robin-woodard

Comprendre les crises à répétition

vendredi 12 décembre 2008 par anik

Pas de meilleur manuel que cette nouvelle livraison de Manière de voir pour comprendre la crise actuelle, celles du passé et, ce qu’aux dieux ne plaise, celles de l’avenir.

Ces articles du Monde diplomatique survolant plusieurs décennies illustrent parfaitement l’adage : «  Plus ça change... ». Entre la « tulipomania » du XVIIe siècle, l’étonnant exploit du Russe qui transforma 1,1 million de roubles de capital en 1 000 milliards de roubles d’actions, l’engloutissement dans un trou insondable des économies de 80 % des Albanais ou de millions de Japonais, le plongeon de l’Argentine dans le chaos et enfin notre bonne grosse crise actuelle, il n’y a de différences que d’échelle.

Mais quelle échelle ! Entre 1992 et 2007, la taille du marché financier a été multipliée par cent cinquante. Rien de tel qu’une cohorte de banquiers pour imaginer des produits toujours plus exotiques, au point de devenir incompréhensibles pour leurs propres inventeurs. Peu importe : en les fourguant aux quatre coins de la planète, les « petits génies » ont depuis longtemps engrangé des profits et des bonus faramineux, sans se soucier des champs de ruine où errent leurs victimes hagardes. Les banquiers anglais ont beau concourir hardiment (ils figurent, plutôt sinistres, dans les photographies de ce Manière de voir), la palme en matière d’innovation revient aux golden boys américains, capables de vous confectionner une crise en moins de deux.

Jugez-en : rien que depuis l’intronisation du néolibéralisme dans les années 1980, ils ont provoqué aux Etats-Unis l’effondrement des caisses d’épargne, la chute vertigineuse (— 22 % en une journée) de la Bourse en 1987 et l’éclatement de la bulle « nouvelle économie » en 2000 ; événements servant de répétitions générales pour le krach mondial de 2008. De cette navrante histoire financière, on constate que personne n’apprend jamais rien. C’est toujours la même antienne : manipulations, prises de risques éhontés et enrichissement en haut ; crédulité, ignorance, naufrage en bas ; finance devenue folle par la facilité du crédit ; foi touchante dans les marchés supposés capables de livrer clés en main le paradis sur terre ; gouvernements complices, voire criminels. Puis retour à la case départ, amnésie générale et hop ! En route vers la prochaine débâcle.

Autre leçon magistrale dans ces pages : rien ne réussit comme l’échec. Presque canonisé, M. Alan Greenspan règne dix-neuf années durant à la tête de la Réserve fédérale (Fed) et crée allègrement une bulle après l’autre. Le Fonds monétaire international (FMI) ne comprend pas grand-chose à la finance (ou alors vise l’appauvrissement de la majorité), comme l’écroulement passé des économies en Asie, en Amérique latine ou en Europe de l’Est l’a amplement démontré.

Toujours présents aussi, l’«  effet de levier » permettant d’emprunter des dizaines de fois ce que l’on possède réellement en caisse, et l’absence de freins réglementaires en temps utile. L’économie financière décolle et vole à haute altitude, au- dessus de l’« économie réelle », jusqu’au moment où l’aéronef sans pilote s’écrase et démolit cette dernière. En toile de fond : le sacrifice des innocents, retraités sans pension, emprunteurs à la rue, licenciés par dizaines de milliers, entreprises étranglées par manque de crédit...

Outre les articles d’excellentes plumes du « Diplo » et d’ailleurs, ce Manière de voir offre aux lecteurs un glossaire permettant de décoder les propos de n’importe quel pro de la finance, une chronologie des crises, de l’Antiquité à nos jours, des cartes traquant les flux d’argent, légaux ou non, des bibliographies pour approfondir, des biographies d’acteurs majeurs et de petits extraits littéraires réjouissants.

Il propose surtout des pistes pour ne plus prendre le chemin qui mène invariablement au désastre : taxes internationales, démantèlement des paradis fiscaux, retour au principe de prudence exclu par la comptabilité « moderne », surdité devant les cris d’orfraie de l’industrie de la finance et règles précises pour construire un système financier servant — et non plus maître de — la collectivité. Que chacun s’arme de cet outil afin que, cette fois-ci, on ne puisse perdre la mémoire.

Susan George


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