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Ataka : décryptage d’un radicalisme à la bulgare

par François Frison-Roche
dimanche 14 septembre 2008 par Pierre

Depuis quinze ans [1990], l’extrémisme existait bel et bien en Bulgarie mais il était plus ou moins « canalisé » voire « absorbé » par les autres partis, de gauche comme de droite. Il était de toute façon occulté par tous les partis qui mettaient en avant la réussite d’un « modèle ethnique bulgare » dans les Balkans. La nouveauté est que ce phénomène extrémiste vient de prendre en 2005 son autonomie ; grâce notamment à un leader : Volen Siderov.

La coalition électorale « Ataka », qui a remporté 8,75 % des suffrages exprimés (296.848 voix) aux élections législatives du 25 juin 2005 en Bulgarie, s’est fait enregistrer comme parti politique en juillet auprès du tribunal de Sofia sous le nom de « Rassemblement national » . Pour se faire une idée de ses orientations politiques et de ses objectifs il n’est peut-être pas inutile de porter à la connaissance du public francophone l’appel de Volen Siderov aux Bulgares, l’abrégé de son programme électoral et les vingt principes d’action d’Ataka. Ce mouvement extrémiste bulgare a ses caractéristiques. Il convient donc d’étudier ce phénomène avec toute l’attention qu’il mérite.

Cet « appel », ce « programme abrégé » et ces vingt « principes » peuvent laisser perplexes ceux qui veulent « classer » politiquement ce « rassemblement » dans la mesure où il emprunte à divers registres du nationalisme et du populisme désormais bien connus en Europe. Il a également beaucoup à voir avec les clichés de l’ancien régime totalitaire et sa phraséologie. Il joue sur les frustrations, les peurs et les angoisses des bulgares accumulées depuis quinze ans. Extrémiste, le Rassemblement national l’est sans conteste - ne serait-ce que par son discours - mais de quelle tendance ? De droite ou de gauche ? A vouloir examiner le cas bulgare au prisme de la seule expérience occidentale, on risque de s’égarer et d’aboutir à des conclusions erronées.

Au soir des élections, une remarque sarcastique circulait parmi certains observateurs bulgares réunis au centre de presse juste après l’annonce des résultats et de l’irruption électorale du mouvement « Ataka » : l’électorat du parti socialiste vient de se scinder ! Au-delà de ce commentaire caricatural, on peut cependant se poser la question de savoir d’où proviennent les électeurs de ce mouvement et quelles furent leurs motivations. Pour compliquer encore un peu plus les choses, on peut indiquer que lors de la première réunion du Parlement, l’un des députés d’ « Ataka », a quitté son groupe parlementaire pour rejoindre celui du parti socialiste ! Pour troubler encore plus l’observateur de la scène politique bulgare, le groupe socialiste n’a fait aucune difficulté pour l’accepter !

Le 25 juin 2005, le très fragile équilibre du système partisan bulgare a donc été de nouveau souligné par l’apparition d’un nouveau protagoniste. Ce « succès » électoral permet d’étudier plus en profondeur une tendance latente dans le paysage politique bulgare. Il donne l’occasion d’étudier les conditions politiques de sa réussite. Selon nous, la coalition « Ataka » - maintenant le Rassemblement national - constitue l’aboutissement logique d’un processus politique. Depuis quinze ans, l’extrémisme existait bel et bien en Bulgarie mais il était plus ou moins « canalisé » voire « absorbé » par les autres partis, de gauche comme de droite. Il était de toute façon occulté par tous les partis qui mettaient en avant la réussite d’un « modèle ethnique bulgare » dans les Balkans. La nouveauté est que ce phénomène extrémiste vient de prendre en 2005 son autonomie ; grâce notamment à un leader : Volen Siderov.

Les raisons d’un « succès »

Comment expliquer le succès électoral de la coalition Ataka en Bulgarie ? Il faut faire appel ici à des variables de caractère socio-politique. Pour être bref, trois facteurs sont principalement à retenir :

Le premier facteur tient à la « radicalisation » de la société bulgare qui est profondément atteinte par quinze ans de transition douloureuse sur le plan social et économique. Des enjeux de pouvoir considérables (politiques mais également économiques) ont favorisé des dérives multiples et provoqué des ressentiments - voire une profonde agressivité - au sein de l’opinion permettant à Ataka de s’insérer et de gagner aujourd’hui une place sur la scène politique nationale.

Au début de la transition, les « partis politiques » bulgares, de gauche comme de droite, offraient un large éventail de propositions dans lesquelles on trouvait souvent des relents populistes, nationalistes voire xénophobes. Même si l’on n’y prêtait pas attention outre mesure, chacun « ratissait large » et n’hésitait pas à avoir recours à des arguments de ce type. Tous les partis faisaient des promesses démagogiques, tous les partis prétendaient défendre ce qu’ils appelaient les « intérêts nationaux » de la Bulgarie, tous les partis étaient plus ou moins ouvertement contre le « parti ethnique » représentant la minorité turque et musulmane, c’est-à-dire le DPS. Quant aux Tsiganes, personne ne s’en occupait vraiment, pour ne pas dire que personne ne s’en occupait du tout. Cela eut été contre-productif sur un plan politique vis-à-vis de l’électorat bulgare !

Au fur et à mesure de l’évolution du processus de transition, ces partis ont été obligés de tenir compte des contraintes imposées par l’Union européenne et de la nécessité de bénéficier des divers avantages financiers procurés par le FMI et la Banque mondiale. Ils ont « lissé » voire expurgé leur discours après que le Conseil de l’Europe eut fait diverses remarques ou que la Cour européenne des droits de l’Homme eut prononcé plusieurs jugements condamnant les autorités bulgares, par exemple. L’ « offre » politique s’est ainsi trouvé en décalage par rapport à la « demande » d’une opinion publique souvent chauffée à blanc par une presse avide de sensationnel. L’éventail des positions politiques - dites et non-dites - s’est donc considérablement rétréci entre les principaux protagonistes politiques qui arrivaient à tenir pratiquement un même discours « raisonnable » en 2005. Les sujets sensibles, « politiquement incorrect » vis-à-vis de l’Europe sont plus ou moins devenus « tabous » dans les discours de la classe politique bulgare.

C’est ce discours nationaliste, xénophobe et souvent extrémiste - abandonné par les partis établis - que V. Siderov a su récupérer et exploiter à son profit. Jouant également sur la nostalgie de l’ordre ancien, il a su attirer une partie des « perdants » des réformes et de nombre de personnes (souvent éduquées) excédées par l’incapacité des gouvernants successifs à mettre un terme aux dérèglements actuels de la société bulgare.

Ressentiments contre le Roms et les Turcs

Le deuxième facteur tient à l’apparition de nouveaux enjeux politiques en Bulgarie tels que l’insécurité globale et le poids jugé trop important du parti de la minorité turque dans la vie politique bulgare. Dans une large mesure, Ataka a su transformer la minorité tsigane en bouc émissaire de l’insécurité en Bulgarie. Le racisme latent à l’égard des Roms - qui a toujours existé en Bulgarie - a d’autant plus trouvé à s’exprimer que cette minorité ethnique a pu exiger le respect de certains de ses droits les plus élémentaires en se sentant protégée de l’extérieur par l’Union européenne et le conseil de l’Europe. Ataka s’est contenté de faire remonter à la surface un thème occulté depuis quinze ans par les partis politiques alors qu’une certaine portion de l’électorat le considère comme fondamental. Traité depuis cinquante ans, au mieux comme un mal honteux qu’il faut cacher dans des ghettos - tel celui de Plovdiv -, au pire comme des groupes criminels qu’il faut pouvoir éradiquer par la force, les Roms ont polarisé sur eux - la presse soufflant sur les braises - des haines et des frustrations multiples. En caricaturant à peine, les Tsiganes apparaissent aux yeux de nombreux Bulgares comme des trafiquants et des proxénètes notoires. Sans ressource et sans travail, les plus pauvres des Roms sont perçus comme des « pillards » qui volent par exemple l’électricité par l’intermédiaire de branchements sauvages et ne sont pas inquiétés par les autorités.

Quand les nombreuses familles bulgares, vivant sous le seuil de pauvreté, apprennent que l’UE met en place des programmes d’aides spécifiques aux Tsiganes, comme une assistance médicale gratuite, alors qu’ils ne peuvent pas eux-mêmes se faire correctement soigner, s’acheter des médicaments ou se chauffer en hiver à cause du coût de l’électricité, on peut mieux appréhender les motivations qui ont poussé de nombreux Bulgares à voter Ataka.

Quant au poids politique du DPS sur la scène politique nationale, il est estimé trop important par de nombreux Bulgares. Servi par un leader intelligent et opportuniste en politique, Ahmed Dogan, ce mouvement a immédiatement compris tout l’intérêt politique qu’il pourrait retirer de son positionnement médian. Ni à Gauche, ni à Droite mais « libéral » sur le plan européen, le DPS est devenu le parti charnière de la vie politique bulgare au grand dam de ses adversaires de gauche et de droite qui, non sans arrières pensées, sont obligés de le « courtiser » - voire, disent certains, d’accorder des privilèges au seuls représentants d’un petit « clan » - pour pouvoir gouverner.

Le troisième facteur est la crise de la représentation politique en Bulgarie. Depuis le renversement du régime totalitaire en 1990, un climat de méfiance s’est lentement instauré en Bulgarie entre l’opinion et la politique en général, envers les partis et, bien évidemment, le parlement. La démoralisation générale de l’opinion sur les perspectives de la Bulgarie et le pessimisme envers l’avenir sont manifestes au travers de tous les sondages depuis plus d’une dizaine d’années. Au fil des élections, les Bulgares se sont successivement tournés en 1991 vers l’opposition démocratique du SDS puis en 1994 vers l’ex parti communiste puis à nouveau en 1997 vers la Droite (ODS). En 2001, ils ont espéré trouver un « sauveur » en la personne de l’ancien monarque, Siméon de Saxe-Cobourg, qui n’a pu évidemment réaliser les miracles espérés - voire fantasmés - par une population exsangue. En 2005, plus de 8 % des électeurs se sont tournés vers un mouvement extrémiste symbolisant « la main forte » qui prétend remettre de l’ordre dans une société déstructurée. C’est cette crise de la représentation et l’élargissement du fossé entre l’opinion et la politique qui ont alimenté un électorat devenu sensible au message « anti-tout » de V. Siderov.

Avec l’émergence du mouvement Ataka sur la scène politique bulgare en 2005 deux « problèmes » politiques au moins ne pourront plus être occultés désormais par la classe politique bulgare : celui du devenir de la minorité tsigane et celui de la minorité turque au sein de la nation bulgare dont elles font toute les deux partie. Pourquoi depuis quinze ans les partis politiques bulgares - de gauche comme de droite - ont-ils accordé le monopole de fait de la représentation de ces minorités au seul DPS ? Par racisme, par lâcheté ou par calculs politiciens ?

Dans un modèle démocratique, les électeurs ont toujours raison même quand leur message est difficile à interpréter ou tout simplement à entendre. L’électorat d’Ataka a envoyé un signal fort à la classe politique bulgare dans son ensemble. Il reste à espérer que celle-ci ne restera pas autiste au risque de voir le phénomène s’amplifier et dégénérer. On aura une première réponse en octobre 2005 lors des élections locales organisées pour remplacer les maires de cinq villes importantes qui viennent d’être élus au parlement puis à l’automne 2006 lors des élections présidentielles. Si rien n’est fait par la classe politique, des surprises désagréables ne sont pas à exclure à la veille de l’entrée de la Bulgarie dans l’UE en janvier 2007 !

Source : Le Courrier des Balkans.


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