robin-woodard

TERRE A TERRE : Villes campagnes

de Jacques Berguerand (Longo maï)
dimanche 21 décembre 2008 par anik

Dans ces précédents articles, Jacques Berguerand évoquait un épisode de l’Histoire de France qui s’était déroulé en 1775 pour commenter la crise alimentaire actuelle. Dans ce texte, il apporte quelques réflexions supplémentaires à ses articles.

Bien avant Marx, les capitalistes avaient compris qu’il fallait nourrir les esclaves afin d’assurer leur efficience au travail, ou d’assurer la « reproduction de leur force de travail ». Depuis peu, la société octroie à l’esclave moderne un salaire de misère qui ne lui permet plus, aujourd’hui, de se nourrir, encore moins de consommer. Mais les salariés sont loin d’être la majorité : dans certains pays, l’économie « informelle », le système D, l’entraide familiale, concernent jusqu’à 80% de la population. Le revenu journalier y est de 1 à 1,5 euro par personne. Quand le prix du kilo de riz, de haricot, ou de farine de maïs passe de 1 à 1,5 euro, c’est la ration alimentaire qui diminue d’autant. Et il n’y eut guère que les paysans libres pour ne pas dépendre complètement de ce système, en subvenant eux-mêmes, la plupart du temps très modestement, à leurs besoins élémentaires, avec l’intelligence d’une savante exploration de leur milieu de vie.

Depuis plus d’un siècle, les prix agricoles ont baissé, surtout à cause de gains énormes de productivité, ce qui a permis une alimentation bon marché et un maintien des salaires très bas. Le revers de la médaille, dans ce bon système capitaliste, c’est qu’il y a de moins en moins d’acheteurs solvables pour de plus en plus de produits.
Finie, l’accumulation du capital sur le dos des travailleurs ! Comment continuer dans ces conditions à gagner de l’argent, sinon en spéculant ? Ou en s’accaparant du capital foncier par l’expulsion des paysans de leurs terres ?

Le capitalisme, lui, fait le choix aujourd’hui de ne plus approvisionner que les riches solvables, et d’abandonner les pauvres à leur triste sort de pauvres, humiliés, expulsés de la société : sa militarisation est là pour élargir son espace de prédation, et contenir des révoltes de plus en plus nombreuses. Mais revenons à nos moutons.

Le Programme Alimentaire Mondial, ou PAM, bras armé de l’ONU, s’occupe maintenant de tout : son rôle est d’écouler ces fameux surplus, déguisés sous forme d’aide alimentaire. Financé par ces mêmes pays producteurs de surplus, il s’agit, au bout du compte, d’un surplus qui coûte doublement cher à la société : mais il est toujours plus intéressant de tenir des pays dépendants, que de favoriser leur autonomie. En parlant « d’émeutes de la faim », on ne peut pas ne pas parler des paysans, de la paysannerie, des paysanneries, ni des contradictions, ou des liens conflictuels qui existent entre les villes et les campagnes.
Dans notre hémisphère de riches, point d’émeutes de la faim, même si beaucoup se serrent de plus en plus la ceinture. L’agriculture y est productiviste, la fin des paysans est proche, le processus d’exode rural est quasi terminé (sauf dans les anciens pays de l’Europe de l’Est, Pologne, Roumanie), les campagnes même se repeuplent de « rurbains ». Les émeutes de la faim, elles, ont eu lieu surtout dans les grandes métropoles des pays pauvres. Pourquoi ?

La hausse des prix alimentaires de base, bien sur, a mis le feu aux poudres. Cette hausse n’est que la réplique immédiate de la hausse artificielle, sur le marché, des prix des produits agricoles primaires. Les villes sont complètement dépendantes d’un approvisionnement extérieur. Les paysans, eux, ont toujours eu une marge de manœuvre. Certains grands économistes ruraux, comme le russe Tchayanov dans les années 20, Shanin plus proche de nous, ont étudié de près l’organisation de l’économie paysanne, cette capacité étonnante de s’adapter à toutes les situations. Ces études ont malheureusement été abandonnées : elles seraient d’une grande utilité pour voir comment les paysans réagissent aujourd’hui aux changements et aux crises. Ce qui est sûr, c’est que les paysans, même s’ils sont encore très nombreux en Chine, en Inde, en Afrique, se voient peu à peu chassés de leurs terres par les lois du marché ou manu militari, par une société urbaine dévoreuse d’espace et énergétivore.

Jacques Chonchol, ancien ministre de l’Agriculture de Salvador Allende au Chili, expliquait déjà dans les années 80 que la seule issue était de donner aux ruraux les moyens de rester à la campagne par une politique volontariste et intelligente : le contraire de ce qui se fait depuis trente ans. René Dumont, lucide et clairvoyant, mettait déjà dans les années 60 le doigt là où ça fait mal. En Roumanie, après la révolution et l’exécution du couple Ceausescu, il y eut un reflux des gens vers la campagne, car on était plus sûr de manger et de se loger dans les familles restées sur la terre, qu’à la ville : des liens familiaux existaient encore, le fil n’était pas rompu. Dans les barrios de Caracas, ce sont encore les liens familiaux qui assurent l’accueil et l’entraide, mettent un peu d’huile dans les rouages de cette société qui se désagrège. Là où la situation est la plus explosive, c’est là où le lien entre la ville et la campagne est rompu, où les seules ressources des gens se trouvent dans les magasins, privés ou d’Etat, où l’exode des campagnes vers les villes est définitif.

Mais si on remonte dans le temps, la baisse des prix agricoles depuis plus d’un siècle, résultat de la progression des agricultures les plus productives, a appauvri beaucoup de pays agricoles. Des prix bas ont maintenu des millions de paysans dans l’impossibilité de se développer, voire de se nourrir, et les font rejoindre les bidonvilles. Cette pauvreté rurale et cet exode ont accentué la pauvreté urbaine par la superposition, maintenant, de plusieurs générations de pauvres. Après les trente glorieuses (1950/1975), le plein emploi, le retour des crises de surproduction, on assiste maintenant à la limitation du pouvoir d’achat planétaire (1975/1990), l’apparition du chômage, et la quête par les capitaux de placements rentables et de la spéculation. Cette vague de chômage et de pauvreté planétaire limite la croissance de la demande solvable mondiale, et limite les débouchés agricoles.

Paradoxalement, la baisse des prix agricoles a favorisé un accroissement de la population, car cette baisse contribue à faire baisser le « coût de reproduction alimentaire de la vie humaine » (dixit Mazoyer). L’industrialisation des pays à bas salaires et la délocalisation des productions diminuent la demande mondiale solvable en tirant, dans les pays développés, les salaires vers le bas et en y créant du chômage.

Dans les pays sous-développés, les salaires s’alignent sur le prix du marché de la main-d’œuvre locale, qui est de 30 à 40 fois plus bas que celui des pays industrialisés riches. Ce prix très bas de la main-d’œuvre entraîne des coûts de production, des prix de biens et services locaux, et un revenu des salariés très bas. En définitive, l’inégalité des revenus résulte de la mise en concurrence d’héritages agraires les plus inégaux, héritages de l’histoire et de la géographie, par la mise en concurrence des producteurs et des produits sur un marché mondialisé. Le rapport de productivité par travailleur peut aller de 1 à 500 si l’on compare un paysan sénégalais travaillant à la houe, avec un céréalier de l’Ile-de-France mécanisé. Ce processus a entraîné l’élimination des petits paysans au Nord, maintenant au Sud. Tout cela conjugué à une dépréciation des « termes de l’échange », c’est-à-dire un prix de plus en plus bas des matières premières exportées, qu’elles soient agricoles ou autres, entraîne certains pays et certaines classes sociales dans la spirale de l’endettement. L’augmentation des importations à bas prix dans les pays pauvres provoque le recul de la production de cultures vivrières destinées à la vente, alors que la demande urbaine ne fait qu’augmenter. Globalement, la consommation par tête a diminué, en dépit, ou à cause de ces importations bon marché. La baisse des prix agricoles qui dure depuis plus d’un siècle a entraîné une baisse du pouvoir d’achat des paysans pauvres, et un blocage de leur développement. Il s’en est suivi une décapitalisation, une dégradation de l’écosystème cultivé (irrigation, variété des cultures, érosion des sols, état sanitaire), une sous-utilisation des ressources agricoles, une sous-consommation, une sous-alimentation. L’endettement n’a pas tardé à arriver, la recherche de revenus extérieurs, l’exode à terme quand ce n’est pas le suicide.

La « révolution verte », elle, n’a fait qu’accélérer ce processus en instituant une agriculture à deux vitesses et en réduisant dramatiquement la diversité des cultures, seule garantie pour une alimentation suffisante et adaptée aux multiples situations, et capable de répondre aux défis posés par l’évolution du climat.

Les prix actuellement hauts des céréales sont une aubaine pour les agriculteurs qui ont des terres. Mais cette hausse très artificielle ne fait qu’accentuer l’écart de revenus entre riches agriculteurs et paysans pauvres mis en concurrence de façon criminelle sur un marché mondialisé. Une telle fluctuation des prix empêche de se projeter dans l’avenir, et une majorité des paysans, quand ils ont des terres, sont sur des « minifundia » de 0,5 à 2 hectares, tout juste de quoi nourrir sa famille. La planète compte aujourd’hui 6 milliards d’habitants, dont la moitié de ruraux, et plus d’un milliard et demi de petits paysans où l’on trouve principalement les 800 millions de personnes souffrant de malnutrition. Elle en comptera entre 9 et 10 milliards en 2050, ce qui nécessite de doubler la production agricole mondiale.

Nous utilisons aujour-d’hui 1,5 milliard d’hectares de terres cultivables alors qu’il en existe 4,2 milliards (sources FAO). L’agriculture « moderne » ne concerne que 2% de paysans motorisés. L’écrasante majorité n’utilise que des outils manuels, et une petite minorité la traction animale. On ne consomme qu’à peine la moitié des céréales produites : 25 % sont perdues au stockage, et 45% des céréales cultivées sur terre servent à engraisser des animaux qui ne rétrocèdent qu’une calorie de viande pour 10 calories de céréales ingurgitées. Les « agro », ou « nécro-carburants » comme les appelle Jean-Pierre Berlan, n’arrangent pas le tableau : agriculture de riches pour riches consommateurs. Une majorité de ces « affamés » sont des paysans déracinés, chassés de leurs terres, ou des paysans encore attachés à la terre mais qu’on entend moins. Certaines « classes moyennes », aussi, commencent à être touchées.

Ces émeutes des affamés des villes cachent une réalité paysanne aussi dramatique mais plus silencieuse, dont il nous faut mesurer l’importance et le lien direct qu’elle entretient avec ce monde des villes qu’elle nourrit.

Pour nourrir l’humanité et éviter des famines à venir beaucoup plus graves et violentes, il faudrait redonner au paysan sa place dans la société et des raisons de continuer à travailler la terre, recréer des solidarités locales, des échanges, des complémentarités, qui brisent le cycle infernal de l’exode vers des villes de plus en plus déshumanisées. La terre et les savoirs existent. Question : combien de familles de paysans sans terres brésiliens pourraient vivre sur la fazenda privée de 200.000 hectares de la famille Logemann, cotée à la bourse de Sao Paulo, financée par la Banque Mondiale, qui cultive coton, maïs, soja et café transgéniques pour l’exportation ?


Sources :
Archipel

La France Agricole

Hervé Le Bras, démographe

Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, auteurs du livre Histoire des agricultures du monde


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 406 / 608347

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Monde  Suivre la vie du site Europe  Suivre la vie du site France   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.21 + AHUNTSIC

Creative Commons License