robin-woodard

Le rêve mexicain, ou la pensée interrompue

vendredi 25 juillet 2008 par Pierre

4e de couverture :

Au cours du mois de mars 1517, les ambassadeurs de Moctezuma, seigneur de Mexico-Tenochtitlan, accueillent le navire de Hernán Cortés et cette rencontre initie une des plus terribles aventures du monde, qui s’achève par l’abolition de la civilisation indienne du Mexique, de sa pensée, de sa foi, de son art, de son savoir, de ses lois. De ce choc des mondes vont naître des siècles de colonisation, c’est-à-dire, grâce à la force de travail des esclaves et à l’exploitation des métaux précieux, cette hégémonie de l’Occident sur le reste du monde, qui dure encore aujourd’hui. Alors commence le rêve, comme un doute, comme un regret, qui unit les vainqueurs et les vaincus à la beauté et aux forces secrètes du Mexique. Rêve du soldat Bernal Díaz del Castillo, témoin des derniers instants du règne orgueilleux des Aztèques, rêve de Bernardino de Sahagún devant les ruines de la civilisation et la splendeur des rites et des mythes qui s’effacent. Rêve qui s’achève dans la mort des dernières nations nomades du nord et du nord-ouest, rêve que poursuit Antonin Arthaud, jusque dans la Montagne des Signes, au pays des indiens Tarahumaras.
Le rêve mexicain, c’est cette question aussi que notre civilisation actuelle rend plus urgente : qu’aurait été le monde, s’il n’y avait eu cette destruction, ce silence des peuples indiens ? Si la violence du monde moderne n’avait pas aboli cette magie, cette lumière ?

J.M.G. Le Clézio 1988 ISBN 2070326802

Extraits :

p. 211 :

"A partir de 1810, la guerre sainte est particulièrement violente et désespérée. Sous la poussée des colons nord-américains soutenus par une armée moderne, et reculant devant les expéditions militaires des Mexicains, les Apaches recourent à la tactique éprouvée des Chichimèques : ils se réfugient dans les montagnes inaccessibles de la Sierra Madre, et survivent grâce au pillage. Au pouvoir supérieur des armements modernes, ils opposent le fanatisme de la ‘Voie de Netdahe’, ‘mort aux étrangers’, un serment pris par leurs ancêtres lors de l’arrivée de Coronado [Francisco Vásquez de Coronado] au Nouveau-Mexique. Les Netdahe, guerriers de la redoutable armée des Chiricahuas, regroupent la plupart des chefs qui feront l’histoire de l’ultime résistance apache : Juh, Kele, Nanay, Loco, Kaah-Tenny et sans doute Geronimo. Guerre mystique, guerre sans espoir qui oppose les derniers nomades du monde, héritiers de la tradition des chasseurs-collecteurs, aux soldats de la nation la plus puissante et la plus développée techniquement du monde moderne. Cette guerre est beaucoup plus qu’un affrontement de races ou de peuples : c’est véritablement un affrontement d’idées et de cultures où s ‘opposent, en un combat inégal, une société primitive qui valorise la force physique, le courage et la ferveur religieuse, et une société matérialiste pour laquelle seuls comptent l’argent et la réussite. Les représentants de la société nord-américaine, pratiquant la politique d’extermination par l’intermédiaire d’agents tels que John Clum, sont conscients eux-mêmes de la signification de cette guerre, comme l’exprime le propos désabusé du chirurgien militaire James Roberts : ‘Les Indiens deviendront des civilisés aussitôt qu’ils deviendront amoureux de l’argent’."

p. 213 :

"Ce n’est pas un hasard si l’épopée des derniers hommes nomades touche tant notre imaginaire. Ces hommes cruels, libres et fiers, guerriers endurcis, vertueux et mystiques, attachés à leurs territoires, à leurs forêts et à leurs rivières ‘comme leurs propres parents’, ceux que le voyageur Zebulon Pike peut encore décrire en 1807 comme des hommes ‘merveilleusement indépendants dans leurs mœurs’, ignorant les petitesses des nations civilisées, ne continuent-ils pas, aujourd’hui même, au-delà de la mort à nous interroger sur nos institutions, nos lois, notre foi, et toute notre culture ?"

p. 236 :

"... tout ce qui va fonder les empires coloniaux, en Amérique, en Inde, en Afrique, en Indochine : le travail forcé, l’esclavage systématique, l’expropriation et la rentabilisation des terres, et surtout cette désorganisation délibérée des peuples, afin non seulement de les maintenir, mais aussi de les convaincre de leur propre infériorité."

La catastrophe

p. 260 :

"Au contraire de l’idée d’un univers fondé sur l’harmonie et l’âge d’or, tel que pouvait le concevoir les idéalistes de la Renaissance européenne, le monde indien (et particulièrement les Aztèques, les Purupecha, les Mayas) concevait la création comme une succession de catastrophes, c’est-à-dire comme une discontinuité, un chaos. En Europe, pour retrouver l’intuition de cette création chaotique, il faudra attendre le commencement de l’ère scientifique, avec, par exemple, la théorie de Max Planck. Pour les anciens Mexicains le monde n’ayant pas été ordonné selon la compréhension de l’homme, ne pouvait être à son image. Il y avait quelque chose de très profond dans le refus de l’anthropomorphisme des religions amérindiennes, que le système occidental ne pouvait admettre, parce qu’il était avant tout un système ethnocentriste."

p. 261 :

"Pour instaurer cette politique matérialiste - c’est-à-dire, au fond, pour permettre l’application rationnelle des leçons du Prince [Le Prince] la civilisation occidentale arrêtait le développement d’une pensée indigène originale, qui avait reçu l’héritage millénaire des cultures de l’Amérique moyenne."


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 445 / 612180

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Monde  Suivre la vie du site Amériques  Suivre la vie du site Amérique Latine  Suivre la vie du site Mexique   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.21 + AHUNTSIC

Creative Commons License