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Lettre au comité de soutien du 11 novembre

vendredi 28 novembre 2008 par Régis Duffour

Adresse aux vivants

Ces sortes d’événements fâcheux qui ressemblent à de sournoises répressions, ne nous arrivent jamais que lorsque porteurs d’une logique du vivant nous atteignons le cœur de la stratégie marchande.

Dans l’affaire de Tarnac tout a consisté à ce que la répression de sournoise devienne officielle.

Aussi, quelques camarades et moi-même, avons décidé de monter un comité de soutien local parce que de toute évidence la véritable charge qui pèse sur les neufs inculpés est d’atteindre à un idéal qui serait que la poétique de l’engagement rejoigne la vie sans médiation culturelle et spectaculaire.

Pour ma part seulement parce que je ne veux pas préjuger que mes camarades ont été sujets à la discrète immixtion des agents répressifs sur leur territoire intime, il me semble que depuis le moment où le passage d’homme consistait pour moi à ouvrir les yeux sans déciller, à favoriser l’éclosion du sentiment sensible et à en partager les saveurs singulièrement isolées à l’écart du spectacle et de son corollaire marchand, je fus contraint pour me défendre des entraves et des violations discrètes de mes dispositions, pour naturelles qu’elles fussent, de donner, à tort ou à raison, de la voix.

Ces évidences sensibles portent comme le dit joliment Vaneigem «  la conscience épidermique du vivant » et qu’on cherche, et d’autant qu’on trouve, comme c’est le cas des neufs personnes dont il est question, les moyens de les réaliser, si pour toutes approbations, l’approbation des Hommes a plus de faveur que celle du spectacle, radicalement rejetée, la suspicion a beau jeu de se nommer comme telle, car elle n’est jamais rien d’autre, discrète ou médiatisée, officieuse ou officielle, qu’une répression du caractère le plus sensible du vivant.

Aussi je crois que c’est pour ces raisons qu’ils menaient des existences à l’évidence sensibles et qu’ils avaient ainsi radicalement rompus avec des dispositions psychologiques dûment instillées qui donnent, sans cesse - partisans ou critiques- prééminence aux stratégies des gouvernements, qu’ils ont été la cible de la répression.

Je peux vous affirmer que dans la plus grande discrétion, sous le gouvernement Jospin, l’un de mes camarades se trouvait au cœur d’un tel dispositif répressif, sous un semblable prétexte terroriste. La répression visait précisément dans cette affaire le démantèlement d’un réseau corse opposé à des accords de paix entre le FLNC et l’Etat français, bien officiels, dont le réseau était parvenu à débusquer les enjeux véritables, à savoir des tractations immobilières, d’une grande ampleur, qui se négociaient dans le plus secret entre la France, le FLNC et la Fininvest de Silvio Berlusconi.

Les temps ont changé.

Les stratégies demeurent toujours confinées au plus grand secret mais les pions et les victimes qui en font le plus directement les frais ne sont plus détenus et jugés dans la confidence policière et judiciaire, ils sont exposés dans les médias et utilisés à une propagande idéologique qui dispense les gouvernements de leur culpabilité dans les plus grands crimes et peut-être les seuls véritables s’il s’avère que de « moindres » crimes ne sont commis que parce qu’il y en a de plus grands.

Si je devais réprouver une religion ce pourrait être bien symboliquement celle qui s’attache à l’adoration de l’agneau d’or par confort et pour la paix «  totalitaire » du tout : la télévision.

De la plus effroyable des manières la télévision est impliquée dans cette affaire et c’est parce que nous prenions garde de nous en tenir à l’écart que nous fûmes, épargnés des images, particulièrement sensibles à la lettre ouverte des parents des neufs personnes mises en examen le 11 novembre.

Avec quelques camarades nous nous sommes engagés sur la voie que vous avez suscitée. Nous monterons dans les jours prochains un comité de soutien local. Je voudrais, pour ma part, nous éviter la pesanteur de calculs politiciens et que nous soyons parasités, notre résolution radicale j’entends, par des propos qui l’atténueraient.

Je préférerais qu’il s’agisse d’une coalition de subjectivités, au plus authentique, au plus près de l’hypothèse soulevée ainsi par l’un de mes amis "Le gouvernement : après les sans-papiers, s’attaque à ceux qui sont partis dans le sabotage le plus discret mais, à mon avis, le plus radical : fuir le spectacle et retisser les liens.". J’aime particulièrement la charge subversive et le détournement qu’il fait du mot « sabotage ».

Parce que depuis quelques jours nous formulons des choses, comme nous en avons rarement formulées d’aussi radicales, et nous ne devons pas cette formulation à la position des organisations mais à un événement. Cet événement tire chacun d’entre nous hors de ses certitudes habituelles ou il confirme quelque chose que nous pressentions, que peut-être parfois nous concrétisions.

Il y a une manière de freiner ce mouvement qui s’opère malgré nous et je ne voudrais pas que nous perdions notre temps à n’être pas réceptif à ce mouvement pour s’en tenir à une hypothétique donnée d’un "mouvement social" qui, dans la forme où l’attendent les organisations et nous-mêmes (la grève générale), se fait attendre. Au point où elle n’arrivera jamais peut-être...

C’est en somme une occasion à saisir. Et je ne me prévaux pas d’un droit en disant cela mais je tiens compte d’une situation, d’un frémissement auquel on répond radicalement, à l’unisson de la nature de ce frémissement, où pour ma part je n’y répondrai pas. Car tout est radical dans ce mouvement, le processus qu’évoquait un autre de mes amis, cette tonalité propre au comité invisible qui entraîne la répression, ce « sabotage » discret et radical qu’évoque l’autre de mes amis, et la répression l’est aussi et l’est d’autant plus que je ne suis personnellement pas convaincu des faits dont les accuse le gouvernement et dans tous les cas il ne s’agit ni d’un crime, ni de terrorisme.

Aucun droit donc mais un mouvement à saisir, dans sa nature et son entièreté, parce que je ne voudrais pas qu’encore on fragmente ce qui par sa nature était suffisamment entier pour déranger à ce point, pour ébranler peut-être et mettre en tous les cas en place une mécanique du mensonge et de l’injustice avec des conséquences qui se feront sentir probablement au delà ce qu’on peut supposer, du moment qu’encore nous ne les avons pas vécues.

Nous nous alignerons sur l’orientation que donnera le comité de soutien de Tarnac dont l’objectif principal sera la libération des neufs personnes inculpées. A-t-on remarqué, s’agissant d’eux, que le mot de souffrances n’a été prononcé nulle part hormis par les amis et les familles qui parlent d’angoisses.

A titre très personnel et parce que la situation générale m’est intolérable depuis longtemps, qu’elle s’aggrave, je voudrais rappeler que les insurrections peuvent prendre à partir d’une étincelle.

C’est une femme noire dans un bus où elle refuse de céder sa place à une blanche qui est à l’origine de la lutte active des noirs, c’est ce micro événement, pourtant quotidien, qui met le feu aux poudres.

C’est un petit groupe d’hommes de San Francisco qui crée la beat generation. Elle envahira la planète sous la forme beatnik, c’est Nanterre qui met le feu aux poudres...

Debord disait "c’est parce que nos ennemis ont poussé si loin leurs erreurs que nous avons commencé de gagner".

Je considère que Tarnac est l’une de ces erreurs, poussée si loin, compte tenu des enjeux qui ont été partout évoqués et dont les moindres ne sont pas l’instauration d’un délit de lire, d’un délit de manifester et l’hypertrophie des qualificatifs répressifs et ses conséquences qui les accompagnent. Cet événement pourrait être l’étincelle dont nous avons besoin et il nous appartient, et du moins je m’y engage avec quelques copains, pour qu’il en soit ainsi. Nous serons suivis ou nous ne le serons que dans une moindre mesure. Toujours est-il que le comité de soutien comprend des élus, des habitants de localité et des jeunes venus des régions voisines.

Il y a un frémissement, il y a un mouvement et je n’attends pas personnellement le "mouvement social" que les organisations appellent de leurs vœux et qui est d’ailleurs leur raison d’atténuer leur soutien aux inculpés. Ces grèves générales que j’appelle aussi de mes vœux se font attendre. Trop attendre. Il se peut tout simplement qu’une étincelle les suscite. Laquelle ?

J’ai parié sur celle-ci.

Si notre existence se fondait désormais, en l’absence de vie, à observer de grandes plages de silences couvertes du désastre qui préludent à nos seules certitudes dans une vie où tout ce qui est vivant devient de plus en plus hypothétique et si les recours ne tiennent qu’à l’allégeance au prince et à des rapports possédés par le spectacle et le marchand - seuls susceptibles d’offrir un répit- il ne nous restera plus qu’une assurance et une attente angoissante : la mort pour toute issue, celle de nos proches, celle des êtres que nous aimons, la nôtre propre.

C’est le sens profond que j’attribue à cette affaire et à la répression parce qu’elle est une répression du vivant telle qu’en a connue l’Amérique entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème siècle quand ses gouvernements très officiellement en chasse contre les anarchistes les prirent pour cible : le massacre et l’exécution de nuit anarchistes dans l’affaire de Haymarket (1886), le typographe Andrea Salsedo défenestré du 14e étage du "Département de la Justice" (1920), Sacco et Vanzetti (1927).

Après l’insurrection et la prise de la Bastille, le 17 juillet 1789 le peuple acclamait encore le roi, avant de le destituer et de l’exécuter. En 1871 c’est la Garde Nationale et le peuple parisien qui fraternisent à la veille de la Commune de Paris et se rapproprient les canons du 18 mars dont ils étaient par le biais de la souscription les légitimes propriétaires.

Dans ces sociétés où le suicide progresse, Guy Debord rappelle dans « La planète malade » -que les spécialistes ont dû convenir, avec un certain dépit- qu’il était retombé à presque rien en mai 1968.

Si dans cette affaire de Tarnac on entend des voix discordantes, et la plupart des organisations et des syndicats condamnent le sabotage, et Michel Onfray donne des leçons d’anarchisme dans la rhétorique mécanique qu’on lui connaît et démocrate averti qu’il est, c’est-à-dire poreux à l’air du temps et suiveur, il en oublie simplement

le principe de présomption d’innocence.

Au début du siècle dernier, en Uruguay, au pénitencier de Punta Carretas, les anarchistes expropriateurs Jaime Tadeo Peña, Agustin Garcia Capdevilla, Pedro Boadas Rivas et Vicente Moretti, (arrêtés le 9 novembre 1928 après le braquage du bureau de change Messina) suivis par trois détenus de droit commun, s’évadent de la prison en empruntant depuis les toilettes un tunnel de 50 mètres de longueur sur 4 de profondeur, une pancarte est laissée en évidence : "La Solidarité entre les anarchistes n’est pas un simple mot écrit ! . Creusé sous la chaussée et les murs d’enceinte, le tunnel, parfaitement équipé, aboutit dans un magasin de bois et charbon ouvert en août 1929 par l’anarchiste Gino Gatti qui sera le véritable "ingénieur" du tunnel aidé de José Manuel Paz (qui en fera l’installation électrique et l’aération) et de Miguel Roscigna, Andrés Vazquez Paredes, et Fernando Malvicini. (http://ytak.club.fr/mars18.html, Ephéméride anarchiste)

Le sacrifice s’il est moins ancré dans les mentalités libertaires c’est que lucidement on le sait inopérant, mais nul ne songe alors en 1931, entre libertaires, à s’accuser mutuellement de torts qui ne doivent qu’aux capitalistes.

Si de jeunes gens fomentent des projets de sabotage aucune organisation et aucun groupe autonome puisque ceux-là sont principalement visés par leurs camarades, aucun ne saurait être tenu pour responsable d’une rage destructrice qui doit à l’oppression. La poésie du sabotage est au delà de la lucidité. C’est à Debord qu’on doit d’avoir exhumé «  la rue des bons enfants » et à Bakounine ce mot «  la volonté de détruire est en même temps une volonté de créer ».

La seule liberté dont on disposerait dans l’époque - si en user n’emportait pas de si dangereuses conséquences- ce serait de mesurer l’ampleur du désastre. Chacun s’accroche à sa dérive qui s’accorde à la dérive de Tout.

Debord, Kotanyi et Vaneigem signaient « 14 thèses de l’I.S sur la Commune », «  Il faut reprendre l’étude du mouvement ouvrier classique d’une manière désabusée, et d’abord désabusée quant à ses diverses sortes d’héritiers politiques ou pseudo-théoriques, car ils ne possèdent que l’héritage de son échec. Les succès apparents de ce mouvement sont ses échecs fondamentaux (le réformisme ou l’installation au pouvoir d’une bureaucratie étatique) et ses échecs (La Commune ou la révolte des Asturies) sont jusqu’ici ses succès ouverts, pour nous et pour l’avenir ».

C’est dans cette ouverture que s’étaient engouffrés - par leurs opinions et par la vie qu’ils menaient- les neuf personnes inculpées.

A ce titre, en dépit de leurs souffrances, cette affaire est déjà leur succès ouvert et c’est pourquoi ils effraient tant Michel Onfray, les partis et les syndicats.

L’entraide et le partage étaient une fête et, pour plagier Marx au sujet de la Commune, la plus grande mesure sociale du comité invisible était sa propre existence en actes.


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