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L’enfant est classé en permanence

Entretiens avec Tristan Garcia Fons par MARIE-JOËLLE GROS
lundi 1er décembre 2008 par anik

Des enfants qui butent sur les apprentissages scolaires, des adolescents en crise qui inquiètent leur entourage. Sur les conseils d’un enseignant, d’un médecin scolaire ou d’un assistant social, leur famille est aiguillée vers l’un des 306 centres médico-psycho-pédagogiques (CMPP) de France. Aujourd’hui, 180 000 enfants s’y rendent régulièrement, soit la moitié des cas suivis en pédo-psychiatrie ambulatoire. Certains sont très jeunes (moins de 3 ans), d’autres ont 20 ans (la limite). Beaucoup ont autour de 10 ans.

Ces consultations sont totalement prises en charge par l’assurance maladie. On y reçoit les enfants en équipe : psychiatres, psychologues, orthophonistes, psychomotriciens, et psychopédagogues confrontent leurs points de vue. C’est sans doute ce qui distingue le plus une consultation dans un CMPP de celle d’un cabinet.

La profusion d’ouvrages et de dossiers sur le mal-être des enfants et des adolescents vous semble-t-elle justifiée ?

On a aujourd’hui tendance à considérer l’enfant soit comme une victime, soit comme un danger. On voit des troubles partout, on leur donne des noms nouveaux, et cette « novlangue » crée surtout des carcans. Les parents arrivent en consultation en annonçant « mon enfant a des TOC » ou « mon enfant est hyperactif ». Ces nouvelles appellations entrent dans le langage commun. Or, un enfant dit hyperactif est peut-être simplement un enfant agité parce qu’anxieux. L’« hyperactivité avec trouble de l’attention » est avant tout un trouble inventé sur mesure pour le laboratoire qui commercialise la Ritaline. Derrière ces nouvelles manières de nommer les comportements des enfants, il y a une idée de déviance par rapport à la norme. Si un enfant s’éloigne un peu de cette norme, il est inquiétant et peut même être considéré comme futur délinquant ou comme un handicapé. L’enfant est aujourd’hui évalué, classé, catégorisé en permanence. C’est l’enfant des « troubles » : un enfant troublé et troublant. Tout le monde est pris dans ce discours, s’inquiète, doute et culpabilise.

Il n’existerait pas de nouvelles pathologies ?

La nouveauté réside plutôt dans la façon de nommer les choses et dans le contexte actuel où l’on pousse les gens à la jouissance immédiate de la consommation, au « tout tout de suite », y compris les enfants, à devenir des consommateurs précoces. Cela a peut-être des conséquences. Mais dans ma pratique, je n’ai pas l’impression d’avoir affaire à un nouvel humain ou à un extraterrestre. Les questions demeurent fondamentalement les mêmes. Certes, la famille s’est modifiée, la différenciation des générations et des sexes s’est délitée, le divorce, les familles recomposées occupent plus de place qu’il y a vingt ans. Ce brouillage est envahissant, mais il ne modifie pas les structures psychiques.

Vous voulez dire qu’il n’y a pas de quoi paniquer ?

Il faut redonner du temps au temps. Aujourd’hui, tout le monde s’affole, à l’école comme ailleurs. Dès qu’il y a un problème, il faut impérativement trouver une réponse rapide. Or, prendre le temps de réfléchir, c’est parfois déjà avancer vers un bout de solution. Dans les CMPP, l’approche pluridisciplinaire permet de considérer la globalité et la complexité d’un enfant avec son histoire, dans son contexte. Alors qu’en l’examinant presque organe par organe, fonction par fonction, on prend le risque de confondre un symptôme et une maladie. Il y a, du coup, tendance à tout « pathologiser » et à y apporter des réponses normées. C’est du prêt-à-penser alors qu’on a tout à gagner à la pluralité des conceptions, même si c’est moins simple.

La complexité ne risque-t-elle pas de flouter des problèmes ?

Non, mais elle rend la tâche plus ardue. Il y a toujours des choses qu’on ne veut pas voir. Ainsi, cent ans après Freud, on est toujours dans un déni massif de la sexualité infantile qui est tout autre chose qu’une sexualité d’adulte en miniature. Or on ne la voit qu’à travers l’abus. Et dans le même temps, on assiste à une normalisation de toutes les perversions : nous sommes invités à être de gentils pervers, tout en niant aux enfants l’expérimentation d’une sexualité qui leur est propre. Pour laisser l’enfant vivre son enfance et être à sa place, il est souhaitable que l’adulte puisse être à la sienne. Mais aujourd’hui, chacun doute de sa fonction : on demande aux psys de jouer aux flics, aux enseignants de faire des diagnostics, on veut éduquer les parents à la parentalité… La confusion s’installe. Essayons plutôt, chacun à notre mesure, de tenir notre place. L’enfant n’est ni angélique ni démoniaque. Il a besoin d’être accompagné dans les crises nécessaires qu’il traverse.

Entretien avec Tristan Garcia Fons, responsable de la commission scientifique de la Fédération des associations nationales des CMPP, et directeur de celui de Montreuil (Seine-Saint-Denis).
Soure : Libération


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