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Je chante le corps critique

De Claude Guillon
lundi 13 octobre 2008 par anik

Usé par le travail, génétiquement modifié par les polluants industriels, formaté par la publicité, la mode et la pornographie, le corps humain a-t-il un avenir ?

Les usages politiques du corps

Usé par le travail, génétiquement modifié par les polluants industriels, formaté par la publicité, la mode et la pornographie, le corps humain a-t-il un avenir ? On en douterait, à considérer ceux - artistes d’avant-garde, scientifiques et militaires - qui le déclarent « obsolète » et travaillent à son « dépassement » technologique.

Des gnostiques préchrétiens aux paysans mexicains d’aujourd’hui, des cyclonudistes aux activistes queer, des femmes revendiquant leur rondeur à celles qui entendent échapper aux normes hétérosexuelles, voire au fémicide, l’auteur dresse la carte des résistances à la déshumanisation, dont les formes souvent provocantes ont le corps pour enjeu et pour moyen. Mobilisant l’histoire sociale et la sociologie, une érudition originale et une langue acérée, il affirme la dimension collective et universelle de la formule féministe : «  Mon corps est un champ de bataille ».

À l’heure où la mondialisation brouille les lignes de conflits et les territoires, le corps peut être un lieu de réassurance et d’expression, voilà ce que nous chante cet hymne à la révolte du corps critique.

Mon livre JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE est disponible en librairie depuis le mercredi 10 septembre 2008.

Il demeure intégralement en libre-accès sur son site (Cliquez sur les titres des chapitres dans le cartouche « Dans la même rubrique » à droite de cette page).
Claude Guillon

Introduction

Évoquant le Moyen Âge, l’historien Jacques Le Goff estime que l’une des tensions les plus fortes qui l’ont traversé et animé était « à l’intérieur du corps même [1]. [...] Oscillation entre le refoulement et l’exaltation, l’humiliation et la vénération. » Comment mieux qualifier ce qui habite, bouleverse et menace le corps humain au début du XXIe siècle ?

«  Qu’est-ce qu’un corps ? » interrogeait la première exposition organisée au musée du quai Branly, à Paris, en 2006. « La lourdeur occidentale », était-il répondu, non sans quelque pertinence [2]. De cette pesanteur, outre que nous sommes contraints de nous arranger, il importe de déterminer la nature.

Je choisis cinq exemples, cinq mises en situation du corps moderne, où nous reconnaîtrons quelques traits médiévaux.

J’ai sous les yeux une photographie prise, en l’an 2000, sur une plage du littoral espagnol, dans le détroit de Gibraltar. Au premier plan, un jeune couple d’Européens bronzés, en maillots de bain, assis sur le sable, sous un parasol au motif coloré. À côté d’eux, une glacière de camping et quelques canettes de soda vides. Environ à dix pas, couché sur le ventre, le cadavre d’un homme, habillé. Venu d’Afrique, il a tenté de traverser le détroit dans une embarcation surchargée ; peut-être l’a-t-on jeté par-dessus bord. Le corps était-il déjà là lorsque les jeunes gens ont planté leur parasol, ou vient-il d’être rejeté par la mer ? Ce cliché mérite la postérité de L’Angelus de Millet ; à chaque époque son chromo [3].

Un après-midi d’été, sur la plage naturiste de Pen Bron (Loire-Atlantique), j’observe le manège d’une femme : très grasse, nue et parfaitement bronzée, elle s’affaire autour d’une énorme méduse, qu’elle tente de repousser vers la mer à l’aide d’un bâton. Elle essaie, en vain, d’envelopper le corps gélatineux dans sa serviette de plage, pour le transporter. Saute aux yeux l’analogie de formes et de mouvement entre les seins ballotants de la femme et le globe laiteux de la méduse, qu’elle ne veut pas reconnaître comme cadavre. Est-ce la clef de son empathie obstinée et enfantine ?

En 2004, un étudiant français s’attarde dans les toilettes d’un avion d’American Airlines. À l’hôtesse qui tambourine à la porte, il lance : «  My shit don’t explose » (Ma merde n’explose pas), évidence physiologique grossièrement formulée, et promptement requalifiée « fausse alerte à la bombe », laquelle vaudra vingt jours d’incarcération au jeune homme. Des détenus noirs le prennent sous leur protection : « Une fois, j’ai mis les mains sur les hanches, l’un d’eux a crié : “Ne fais jamais ça, jamais !” » La posture qu’il avait adoptée pour se donner une contenance est considérée comme efféminée : « On pouvait se faire massacrer pour ça [4]. »

Dans les années 1980, on recommandait aux étudiants de certaines universités américaines (aux étudiantes, surtout) de remplir, avant un rendez-vous galant, un formulaire de contrat amiable où les partenaires peuvent consigner précisément, en cochant des cases, «  jusqu’où ils/elles souhaitent aller ». La bureaucratisation de la vie quotidienne a produit, dans les années 2000, un avatar plus répugnant. «  Il y avait une autorisation type, explique un militaire américain chargé des interrogatoires de prisonniers irakiens, que vous pouviez imprimer ou remplir directement sur l’ordinateur. C’était une liste de techniques. Vous pouviez cocher les techniques que vous vouliez utiliser, et si vous envisagiez un interrogatoire musclé, il suffisait de demander une signature [5]. » On aura compris qu’il ne s’agit pas simplement d’un même geste administratif (cocher les cases), mais de techniques du corps, communes à l’érotisme et à la torture : nudité complète ; fellation ; pénétration anale, etc.

* * *

La production éditoriale sur le corps, soudain pléthorique en ce début de siècle, a de quoi inquiéter. Il devient instant que le corps ait son Histoire, ses Dictionnaires, ses albums photographiques, etc. Sociologues, anthropologues, historiens travaillent d’arrache-pied [6]. Comme s’il fallait relever la trace corporelle d’un monde promis à l’engloutissement. Comme si les chercheurs étaient contaminés, malgré qu’ils en aient, par l’esprit fin d’espèce, comme l’on disait «  fin de siècle ». En somme, on écrirait l’histoire du corps parce qu’il n’y aura plus ni histoire ni corps.

Ce vœu politique, que la bourgeoisie qui le formait a toujours présenté comme une proposition de bon sens, Marx s’en moquait déjà : Il y a eu de l’histoire, il n’y en a plus. De l’évolution, oui, et des « événements », jusqu’à écœurement, mais de l’histoire, non. Dommage ! on avait tout juste admis - des revues scientifiques aux magazines féminins - que « le corps est construit socialement ». Mais c’était du temps où il y avait du lien social, des classes et des révolutions ; du temps où l’avenir existait.

La plus plate illustration sera la mieux venue. Écoutons le sociologue Alain Touraine : « Sortir de l’économie de marché est un objectif privé de tout sens concret [7] ». Ainsi le « sens concret » serait tout entier contenu dans un présent marchand et anhistorique. La sentence prononcée, on peut se pencher avec tout le détachement nécessaire, voire avec la sympathie que suscite la nostalgie, sur les habitudes alimentaires ou sportives des derniers « ouvriers » : ces gens dont l’usine n’est pas encore fermée et qui croient (naïvement) faire exploser le système en votant pour l’extrême droite. On en observe encore dans certaines zones géographiques (Nord de la France).

Si le patron sait comment mal payer, voire ne pas payer du tout, s’il n’hésite pas à faire passer à l’ouvrier le goût du pain et de la grève, il n’a pas encore trouvé le moyen de se passer du producteur et du consommateur. Pas de profit sans exploitation, pas d’exploitation sans travail, pas de travail sans corps. Corps machiné, corps à prothèses, corps dopé tant qu’on peut. Demain sans doute, corps cloné. Mais corps matériel. Et esprit pas moins, puisque chair et esprit, corps et âme si l’on veut, sont mêmement matière. La théorie ou la poésie n’ont pas à se proclamer matérialistes ; elles sont matière, comme le reste. Matière, l’intuition, le désir et la pensée. Matière, le con d’Irène, les mains de Jeanne-Marie et l’esprit qui vient aux filles.

* * *

On connaît le mythe de la déesse égyptienne Isis, recherchant une à une les quatorze parties du corps de son jumeau et amant Osiris, qu’un rival a dépecé. Seul le phallus d’Osiris échappe à ses recherches. Isis en fait faire un double avant de retrouver enfin l’original, lequel, une fois restitué, rend la vie au dieu-puzzle.

Nous voici toutes et tous pareils à Isis dans sa quête, et à Osiris dans l’éparpillement de ses fragments. Puissent lectrices et lecteurs retrouver au fil de ces pages quelques parties d’eux-mêmes, d’un corps critique, lieu à refonder d’une résistance nouvelle au système qui le déclare obsolète après l’avoir si longtemps asservi.

C’est précisément l’histoire du corps soumis au travail, que nous évoquerons d’abord (chap. I) pris entre l’exploitation, la bienfaisance et les recommandations hygiénistes, religieuses, bourgeoises ou totalitaires. Nous nous intéresserons particulièrement au corps féminin, « diabolique » et saignant, dont la mécanique biologique dérègle le procès de production.

L’histoire du corps s’écrit continûment, parce que chaque corps se construit chaque jour dans ce que j’appelle le body building capitaliste. Élément déterminant de la production moderne du corps, le terrorisme normatif qui vise les femmes a sa face enchantée : la production fantasmatique du corps idéal via la publicité. S’il existe un nouvel « empire », c’est bien en effet celui qu’exerce sur les chairs et les esprits l’imaginaire capitaliste. Nous en analyserons (chap. II) plusieurs mécanismes au travers d’exemples concrets, qui retiennent trop rarement l’attention des chercheurs, soit qu’ils jugent - à tort - la cause entendue, soit qu’ils soient découragés par un flux ininterrompu d’images et de « messages ». Nous constaterons que la publicité s’inspire, probablement à l’insu de ses concepteurs eux-mêmes, des thèmes de la pornographie contemporaine.

Nous verrons également que le corps se (dé)construit, plus trivialement, et jusque dans sa structure génétique, sous l’effet des polluants industriels présents dans l’air, les aliments et les produits de consommation courante.

Nous nous interrogerons ensuite sur les usages socialement recommandés du corps des femmes dans les régimes de domination masculine. L’érotisme a-t-il ses rythmes propres ou bien est-il déterminé par les rythmes sociaux et industriels ? Nous confronterons les résultats des enquêtes sur les techniques du coït occidental hétérosexuel, depuis la fin des années 1940 jusqu’à nos jours, aux témoignages de femmes jouissant par et pour elles-mêmes ainsi qu’aux modèles du tantrisme. Il n’y a nulle contradiction d’ailleurs à parler, comme le fait l’universitaire Rachel Maines, de « technologie de l’orgasme », puisque la jouissance féminine a bien été produite, en série, mécaniquement et électriquement, dans les cabinets médicaux du XIXe siècle, dans une stratégie moderne d’hystérisation et de contrôle du corps des femmes. C’est encore aux femmes que l’on demande de satisfaire, dans le couple ou dans la prostitution, les besoins sexuels masculins.

S’ils prennent parfois des formes cocasses, ces usages du corps des femmes sont au moins rationnels (jouissance, exploitation, contrôle). Or ils mènent, dans une logique de haine meurtrière, aux fémicides (domestiques ou en série) et à ce que j’appelle la tentation gynécidaire, qui aboutit au « déficit » provoqué de millions de femmes, en Asie et en Afrique ?

Nous étudierons (chap. IV) la manière dont la dénudation publique a été utilisée, notamment par les femmes, comme arme du combat social. La nudité peut être revendiquée en tant que telle - on se met nu(e) pour affirmer son droit de l’être - ou mise au service d’une cause. Loin d’être l’apanage des étudiant(e)s des pays riches, la nudité revendicative est pratiquée par des paysans et par des travailleurs, sous toutes les latitudes. Nous examinerons une cinquantaine d’exemples de ces luttes où le corps s’affiche et s’expose, non sans mentionner quelques ersatz artistiques et publicitaires qu’elles ont inspirés.

Préchrétiens ou chrétiens minoritaires, les gnostiques sont l’incarnation d’une époque où la rébellion, l’esprit critique et le communisme érotique ne pouvaient s’exprimer que dans les sectes hérétiques. J’ai essayé de montrer (chap. V) les correspondances entre les idées gnostiques, abstinentes ou licencieuses, et de nombreuses manifestations artistiques des avant gardes, féminine et/ou féministe notamment. Le thème de l’androgynie, cher aux gnostiques, nous servira d’introduction à l’étude du mouvement queer et des prétentions critiques qu’il affiche volontiers.

Les fantasmes les plus délirants des utopistes du XIXe siècle et de la littérature d’anticipation du siècle suivant sont aujourd’hui réalisés - l’archibras de Charles Fourier, par exemple - ou en passe de l’être (chap. VI). Décrété «  obsolète » par des artistes et des scientifiques, le « vieux » corps sera abandonné, recréé, appareillé, augmenté...

Tandis que les pratiquants de l’art « biotechnologique » fabriquent des poupées en cellules vivantes, que l’on nourrit avant de les tuer, des idéologues, des scientifiques et des militaires préparent une variante « transhumaniste » du capitalisme. Société totalitaire de loisirs et de contrôle où celles et ceux qui auront choisi de rester «  humains » et mortels seront traités comme des chimpanzés. On aura deviné que la proposition de l’auteur de ces lignes est de prendre toute disposition afin d’éviter d’être robotisés, enfermés dans des cages ou chassés en hélicoptère.
* * *

De la théorie critique, j’attends qu’elle me donne à penser et qu’elle me laisse rêveur. J’espère que les lecteurs de ce livre auront été, de ce point de vue, au moins partiellement satisfaits.

Quant à sa forme, l’ouvrage prend parfois celle d’un «  tissu de notes », induite par l’éparpillement même des données, précédemment évoqué. Cela eut pu justifier d’intituler le volume Stromates, mais ce qui passait pour de l’humilité chez Clément d’Alexandrie, au IIe siècle, ferait prendre son imitateur moderne pour un fat.

«  Je chante le corps critique  » est une variation à partir du titre d’un poème de Walt Whitman I sing the Body electric (Je chante le corps électrique [8]), que Ray Bradbury a utilisé comme titre d’une nouvelle et du recueil où elle figure [9].

© Claude Guillon

Référence pour une citation éventuelle : Guillon Claude, Je chante le corps critique, introduction, (http://claudeguillon.internetdown.org), 2008.

Pour contacter l’auteur : claude.guillon(at)internetdown.org

l est publié aux éditions H&O (cliquez sur "H&O Littérature").


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