robin-woodard

Emma Goldman et ses divergences avec le mouvement féministe bourgeois

mercredi 17 septembre 2008 par anik

Emma Goldman, une révolutionnaire anarchiste active au tournant du siècle, était une féministe dans plusieurs sens du terme. Elle croyait fermement à l’égalité des hommes et des femmes, et se refusait à être limitée par son sexe. Elle a travaillé comme sage femme pour aider les femmes des ghettos et a aidé les femmes à s’organiser à l’intérieur de syndicats. Elle a pris partie contre l’Etat, la famille et l’église, en tant que médiums de l’oppression féminine. Malgré cet activisme, Emma Goldman refusait de s’identifier comme féministe et a pris parti contre le mouvement féministe de son époque. Elle considérait ce mouvement comme bourgeois et excluant des victimes réelles de la société : la classe ouvrière ; A son avis, la revendication d’une supériorité morale face aux hommes était arrogante, et leur activisme permettait seulement la perpétuation des institutions qui les enchaînaient. L’attitude des femmes de classe moyennes face aux ouvrières la mettait en fureur notamment parce que beaucoup des lois supportées par le mouvement féministe portaient une atteinte directe aux femmes de la classe ouvrière. Ainsi, malgré son activisme et ses théories féministes, Emma Goldman se retrouva mise à part du mouvement féministe

Emma Goldman est née dans une famille juive russe durant l’été 1869. Durant son enfance, elle vit des femmes et des enfants battus, des paysans fouettés, des femmes enceintes chassées et des juifs isolés- autant de faits qui l’avertirent des démons de la société dès son plus jeune âge (2). Elle même subit la violence de son père. A 13 ans, elle déménageait avec sa famille un quartier du ghetto de St Pétersbourg. C’est à St pétersbourg qu’Emma commença à lire les écrits des révolutionnaires et à questionner les valeurs de la société dans laquelle elle vivait(2).En 1886, elle fuit avec sa soeur en direction de l’Amérique dans l’espoir de trouver le pays de toutes les opportunités, mais se retrouva à la place au pays de la répression. Elle se rendit très vite compte que la vie dans la cité industrielle de Rochester, NY ne différait pas tellement de la vie dans le ghetto de St Pétersbourg (2). A 20 ans, Goldman déménage à New York City pour se joindre aux anarchistes révolutionnaires qui se retrouvaient là.

Goldman devint bientôt la voix la plus célèbre et la plus entendue des révolutionnaires, gagnant des titres tels que «  la reine des anarchistes »(2). Elle était considérée par beaucoup comme une ennemie de la société, et suite à ses activités, fut condamnée à trois reprises à de la prison. Les charges retenues contre elle incluaient l’incitation d’ouvriers à des émeutes, la tenue de réunions d’informations sur la contraception, et avoir conspiré pour faire obstruction à l’incorporation (2). Si l’on en croit l’historienne Alix Kates Shulman, Goldman «  fut arrêtée si souvent qu’elle n’allait jamais parler en public sans avoir sur elle un livre à lire en prison »(2). En 1901, après l’assassinat du président Mc Kinley par un autre anarchiste, la réprobation publique força Goldman à rejoindre la clandestinité pour quelques années. Elle revint en 1906 pour commencer la publication de son mensuel radical, Mother Earth (la terre mère). Son célèbre livre, et l’analyse de son journal « Anarchism and other essays » (anarchisme et autres essais ) fut publiée en 1910.

En 1917, Emma Goldman fut déportée de force vers les Etats Unis, avec son compagnon et amoureux anarchiste Alexander Berkman, après leur arrestation pour conspiration et obstruction à la conscription(2). Ils retournèrent en Russie avec de grands espoirs, mais perdirent vite leurs illusions à la vue de l’état de leur pays, et s’installèrent dans divers endroits d’Europe. Goldman continua à lire et écrire, malgré le peu d’attention reçu par ses écrits. Emma Goldman mourut d’une attaque en 1940, au Canada, alors qu’elle essayait de réunir des fonds pour venir en aide aux partis de gauche dans la révolution espagnole.

Emma Goldman bien qu’elle soit extrêmement au fait des situations d’oppression de la femme dans la société, a toujours refusé de se considérer en tant que féministe. A cause de ses origines sociales ouvrières, c’était difficile pour elle de s’identifier aux femmes de classe moyennes impliquées dans le mouvement à l’époque. Goldman considérait leurs efforts pour étendre leurs rôles de mères et de femmes comme hypocrites. Il lui semblait que c’était justement ces positions qui contribuaient à renforcer la position d’oppressée de la femme en société.
Elle pensait que les féministes issues de la classe moyenne ignoraient les problèmes réels de la société et supportaient la continuelle oppression de la femme par l’Eglise, la famille et l’Etat. Les deux extraits « women suffrage » (les femmes et le vote) et (the trafic in women) (le trafic de femmes) tirés de son livre « anarchism and other essays( anarchisme et autres essais), attaquent directement les questionnements féministes les plus fort à l’époque, montrant clairement son désaccord avec le mouvement.

Goldman s’opposa au mouvement pour le vote des femmes, le considérant comme un moyen de renforcer la persécution des femmes. Elle protestait que les suffragettes, en argumentant que le vote ferait des femmes de meilleures chrétiennes, épouses et citoyennes, cherchaient sans le savoir un moyen de renforcer leur propre oppression. Goldman relève que la nature même de la religion met les femmes dans une position d’infériorité, mais malgré cela, quelques femmes ont continué à supporter dévotement l’Eglise (1). Ainsi, l’Etat envoie les fils et les frères de ces femmes se faire tuer à la guerre, et pourtant les femmes restent patriotes. La maison reste aussi une prison pour les femmes, mais elles continuent à défendre leur position dans la famille. Goldman supposait que les femmes de son époque devaient être aveugles pour ainsi supporter les institutions qui les maintenaient ainsi dans une position inférieure. Elle écrit :
«  Il faut dire que parce que la femme reconnaît la dette qu’elle est faite pour payer à l’Eglise, l’Etat et la maison, elle veut le droit de vote pour se libérer... la majorité des suffragettes répudient fermement ce blasphème....bien que le droit de vote ne soit qu’un moyen de renforcer l’omnipotence de chaque Dieu que la femme doit adorer depuis la nuit des temps. » (1)
Goldman est devenue révolutionnaire pour pouvoir s’opposer aux actions répressives de l’Eglise, l’Etat et la Société, et un mouvement pour le droit de vote qui proposait que ces institutions perdurent était opposé à ses idéaux.

Le travail de Goldman en association avec la classe ouvrière et ses activités en tant que révolutionnaire lui ont révélées les injustices inhérentes au système politique. Elle comprit qu’un succès par rapport au droit de vote ne changerait rien au fonctionnement de la société. Goldman argumente que le vote n’a de tout temps été qu’un moyen décevant de faire croire au peuple qu’il s’était élevé au dessus de sa condition, alors que voter n’avait en rien changé leurs conditions de vie.
Goldman note : « ....que le droit de vote est juste une diablerie, qui a juste contribué à enchaîner le peuple, et à lui fermer les yeux pour qu’il ne voit pas à quel point il était fait pour se soumettre » (1) ;Goldman suggère aux suffragettes de considérer la situation des pays dont les femmes ont déjà obtenu le droit de vote et de déterminer si cela a changé quelque chose dans la domination des femmes et des enfants de ces pays ; Les suffragettes sont tombées dans un piège illusoire, un de ceux dont elles n’ont même pas conscience. Mais les suffragettes revendiquent leur capacité à «  purifier » de telle malhonnêteté dans les affaires politiques.

Du point de vue de Goldman, la purification des polices était impossible. La perspective anarchiste maintient que le gouvernement est par nature corrompu, répressif et immoral. Goldman pensait que « supposer... que « (la femme) arriverait à purifier quelque chose qui n’est pas susceptible de l’être revient à la créditer de superpouvoirs »(1). Prétendre avoir de tels pouvoirs ajoute encore à l’auto oppression pratiquée sans le savoir par les féministes issues de la classe moyenne. Si l’on en croit Goldman, c’est seulement en insistant sur l’égalité avec les hommes que le mouvement féministe commencera à changer le système. En revendiquant une différence naturelle des sexes, mettant les femmes au même rang que des anges par leur aptitude à purifier ce qui est par nature impurifiable, les féministes fournissent à leurs opposants une raison de faire perdurer la stratification des sexes. Goldman note « la véritable solution (pour les femmes) est d’être reconnues sur terre en tant qu’être humain comme les autres, et donc sujettes à toutes les folies et erreurs humaines ; » (1). Si les femmes ne peuvent purifier la politique (ce qui est impossible), elles peuvent être sujettes à l’erreur, et ainsi juste ajouter aux innombrables erreurs déjà présentes en politique. Goldman semble penser que la demande de droits égaux aux hommes serait un argument plus logique et raisonnable en faveur du vote.

L’argument puritain mis en avant par les suffragettes féministes isolait encore plus Goldman. Elle pensait fermement que les femmes et les hommes étaient égaux par nature. Elle trouvait que la revendication des féministes de la classe moyenne, portant sur la supériorité morale des femmes, était basé sur l’arrogance et le snobisme. Elle méprisait l’ utilisation par les féministes de cet argument puritain pour condamner leurs soeurs ouvrières. Ainsi que Goldman l’écrivait dans son essai « The trafic in women » (le trafic de femmes), le mouvement féministe supportait souvent des lois qui allaient directement à l’encontre des femmes ouvrières. Un exemple fut la prohibition, qui aida le commerce à générer plus de profits encore que lorsque la vente était légale. De la même façon, les lois anti-prostitution, ardemment défendues par les féministes « moralement correctes », encourageaient la corruption policière en permettant aux prostituées d’échanger leur liberté contre des faveurs sexuelles. Goldman écrivait : « on peut dès à présent voir les revenus du département de police dérivant de l’argent du sang des victimes qu’ils ne protègent même plus. » En conséquence les lois défendues par les féministes pour purifier la société aggravèrent simplement les comportements immoraux.

Que cette étroitesse de vues soit le résultat de l’arrogance ou de l’ignorance, cela met en relief un défaut majeur du mouvement féministe bourgeois dans son incapacité à sympathiser avec les femmes de la classe ouvrière. Les écrits de Goldman exposent l’hypocrisie des femmes issues de la classe moyenne à adopter une attitude supérieure depuis le confort de leurs vies somptueuses, quand elles n’avaient jamais elle-même expérimentés les rigueurs de la pauvreté. Par leur élitisme, les femmes de la bourgeoisie n’ont pas réalisé que leur position était fort semblable à celles des prostituées. Dans le mariage, et particulièrement quand il est conclu pour des raisons économiques, la femme fournit son travail en échange du confort d’une vie de classe moyenne (1). En fait, une prostituée peut avoir plus d’avantages qu’une épouse, parce qu’elle peut conserver «  sa liberté et ses droits personnels » (1). Les classes moyennes refusent aussi le fait de reconnaître le fait que la prostitution permet à l’immoral de rester en dehors de la maison, fournissant un service qui permet de préserver la pureté du foyer de classe moyenne (1).

Goldman était perturbée par cette notion , portée par beaucoup de féministes, que les prostituées étaient plus des criminelles que des victimes de l’économie et de la société. Elle note que la majorité des prostituées sont des femmes de classe ouvrière amenées à cette profession par la nécessité d’augmenter leurs revenus. Ces femmes « furent conduites à la prostitution par les conditions de vie aux Etats unis, par la coutume américaine de dépenser excessivement en parures et vêtements, pour lesquels...on a besoin d’argent... »(1). Beaucoup de femmes se sont retrouvées dans cette profession suite à des stigmates sociaux qui leur ont fait perdre leur innocence. Goldman décrit la fille qui se retrouve hors la loi à cause d’expériences sexuelles hors mariage :
«  Le moindre des hommes, le moins dépravé et décrépit persiste à se considérer comme trop bien pour prendre pour épouse une femme dont il aurait pu avoir envie d’acheter les charmes, même si ainsi il la sauverait de la pire des horreurs. Même sa propre soeur ne peut l’aider. Dans sa stupidité, la deuxième se considère comme trop pure et trop chaste , et ne réalise pas que sa position propre est de beaucoup bien plus déplorable que celle de sa soeur des rues. » (1).

La jeune fille peut facilement tomber dans ce piège, à cause de la confusion qui résulte du paradoxe entre une société qui fait de la femme un objet seulement bon à engendrer des enfants, mais la garde complètement ignare en matière de sexualité(1). Goldman s’est rendu compte de l’importance des pressions économiques et sociétales qui conduisaient les femmes à la prostitution, et excluait le mouvement des féministes de la classe moyenne, qui demandait la criminalisation de la prostitution.

Emma Goldman croyait fermement à l’égalité entre hommes et femmes, mais refusait de participer à un mouvement qui se revendiquait comme moralement supérieur, rejetait la classe ouvrière et encourageait les institutions responsable de leur propre oppression. Goldman considérait que les féministes de son époque ne voyaient pas leur propre esclavage, « (du) non pas seulement aux hommes, mais aussi à leurs croyances et leurs traditions idiotes ».Goldman maintenait que les femmes n’accèderaient pas à l’égalité par le vote ou la purification de la société, mais en prenant la responsabilité de leur position dominée et en agissant pour la changer. Parce que pour les femmes, être indépendantes revient à se rebeller contre les contraintes sociales que leur imposent l’Eglise, la famille et l’Etat(1). Les femmes doivent aussi commencer à prendre le contrôle de leurs corps et de leur sexualité. Et plus que tout, Goldman pensaient que les femmes devaient commencer à s’approprier par elles-mêmes le sens de leur vies au lieu d’adhérer aux valeurs que leur proposent la société. Tant que les femmes issues de la classe bourgeoise refuseraient de participer à une révolution active de la société, Goldman s’opposerait à leur politique.

Karen

REFERENCES

1 – Goldamn, Emma anarchism and other essays (anarchisme et autres essais) , (New York 1969), pp.177 – 211

2 – Shulman, Alix Kates, « Emma Goldman : anarchist queen » (Emma Goldman : une reine anarchiste) dans feminist theorists (théoriciens féministes), Dale Spender, ed. (Londres 1983), pp.218 - 228

Source : l’endehors

Ce texte a été traduit par Gast à partir de l’original en anglais publié sur le siteKarens’Home Page


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 1210 / 602839

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Dossiers, alternatives, politiques et réflexions  Suivre la vie du site Sociologiques  Suivre la vie du site Féminisme, genre, sexualités  Suivre la vie du site Emma Goldman   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.21 + AHUNTSIC

Creative Commons License