile. Très fragile.

Dissociation, rivalité, opposition, exclusion, compétition - et même compétitivité (certains vont jusqu’à parler de compétition scolaire)... l’essentiel de la culture de la domination qui, se maquillant de "modernité", se prétend plus évoluée que toute autre, est une culture de la négation des dynamiques qui construisent la vie, une culture "anti-nature" telle qu’elle se définit elle-même, une culture du conflit, la culture de la guerre totale par excellence.
_Elle est la première des pollutions. Elle et toutes les structures qu’elle a inspirées ne peuvent générer que ce qui leur ressemble. De déviations du sens en structures dévoyées, l’ordre de la domination conditionne. Il finit par sembler si naturel que les énormes dégâts qui l’accompagnent apparaissent comme des fatalités - quand ils affleurent à la conscience. Sans vraiment y prendre garde, nous avons glissé vers la guerre généralisée contre les formes les plus complexes de la vie (le microcosme s’en sortira toujours), y compris les formes sociales humaines les plus complexes. La dictature du profit maximal et l’industrialisation massive qui privilégient les technologies les plus dures pour la biosphère, les nombreuses guerres "pour la sécurité" qui déchirent la planète et aggravent les maux qu’elles seraient censées régler, la mondialisation du capitalisme qui brise toutes les sociétés et leurs écosystèmes, sont les progénitures de cette culture qui, après avoir refoulé et réprimé la communication avec le corps et l’ensemble vivant, détourne et réduit les pulsions en envies brutales et ambitions contraires à l’intérêt commun, par conséquent à l’intérêt de chacun. C’est celle-ci qui maquille la domination sur les autres êtres, la domination sur toute la nature, la domination sur les hommes, de préjugés et de prétextes scientistes (15). Elle déforme la relation aux autres comme à la biosphère et les dégrade en objets indifférents dont on peut faire n’importe quoi. "(…) L’homme blanc, lui, retourne le sol, abat les arbres, détruit tout. L’arbre dit : "Arrête, je suis blessé, ne me fais pas mal". Mais il l’abat et le débite. L’esprit de la terre le hait. Il arrache les arbres et ébranle jusqu’à leurs racines. Il scie les arbres. Cela leur fait mal. Les Indiens ne font jamais de mal, alors que l’homme blanc démolit tout. Il fait exploser les rochers et les laisse épars sur le sol (…) Comment l’esprit de la terre pourrait-il aimer l’homme blanc ? Partout où il la touche, il laisse une plaie", citation d’une autochtone de Californie (peuple Wintu) rapporté par Teri McLuhan dans "Pieds nus sur la terre sacrée". Que dirait-elle aujourd’hui ?! Par contraste, le regard de ceux dont la sensibilité a pu s’éveiller et, donc, se comprennent toujours comme une partie du vivant nous montre l’extrême aliénation désormais atteinte.


Une question, pourtant fondamentale, est rarement posée : pourquoi spolier et dominer ? Pour atteindre un meilleur niveau de vie ? Pour profiter de la vie et du monde plus que les autres en le faisant à leur détriment ? Alors, la démarche est à proprement parler stupide car plus l’on spolie pour dominer, plus l’on détruit, plus l’on se prive de la richesse du monde et plus l’on récolte de rétroactions négatives (des retours de bâton). Une ample moisson de conséquences, désormais. Aussi, ce qui a pu passer inaperçu ou négligeable durant quelques siècles ne l’est plus du tout depuis que la santé, les populations et les paysages sont bouleversés par ces fonctionnements. Quelle satisfaction à cavaler toujours plus vite dans la cage d’écureuil pour diminuer d’autant plus vite, sinon le niveau de vie des économistes mécanistes, du moins le plaisir de vivre ? Quelle satisfaction à dominer des personnes diminuées, des populations déstructurées, des cités ruinées et des écosystèmes jonchés de cadavres ? Quelle satisfaction à subir soi-même de plus en plus les conséquences de sa propre folie ?

Il n’y a pas de réponses logiques à ces questions car, avec la domination, on aborde un domaine étrange où l’intelligence, par conséquent le sens commun (commun à la personne et à la biosphère) sont altérés du fait de la perte de la sensibilité. Quelles que soient les motivations initiales, la lutte pour "le pouvoir" commandée par les structures verticales et centralisées ne sélectionne que des dispositions incompatibles avec la compétence nécessaire pour glisser dans la vie sans rien abîmer, si possible en créant avec les autres. Disons-le clairement : toute hiérarchie de pouvoir (ou de fonctions) attire irrésistiblement les inaccomplis, les handicapés de l’intelligence sensible et de la sociabilité, les effrayés par la vie aspirant à se fondre dans une meute, ceux qui n’ont rien à donner mais une revanche à prendre. C’est là leur milieu d’élection où ils se révèlent et s’agglomèrent pour éjecter tous ceux qui aspirent à vivre en bonne intelligence entre eux et avec l’environnement. Voilà pour le premier temps de la constitution d’une hiérarchie. Ensuite, en jouant du conditionnement par les références historiques et culturelles falsifiées, de toutes les formes de la corruption, de la contrainte et de la peur insidieuse, la domination encourage et développe les caractères ou les handicaps complémentaires qui assurent sa pérennité : dominants et asservis, infatués et dévalorisés, hyperactifs et refoulés, sadiques et sadomasochistes. A chaque génération, elle organise leur reproduction pour lever des troupes de plus en plus nombreuses.

Seules l’annihilation de la sensibilité, l’incompréhension du monde, l’indifférence et le mépris nés de l’idéologie, du conditionnement et de l’ignorance autorisent la domination. Ils la fondent en ouvrant sur toutes les violences, réifiant toujours plus la nature.

Le mépris, incommensurable, sourd quotidiennement sans que la plupart s’en offusquent, tant il est engrammé dans les mentalités. Il s’exprime ouvertement quand il s’agit de la vie des autres êtres. Même s’il s’agit de nos plus proches cousins, les autres singes anthropoïdes, toujours considérés comme gibiers par les derniers anthropophages et comme matériel expérimental par des tortionnaires en blouse blanche. A l’occasion des épidémies animales, le sens des informations diffusées, le langage utilisé, les hécatombes planifiées dans les élevages et les assassinats d’oiseaux libres en ont fourni maintes nouvelles illustrations. Mais, extension logique de cette attitude, ce mépris s’étend désormais largement aux autres hommes, aux voisins, aux collègues – et réciproquement.

Par le passé, il y eut des moments où le mépris des autres infligea de terribles souffrances et des pertes irréparables. A chaque fois, on espéra avoir réussi à l’éloigner définitivement, pourtant sans s’attaquer aux racines du problème. Bien au contraire. Aujourd’hui, le mépris est revenu et il n’a jamais été aussi profond : il met en péril toute la vie.

C’est la volonté de dominer et son organisation qui ont fait basculer la biosphère et, cela va de soi, les hommes sur la pente de la régression des acquits de l’évolution - dont, soulignons-le à tout hasard, les cultures en tant que résultantes de l’évolution. Car la prédation destructrice n’est pas qu’un moyen de faire le maximum de profit. Ayons garde d’oublier que la déconstruction du vivant est l’arme première de la construction et de la consolidation de toute domination. Cette stratégie passe aussi par la déconstruction de ce que les populations humaines ont réalisé auparavant pour leur bonne vie : architectures, villages, villes, campagnes, sociétés, cultures… tout doit être fragilisé, démodé, rendu obsolescent, inlassablement broyé pour produire la puissance sur un lit d’ordures et de ruines. La déstructuration généralisée permet d’enchaîner les individus désormais désemparés, sans culture ni liens ni buts communs, à la domination. La destruction des autres structures lui donnant paradoxalement une apparence de nécessité. Dès lors, tout est joué. La transformation radicale des villes, des villages, des campagnes sous les épandages de béton et d’asphalte, et les destructions massives en cours sur toute la planète nous le montrent chaque jour. Cette entreprise ne connaît aucune inhibition car les seules valeurs qui comptent pour elle s’inscrivent en chiffres et en courbes dans des bilans oublieux de l’essentiel, des bilans où tout est compté comme actif. En tous domaines, la culture impérialiste et ses représentations aberrantes s’efforcent de faire croire que le cauchemar qu’elles produisent est un chemin de roses, mais le processus d’industrialisation de la biosphère est, par définition, une œuvre de mort.

Pourtant, à l’intérieur du système, des petits malins commencent à se poser des questions sur ce que coûterait la poursuite du saccage de la biosphère par leur chère économie. Leurs modélisations par le petit bout de la lorgnette esquissant des montagnes de dollars et d’euros, ils le traduisent en... pourcentages de croissance et se demandent de combien de dizaines de points "la croissance" mondiale serait ralentie, et quelle serait l’ampleur de la "récession". "Crise économique mondiale" disent-ils encore. Oui, ils s’interrogent sur le coût (en monnaie) et sur le ralentissement de leur modèle économique dû à l’agonie des écosystèmes, comme s’il s’agissait d’un banal incident de production ! Même à ce stade, ils ne comprennent pas le vivant et la cause du problème, ne pouvant imaginer que l’intégralité du modèle économique dont ils se sont fait une seconde nature est en cause. Certes, il y a bien un petit quelque chose qu’ils ne peuvent identifier et qui les inquiètent un peu. Alors, pour se rassurer sur la valeur de leur univers mental, ils donnent en exemple les peuples que leur système a déshérité : "On ne peut imaginer refuser aux pays émergent d’accéder à un meilleur niveau de vie grâce au développement". La boucle est bouclée. S’étant à eux-mêmes rappelé les fondamentaux de leur scolastique, aussi incontestables qu’inventés, les voici rassérénés. Ils ont déjà oublié le naufrage de la planète.

Sur une radio nationale bien française, quelques minutes après la présentation d’une estimation économiste du coût du réchauffement climatique et l’annonce que les victimes de la faim augmentent de 4 millions par an, on a pu bénéficier de l’oracle d’un grand patron invité pour éclairer le monde sur la voie de l’avenir : "Le bilan du libéralisme de marché est globalement positif". Globalement... comme le changement climatique et la destruction de la biosphère. Et, subjugués par la force de cette parole autorisée, aucun des journalistes présents n’a été capable de la relativiser aux informations données auparavant. Il est vrai qu’ils ne le font jamais, occultation des interrelations oblige, pour entraver toute prise de conscience. Jamais les gourous invités à défiler dans les médias et ceux qui leur mâchent le travail ne prennent en compte une donnée extérieure au système impérialiste.

Tant de démonstrations et, par dessus tout, une situation si grave devraient achever de convaincre de l’autisme profond du système impérialiste et de la force de son conditionnement. Enfin, à condition de ne pas être trop conditionné. Aucun fait tangible, aucune raison raisonnable n’ont de prise sur un système qui présente les caractéristiques d’un fanatisme religieux : long endoctrinement dans les grandes écoles de la foi, mythologies et dogmes réaffirmés en boucle, pompe de la liturgie politicienne, "miracles" économiques célébrés en complet déni des réalités (scotomisation), croyants subjugués mobilisés contre leur intérêt, etc. En dépit des désastres qui se succèdent, ses sectateurs croient encore - ou feignent de croire - que les activités modifiées ou inventées par les stratégies de la domination et du profit produisent continûment des richesses. L’aveuglement et la duplicité de l’impérialisme sont illimités.

"Richesse" ? Voilà bien un mot lourdement chargé de valeurs aussi positives qu’irréfléchies. Un mot utilisé pour maquiller n’importe quelle fabrication, quel qu’en soit le coût pour les écosystèmes et les modes de vie, suivant la déformation commune des "économistes" qui ignorent systématiquement ce qui pourrait ruiner leurs déductions. Constat édifiant : les monopoles radicaux de la grande industrie entrent dans la catégorie des "richesses" adulées par les marchés financiers. Ainsi, la construction et la vente des autoroutes, des avions énergivores, des 4x4, voire des chars d’assaut, des mines antipersonnel et des molécules universellement nuisibles, sont sanctionnées par les mots magiques repris en chœur par les politiciens et les media sous influence : "richesse", "croissance", "développement"… A propos de l’augmentation de la circulation de ces produits, sans nulle estimation des conditions de leur réalisation et de leur qualité, certains "spécialistes en économie" se réjouissent que "la richesse du monde traverse les frontières". "La richesse du monde"… Qu’importe si, de l’approvisionnement de ces "productions" *, par exemple les mines qui dévastent écosystèmes et cultures humaines, à leurs effets, pendant et après usage, on s’épuise à dénombrer les pollutions et les destructions qui, en effet, coulent au travers des frontières de l’administration et de la géographie.

* Un autre mot de la propagande qui souligne à l’envie l’aspect création - quasi créationniste - du processus pour mieux dissimuler les spoliations, les destructions et les mises à mort correspondantes, comme si, sans relation avec la vie sacrifiée, il y avait surgissement du néant.

Les exemples abondent où un discours triomphant est entonné devant un amas de décombres. S’enivrant mutuellement, les discours propagandistes matraqués continûment par tous les acteurs de la pantomime croissanciste servent toujours les mêmes mensonges. Tandis que leurs œuvres multiplient partout les destructions sociales et que l’exclusion et la misère croissent jusque devant le pas-de-porte des riches (16), tout en produisant l’une des extinctions majeures des formes de vie les plus complexes, ils scandent que l’humanité est en train de sortir de la misère et de la faim. Un exemple : pénétrés de l’idée que "l’ouverture des marchés crée des richesses" et de quelques autres du même acabit, les experts de la Banque Asiatique de Développement n’ont littéralement pas vu la catastrophe écologique et sociale qui, grâce à leur "conseil" et à leur soutien empressés, se développait aux Philippines, cela pendant la bagatelle d’une bonne vingtaine d’années. Ils n’ont commencé à voir et à s’interroger que quand les chiffres de leur modèle économique amputé des indicateurs les plus pertinents ont commencé d’exprimer la disparition (destruction) des "ressources" et la ruine des activités quantifiées entraînée par la dévastation des écosystèmes. C’était vers la fin des années 1980. C’était juste après que les mêmes experts aient désigné les Philippines comme un "dragon économique" pour exprimer combien son économie était florissante. Que s’était-il passé ? Sous la longue dictature de Ferdinand Marcos couvée par les multinationales, des concessions d’exploitation industrielle avaient été vendues sur la presque totalité des forêts de l’archipel, bien sûr sans aucun égard pour les biens communautaires - les communaux - des populations. Dans ces îles montagneuses, l’étendue et la brutalité de la destruction ont été telles que les sols ont été mis à nu et ravinés tandis que se multipliaient les inondations et les glissements de terrains submergeant les terres agricoles, détruisant les canaux d’irrigation, recouvrant les routes et parfois des villages (7000 morts en 1991). Même les médias du système ont rendu compte d’une situation comparable en Thaïlande, en Indonésie, au Venezuela, à Haïti, en Chine… enfin, partout où sévit le développement impérialiste et son cortège de dépossessions et de destructions...

L’histoire de l’industrie de l’amiante révèle aussi combien la déformation culturelle propre au capitalisme mène loin dans l’absurdité et la souffrance. L’amiante, un minéral que l’on trouve à l’état natif presque prêt à être employé. Il nécessitait donc peu de transformations pour être "valorisé". Les maladies induites par ce matériau ont été reconnues très tôt : dès les toutes premières années du XXème siècle pour l’asbestose (la fibrose qui peut conduire à une mort atroce par lente asphyxie), courant des années 1930 pour les cancers. C’est donc en toute connaissance de cause des conséquences de leur activité pour des millions de vivants que des industriels en ont répandu des quantités astronomiques à partir des années cinquante, surtout avec le procédé du flocage. A fortiori aujourd’hui où le commerce continue à prospérer partout où il n’y a pas l’ombre d’une législation, condamnant de plus en plus de vies. La cupidité était et reste la plus forte : ravis, les profiteurs de l’amiante au prix du sacrifice de leurs employés et des populations avaient rebaptisé "or blanc" la cause de leur fortune.


L’éveil des experts en développement a dû être des plus brefs car, plus de quinze années après, la situation est pire. Il est vrai que leur éveil n’avait pas été poussé jusqu’au point d’identifier l’engrenage des causes, dont leur propre système. Oligarchie, développeurs et industriels ont si bien poursuivi leur œuvre que les désastres n’ont pas cessé. Début 2006, des informations sur deux glissements de terrain ayant englouti des villages sont parvenues jusqu’en Europe. L’un est survenu en Indonésie, l’autre aux Philippines (plus de 1300 morts d’humains pour celui-ci) et, dans les deux cas, la destruction des écosystèmes forestiers apparaît comme principale cause des catastrophes ; d’autant que les déforestations massives changent désormais les climats, ce qui accroît encore les destructions. Pour un glissement de terrain signalé, combien d’autres désastres passés sous silence ? A peu de variantes près, c’est la même sinistre histoire qui mobilise les peuples autochtones et les écologistes de toute la planète.

Vitrine du cynisme des affairistes et de la corruption des instances "représentatives" de l’intérêt général, un Comité Permanent Amiante (CPA) avait été créé au début des années 1980 en recourant aux lobbyistes du cabinet "Communications économiques et sociales" animé par Marcel Valtat, un ancien résistant communiste passé de l’autre côté du miroir. Jusqu’en 1996, ce CPA a rassemblé des représentants de l’industrie, des médecins, des délégués de l’Institut National de Recherche et de Sécurité, des organisations syndicales et de six ministères. C’est dans le cadre de ce CPA que le mythe de "l’usage contrôlé de l’amiante" a été créé et s’est développé en une désinformation continue qui a muselé les médias pendant une quinzaine d’années, après avoir séduit la quasi totalité des fonctionnaires et des élus. Le rapport d’information de la mission commune d’information du Sénat, "Le drame de l’amiante en France : comprendre, mieux réparer, en tirer des leçons pour l’avenir" rendu public le 20 octobre 2005 précise : "Le comité permanent amiante apparaît ainsi, selon la mission, comme un « modèle » de lobbying, de communication et de manipulation, et a su exploiter, en l’absence de l’État, de pseudo incertitudes scientifiques qui pourtant étaient levées, pour la plupart, par la littérature anglo-saxonne la plus sérieuse de l’époque". Ayant "su convaincre certains scientifiques de (…) lui fournir une caution scientifique incontestable", "donné en exemple à la représentation nationale par le gouvernement !", le CPA "a joué un rôle non négligeable dans le retard de l’interdiction de ce matériau en France". La France où, selon Marcel Golberg, spécialiste des cancers professionnels, "Nous avons dans la prévention du risque amiante au moins vingt à trente ans de retard (sur les autres pays). Or l’amiante est un excellent traceur : si ce risque, parfaitement identifié, n’a pas été géré convenablement, il est extrêmement peu vraisemblable que la situation soit meilleure pour les autres cancers professionnels".

Correspondance remarquable, on retrouve la trace du même cabinet, maître d’œuvre du CPA, à l’origine du rassemblement d’industriels qui fut l’initiateur de l’Appel de Heidelberg (17). Lancé à la veille du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, celui-ci proclamait l’union du scientisme et de la cupidité : "Nous soulignons que nombre d’activités humaines essentielles nécessitent la manipulation de substances dangereuses ou s’exercent à proximité de ces substances et que le progrès et le développement reposent depuis toujours sur une maîtrise grandissante de ces éléments hostiles, pour le bien de l’humanité. Nous considérons par conséquent que l’écologie scientifique n’est rien d’autre que le prolongement de ce progrès constant vers des conditions de vie meilleures pour les générations futures". Propos étrangement ressemblants à ceux du CPA et d’un autre comité de même facture : le Comité Permanent Cadmium, autre instrument de lobbying pour masquer les conséquences de la pollution par ce métal classé cancérogène et très toxique sous toutes ses formes et retarder la limitation de son emploi.

Est-il besoin de le souligner ? L’industrie de l’amiante a engrangé des profits colossaux et continue de le faire, même là où les législations ont évolué. Comment ? En désamiantant ce qui a été pollué hier. Il y a 10 ans, les industriels estimaient ce "marché" à plusieurs dizaines de milliards de francs ; jusqu’à plus de 100 milliards pour certains. Un chiffre à ajouter aux estimations de "la croissance", cela s’entend. Parallèlement, le coût des soins et de l’indemnisation des victimes sera compris "entre 27 à 37 milliards d’euros dans les vingt années à venir" estime la commission sénatoriale qui souligne que le financement risque fort d’être assuré "par la branche accidents du travail-maladies professionnelles de la sécurité sociale". Privatiser les profits, collectiviser les pertes… Et multiplier ces dernières pour augmenter les profits.

Au moins quatre des personnes citées dans la dédicace sont mortes précocement du fait des polluants industriels, dont l’amiante.

La même cupidité forcenée et le même cynisme prévalent pour toutes les autres technologies dures et polluantes (et l’ensemble des infrastructures qui les accompagnent) ; par exemple l’automobile que le système impérialiste veut imposer partout, tandis que, dans ce seul domaine, les limites de tolérance de la biosphère sont déjà largement dépassées, qu’il s’agisse de pollution de l’atmosphère ou de destructions par extraction des minéraux. Pollutions, dépollution, réparations, soins aux victimes, enterrements, exportation et dissimulation des déchets contribuent à former les profits et cette croissance mythique dont la seule évocation est censée vaincre toutes les résistances. L’écho des souffrances, des vies martyrisées, des pertes considérables pour les sociétés et les écosystèmes, les cris des victimes et des révoltés sont à peine audibles pour la plupart. Juste un bruit de fond. Tandis que mugissent les sirènes du lavage des cerveaux.

Mais il est vrai que les mots des économistes de la domination ne s’appliquent qu’aux profits réalisés contre la personne, la communauté sociale et le reste de la nature.

La forme d’économie qui est au premier rang des préoccupations de ceux qui s’imaginent indispensables et importants n’est qu’une réduction difforme de l’économie de toutes les activités humaines, et, de très loin, une réduction de l’économie de la nature. Et la "croissance" dont on nous rebat les oreilles couvre en majeure partie des spoliations, des exclusions, des destructions et des gaspillages massifs qui, s’ils étaient estimés pour ce qu’ils sont – un passif -, feraient chuter vertigineusement tous les calculs "économiques" très au-dessous du zéro pointé – sans oublier la bulle financière de pure spéculation dont l’argent, plus ou moins fictif on ne sait plus, alimente néanmoins les activités précédentes hélas bien réelles.

Petite réflexion à l’usage de ceux qui souffrent encore de l’illusion que domination, croissance et nouvelles technologies dures peuvent tout régler... Quand bien même les profiteurs se soucieraient de la redistribuer, la prospérité impérialiste ne peut entretenir un système économique fiable, c’est à dire capable de satisfaire aux besoins de tous. Il n’y en a pas assez pour tout le monde. Créées sur la destruction des communaux et de la nature, souvent sur la ruine de sociétés humaines, les fameuses richesses tant vantées par le système capitaliste ne sont qu’une réduction déformée de la richesse sociale, culturelle et écologique anéantie. Ces richesses confidentielles et obsolescentes se traduisent par un appauvrissement généralisé.

Une bonne nouvelle ressort de tout cela : l’abyssale stupidité dominante étant d’origine culturelle, au contraire de ce que distille la fable de la nature mauvaise de l’homme, rien n’est perdu et nous pouvons bouleverser l’ordre qui mène au chaos - pourvu que nous sachions vaincre les conditionnements inoculés.

Voir le texte et les notes sur le site écologie planétaire


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 458 / 595592

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Dossiers, alternatives, politiques et réflexions  Suivre la vie du site Écologiques   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.21 + AHUNTSIC

Creative Commons License