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Le cheval chez les Iakoutes chasseurs et éleveurs : de la monture à l’emblème culturel

mardi 23 septembre 2008 par Pierre

Au nord-est de la Sibérie, les Iakoutes, venus de la région du Baïkal il y a moins de sept siècles, élèvent chevaux et bovins sur les alaas, dans les vallées et la taïga sur le cours inférieur du fleuve Léna.
La bibliographie en russe concernant ce peuple est riche et comprend des récits de voyageurs, des comptes rendus d’administrateurs et des analyses et descriptions d’ethnographes d’avant 1917, de la période communiste et des années post-soviétiques. L’analyse théorique est alimentée par les sources occidentales, parmi lesquelles les travaux d’Evelyne Lot-Falck, de Laurence Delaby et de Roberte Hamayon sur les peuples de Sibérie ainsi que ceux de Jean-Pierre Digard sur le cheval et la domestication.

Cousins des peuples cavaliers turco-mongols d’Asie centrale, ils affirment leur appartenance à cet ensemble tout en mettant en avant leur originalité.
Concevant leur cheval davantage comme un animal de la forêt que comme du simple bétail, ils en pratiquent à l’élevage tout en préservant le caractère « sauvage » de l’animal. Dans un système domesticatoire qui ne tente pas de soumettre l’animal, celui-ci ci conserve, aussi bien dans les faits qu’à travers les symboles, une place entre animal domestique et bête sauvage.

Pour les Iakoutes à l’économie binaire, dont l’équilibre entre chasse et élevage a fluctué en fonction de l’histoire de la société et des contraintes naturelles, le cheval représente un animal idéal. Dans un système de pensée, articulé entre chamanisme cynégétique et pastoral, l’étalon chef de harde, au tempérament fougueux et indépendant, est à la fois un moyen de transport et un double symboliques du chamane lors des rituels. Par ailleurs, il constitue le meilleur objet d’échange dans la relation que les humains pensent entretenir avec des esprits donateurs de chevaux, notamment au cours du rite du kyjdaa, dont les récits font remonter la pratique au XVIIIe siècle, période mouvementée de l’histoire où les riches légitimèrent leur statut grâce à l’installation sur le territoire de l’administration de l’empire tsariste.
Progressivement, l’échange avec les esprits, qui se déroulait sur le mode égalitaire du chamanisme cynégétique, se verticalise et prend la forme d’une dépendance symbolique envers des esprits, non plus animaux mais ancêtres pourvoyeurs de bétail, dont il faut implorer les bienfaits. Parallèlement à ce phénomène, émerge à côté de la figure de l’esprit Ürüŋ Ajyy Tojon, que les Iakoutes placent à la cime de leur panthéon, celle du Terrible D’öhögöj, protecteur des hommes et des chevaux, dont les dons sont bienvenus et la colère crainte.
Avant la politique de collectivisation en vigueur dans les années 1920-1930, le cheval était doté d’une importance utilitaire incontestable et son rôle symbolique était déjà chanté par les conteurs d’épopées, qui faisaient l’apologie des héros fondateurs de lignées. A présent, l’équidé ne fait plus partie de la vie quotidienne de tous les Iakoutes : plus mangé que monté, il acquiert une signification symbolique inversement proportionnelle à sa disparition du paysage. Ainsi, le processus de reconstruction nationale qui a suivi la chute de l’Union Soviétique a érigé le cheval au statut d’emblème de la République Sakha (Iakoutie), de sorte qu’aujourd’hui les Iakoutes désignent à la fois leur peuple et leur cheval comme les «  fils de l’esprit D’öhögöj ».
L’exemple iakoute démontre l’importance de la figure du cheval dans le système de pensée d’un peuple chasseur et éleveur de Sibérie, ainsi que le parallélisme entre l’amoindrissement de la fonction utilitaire d’un artefact et le renforcement de la symbolique dont il est le support.

Source : HAL-SHS / TEL

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Le cheval chez les Iakoutes chasseurs et éleveurs


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