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Le roi transparent (roman)

lundi 29 septembre 2008 par Pierre

« Je suis femme et j’écris. Je suis plébéienne et je sais lire. Je suis née serve et je suis libre. J’ai vu dans ma vie des choses merveilleuses. J’ai fait dans ma vie des choses merveilleuses. Pendant un temps, le monde fut un miracle. Puis l’obscurité est revenue. La plume tremble entre mes doigts chaque fois que le bélier cogne contre la porte. Un solide portail de métal et de bois qui ne tardera pas à voler en éclats. Des hommes de fer lourd s’entassent à l’entrée. Les Bonnes Femmes prient. Moi, j’écris. C’est ma plus grande victoire, ma conquête, le don dont je me sens le plus fière. Et même si les mots sont dévorés peu à peu par le grand silence, ils constituent aujourd’hui ma seule arme. »

Rosa Montero Janvier 2008 ISBN 2864246341

Une ère hivernale

Née dans une famille de serfs du sud de la France, la jeune Léola se retrouve seule au monde le jour où son père, son frère et son fiancé sont enrôlés de force dans l’armée du seigneur local. Pour se protéger, elle endosse l’armure d’un chevalier mort au combat et se fait passer pour un homme. Incapable de manier son épée, et consciente d’être une proie facile, elle surmonte sa peur des esprits malins et se réfugie dans la forêt. Là, elle tombe sur une étrange bonne femme rousse qui lui demande poliment son aide : en grimpant à un arbre, elle est restée accrochée à une branche par sa jupe, et se balance la tête en bas. Elle s’appelle Nynève, et se prétend sorcière. Avec elle, la petite paysanne timorée, qui était destinée à une vie de labeur abrutissante et sédentaire, goûte à la liberté, et découvre des territoires plus vastes que tout ce dont elle avait pu rêver – y compris des territoires imaginaires, puisqu’elle apprend aussi à lire et à écrire.

Rosa Montero, dans sa postface, invite à considérer ce Roi transparent comme un roman plus fantastique qu’historique. Et, de fait, le périple haletant des deux femmes se déroule dans un monde baroque et surprenant où chaque lieu, chaque personnage est nimbé d’une aura surnaturelle. En même temps, ses héros, complexes, secrets, sont indiscutablement humains – à commencer par l’attachante Léola, tiraillée entre sa fascination pour l’univers raffiné des nobles et sa solidarité native avec les opprimés.

La romancière espagnole se dit persuadée que « ce que nous appelons aujourd’hui Renaissance n’est rien d’autre que les restes du naufrage de la véritable renaissance sociale et culturelle » qu’a représenté le Moyen Age. Séduites par l’ouverture d’esprit des cathares, qui croient davantage au pouvoir de la parole qu’à celui des armes et pratiquent l’égalité tant sociale que sexuelle, Nynève et Léola s’installent dans les villes d’Occitanie qui leur sont acquises. Elles suivent les populations qui fuient devant l’avancée des troupes papales. A chaque étape, Nynève peint sur les murs de leur demeure des fresques représentant, toujours plus proche, Avalon, l’Ile Fortunée, le royaume « où les fruits sont toujours mûrs et les ours doux comme des colombes ».

Bientôt, le piège se refermera. Sentant venir le temps « des nuits venteuses et des esprits sans lumière » – le saint tribunal de l’Inquisition vient juste d’être créé –, les deux femmes savourent dans l’urgence la vie heureuse qu’elles mènent avec leur bande hétéroclite d’amis, d’amants et d’enfants adoptifs. Il ne reste à Léola que le temps de jeter son histoire sur le papier, au cours d’une dernière nuit de siège : « J’ai vu des choses merveilleuses. J’ai fait des choses merveilleuses. Les jours se sont défaits entre mes mains comme des flocons de neige. Qu’il dure peu, le songe de la vie. Dans la clairvoyance de ce petit matin, il me semble sentir le souffle agité et amoncelé de tous ceux qui sont venus avant et dont personne ne se souvient. Le fracas des vieux empires qui s’effondrent n’est pas plus grand aujourd’hui que le crissement de ce parchemin sur lequel je suis en train d’écrire. » Elle s’apprête à perdre la vie, peut-être, mais pas la foi dans l’avenir : « Ce n’est que l’hiver de notre histoire. »

Mona Chollet, dans le Monde Diplomatique.

Rosa Montero est née à Madrid où elle vit. Après des études de journalisme et de psychologie, elle devient journaliste puis chroni­queuse à El Pais. Elle est l’auteur de nombreux romans traduits dans plusieurs langues, parmi lesquels Le Territoire des Barbares, La Folle du logis et La Fille du cannibale (Prix Primavera et best-seller en Espagne).


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