robin-woodard

Que pourrait être une société éco-féministe ?

Par Françoise d’Eaubonne
mercredi 10 septembre 2008 par anik

On doit tout d’abord poser le principe que l’abolition du patriarcat et l’établissement d’un rapport enfin équilibré avec l’environnement non seulement sont liés de façon absolue, mais ne peuvent s’établir que dans une société post-révolutionnaire et autogestionnaire.

de Liberté, égalité et les femmes ? Livre collectif, 1990

« Le féminisme, c ?est chercher à devinir ce que l’on est, et faire ce que l’on a envie de faire en tant qu’individu et non en tant que femme.

- Jane O’REILLY, F., mai 1979 »

Le premier rapport de l’écologie avec la libération des femmes est la reprise en main de la démographie par celles-ci, ce qui définit la réappropriation du corps (toute libération est la réappropriation du corps et du temps). Cette libération est déjà amorcée dans les pays hautement industrialisés qui sont obligés, pour des raisons de productivité, d’accorder aux femmes la contraception. (Pour des raisons inverses, au cours des premiers stades du capital, cette même contraception leur était refusée ; aujourd’hui, le même système de profit n’a plus besoin d’une abondante main d’œuvre mais cherche au contraire à la limiter, ce qui l’oblige à faire face au problème du chômage.)

La seconde raison du capital-de-papa d’insister sur la natalité, c’était le besoin de soldats ; or, aujourd’hui que l’extension des forces frappe nucléaires oblige les gouvernants à refuser le conflit armé, le remplaçant par la guerre par peuples interposés (au tiers monde), ce deuxième motif ne joue plus. Les populations misérables du Tiers Monde ont pu protester contre les mesures proposées pour limiter leur prolifération parce que les familles ont un besoin crucial de garder vivants quelques enfants pour secourir la vieilliesse des parents ; les survivants de la mortalité infantile ne sont que la pointe émergée de l’iceberg ; la masse sous-jacente est le nombre des naissances. Ce scandale, affermi par l’esclavage des femmes ne cessera qu’avec l’élévation du niveau de vie. Les remontrances et inquiétudes des sociétés industrielles à ce sujet m’évoquent l’admonition de Dickens à propos de "l’excès de population" du Londres du XIXè siècle : "L’insecte installé dans les feuilles peut-il insulter ses frères qui rampent dans la poussière ?" (Les trois contes de Noël).

Mais ce progrès du statut féminin occidental, début d’une véritable libération, est contrebalancé par l’injustice sociale, l’exploitation des pays pauvres, l’exportation des industries mortifères d’armement et de nucléaire, la dévastation de l’environnement à des fins de productivité.

Qu’est-ce qui empêche le capital, dernier stade du patriarcat, d’accéder à une société écologique, alors que les analyses du Club de Rome ont prouvé à quel point il est conscient, et au tout premier chef, de ce péril ?

Autrefois, ainsi que les anciennes générations révolutionnaires l’ont démontré clairement, l’intérêt numéro un de l’exploitation capitaliste était la propriété privée des sources de la production consommée collectivement. Aujourd’hui, cette motivation est renforcée par la nécessité de conserver une énergie unique pour garder la centralisation du pouvoir. C’est pourquoi le nucléaire, gageure absolument folle et péril d’une agonie de toute espèce vivante, est conservé contre toute logique, depuis que le pétrole a cessé d’être le facteur numéro un du profit - et, de plus, coule dans les pays pauvres et non "du bon côté".

De multiples énergies pourraient être exploitées à la place de celle-ci. technique lourde comme la géothermie ; la nappe d’eau souterraine du Massif central pourrait fournir la moitié du chauffage domestique en France, par exemple. techniques douces : l’énergie solaire qui pourrait n’être chez nous qu’une force d’appoint, si c’est une compagnie française qui en a fait la principale source d’énergie du Mexique. L’utilisation de la force marémotrice, naguère exigeant un énorme complexe (la Rance), pourrait aujourd’hui se réaliser selon une miniaturisation industrielle parfaitement réalisable. A Grenoble, des études officielles ont été faites sur l’énergie à tirer du gaz, autre intéressante force d’appoint. Enfin, . elle-même a dû admettre que l’énergie hydrographique disponible était loin d’être utilisée sur tout le territoire. Toute la documentation est là pour prouver qu’une force unique de production est loin d’être nécessaire, et que donc le nucléaire pourrait être remplacé par un ensemble de ces techniques, même si les écologistes insistent sur les "douces" et l’industrie sur les "lourdes". L’essentiel est que cette multiplicité, douce ou non, écarterait le pire danger qu’ait jamais couru l’humanité : la mort atomique.

Or, la concentration de l’énergie d’entre un petit nombre de mains est la garantie absolue d’une centralisation qui reste nécessaire à l’organisation pyramidale d’une société de profit née sur les bases du patriarcat ; le capital n’est que le dernier stade du patriarcat, comme le profit n’est que le dernier masque du pouvoir.

Les thèses d’Écologie-Féminisme, révolution ou mutation ont établi que :

1. La cause immédiate des malheurs présents et de la menace de demain est celle du système patrarcal, fondé sur l’appropriation de la fécondité et de la fertilité, et dont les structure mentales et culturelles se sont maintenues à travers toutes les formes sociales et économiques successives.

2. Les deux facteurs principaux de l’essor du patriarcat sont les causes lointaines mais directes de la catastrophe écologique actuelle (épuisement des ressources et inflation démographique globale).

3. La lutte des sexes ne reflète que la lutte de l’homme contre lui-même, traduite dans le passé et à présent par la lutte des classes.

4. L’échec des révolutions socialistes vient du refus de considérer autre chose que cette "lutte de classes" sans examiner les fondements de la hiérarchie et de l’exploitation humaine : le sexisme ; et de leur échec économique.

5. Le capital, actuellement au stade impérialiste, ne disparaîtra qu’avec une solution écologique de la production (et de la consommation) qui constituera la seule liquidation possible des antiques structures de dominance, d’agressivité, de compététivité, d’absolutisme (ou "illimitisme") pour les remplacer par celles de convivialité et d’égalitarisme dans les rapports entre individus (donc entre sexes) et du collectif avec l’environnement.

La démographie contrôlée par les femmes grâce à la liberté de procréation résoudra la première partie du problème. Le nombre d’habitants de la planète en sera réduit sans aucunement, bien au contraire, porter préjudice au sort de l’humanité. Le néo-malthusianisme n’est condamnable que lorsqu’il sert d’instrument pour conserver le bien-être d’une minorité privilégiée aux dépens d’une majorité exploitée ; c’est ce que le socialisme d’hier a eu raison de dénoncer, et son tort fut de ne considérer que cet aspect de la question.

Le deuxième aspect du problème, la question de la consommation-production et son rapport à la dévastation de l’environnement, à l’épuisement des ressources, concerne évidemment les hommes comme les femmes. Ce n’est pas pour autant qu’il faudrait croire que le "sexe premier", antique gestionnaire de ce monde qu’il a mis en péril de mort, doit trouver la solution et l’appliquer. Au contraire, là aussi les femmes ont un rôle de premier plan. En tant qu’êtres humains, elles sont autant menacées que les hommes par le péril nucléaire qu’ils ont instauré ; et en tant que procréatrices, elles sont davantage qu’eux concernées par le sort des générations futures, alors que seuls les plus conscients d’entre eux s’en préoccupent.

Ce n’est pas une simple anecdote mais un fait significatif que la grande bataille antinucléaire de Wyhl (1975) fut gagnée au premier chef par les femmes et leurs enfants, et dans un affrontement violent ; quelques mois plus tôt, l’attentat de Fessenheim, qui retarda d’un an le programme nucléaire, fut signé par un commando dont les femmes rappelèrent que cette "industrie de mort provenait d’une société patriarcale."

Mais si l’écologie-féminisme désigne la seule issue pour échapper à la mort, les grandes lignes d’une société future sont évidemment bien plus difficiles à tracer. Les "utopies", même dans le meilleur sens du terme, ressemblent trop en général au dieu de Basilide, dont ce Grec disait qu’on ne pouvait le définir que par tout ce qu’il n’était pas ! Essayons cependant d’examiner ce que pourrait être une société écologique, égalitaire, pacifique et autogestionnaire.


1. Les sources de production ne sont plus privées

Qui les gérera ? S’il s’agit de "délégués du peuple", on sait trop comment tourne ce genre d’entreprise. Il faudrait qu’il s’agisse de saints ; et les gens ne sont pas des saints. Et même s’ils l’étaient à la première génération des révolutionnaires, ils ne pourraient l’être à la deuxième. "Représenter" le peuple, c’est se substituer à lui. c’est une vérité dont étaient conscients les vieux anarchistes, et même Sun Yat-Sen.

D’un autre côté, une multiplicité d’individus non hiérarchisés est incompétente pour cette gestion et a tendance à s’en remettre à des spécialistes qui constituent un nouveau pouvoir. C’est là-dessus que toutes les instances gouvernementales se sont appuyées de tout temps pour régner. La "soumission à l’autorité" comme l’a démontré Serge Milgram correspond au plus ancien besoin de survie de l’humanité ; c’est le principal obstacle à la démocratie directe.

Ici intervient un principe aussi important à notre époque que celui d’automation : c’est l’atomisation (véritable symbole d’une société atomique !). Le travail est en miettes, au niveau de l’OS comme du chercheur ; la vie quotidienne est morcelée ; l’oppression (de classe ou de sexe) possède une multitude de micro-centres disséminés, dans l’entreprise, le quartier, le magasin, l’université, le lycée, la rue, le foyer. Et le prolétariat ne ressemble plus à celui du passé, y compris du passé immédiat ( guerre de Libération) ; il est éradiqué, dispersé, et le sera plus encore avec le développement de l’informatique. Prétendre encore qu’une question n’est possible qu’à un niveau élevé et raréfié organisant la consommation "de masse" est une mystification. La miniaturisation est techniquement possible aussi bien au niveau de l’industrie (unités de production et moyens d’exploitation) que de la gestion administrative. Elle sera la réponse aux énormes complexes sophistiqués dirigés par un petit nombre de spécialistes, eux-mêmes au service d’un nombre encore plus petit de tout puissants propriétaires de la production. L’autogestion généralisée ne peut se faire que par de petits groupes (professionnels, ethniques, organisés en conseils) gérant un petit ensemble de moyens de production (unités productives nouvelles) appartenant à une industrie réduite et miniaturisée. Il ne s’agit pas d’une utopie lilliputienne mais d’une adaptation aux besoins de l’heure et à l’écologie. Et les travaux de Murray Boochkin et de Michel Bosquet démontrent que c’est possible.

Ce principe du microcosme est rejeté et raillé par le système actuel d’impérialisme et de patriarcat, alors qu’ils l’applique continûment quand il s’agit d’atomiser notre vie, notre activité, nos loisirs, notre oppression et notre culture.

Le problème que posera ce choix sera évidemment le type de rapport entre les différents conseils d’autogestion et le code de leurs échanges. Ce problème ne se résoudra totalement que dans une seconde étape lorsqu’il sera possible de supprimer le signe monétaire.

2. Du travail au service. Les spécialisations.

La notion de travail (et donc de salariat) ne pourra disparaître, pour faire place à celle de service, qu’avec la nécessité d’un éventail immense de spécialistes. Seul un très petit nombre de personnes pourra correspondre aux spécialisations indispensables, alors qu’aujourd’hui n’importe quel métier comporte une spécialisation (de plus en plus complexe).

Les besoins indispensables que sont la nourriture, l’habitat, le vêtement et le jeu (spectacle, art, exercice corporel sans compétition, etc.) pourraient déjà être facilement assouvis chez l’individu possédant le loisir nécessaire pour en apprendre la technique de production ou l’entraînement. Dans un premier stade, l’échange des informations et enseignements de spécialités pourrait être effectué à peu de frais dans des centres de créativité et d’instruction fondés à cet effet.

On verrait ainsi le maçon, l’ouvrier en confection, l’éleveur, etc., échanger l’enseignement de leur travail avec celui de l’électricien, du mécanicien, du radio, etc.

De la sorte, au lieu qu’un individu passe par toute une chaîne de spécialistes pour satisfaire ses besoins les plus simples, il lui serait possible de réduire au strict minimum ses fournisseurs après avoir appris les techniques lui permettant de remplacer les autres, ceux-ci étant rétribués par son propre travail à lui. Sans compter l’avantage de satisfaire ses désirs au mieux, puisque chacun est seul à savoir exactement ce qu’il veut, et que le système actuel le contraint à un choix entre une multitude d’objets non désirés. La publicité est là pour créer de faux besoins masquant nos véritables désirs. Et la suppression de ce secteur improductif et mystificateur pourrait dégager une somme énorme de travail (dans le sens d ?activité productrice ou créatrice) et de loisir [1]

3. Rapport consommation-production

C’est la structure fondamentale de toute communauté humaine. Celui qui existe actuellement consiste à travailler, c’est-à-dire à vendre son temps et sa force d’activité contre un salaire permettant de consommer, donc d’acheter le fruit du travail des autres. Des masses d’exploités peuvent produire un objet de consommation, ou l’acheminer, sans jamais en profiter. Des Tamouls récoltent des fruits qu’ils ne mangent pas, des Latinos peuvent cueillir un café que les autres consomment, des ouvriers à la chaîne façonnent des voitures, des hi-fi, etc., qu’ils ne pourront jamais s’offrir. Ce rapport-là doit être aboli.

L’échange des connaissances de spécialistes pourra, dans un stade plus lointain, remplacer le signe monétaire sans revenir au "troc" impossible en société développée. Il s’agit là d’un bouleversement impossible à assumer en société capitaliste, bien entendu, et aussi en régime de patriarcat. Un des biens consommables de ce système, en sus de tout ce qui est possession d’objets, reste la femme. "Travaille et tu aura une épouse ; réussis et tu auras une maîtresse" est un proverbe populaire d’un cynicisme très éclairant. Toutes les structures mentales résultent de ce rapport perverti, mystifacteur et prostitutionnel de la consommation à la production (consommer pour reproduire ses forces de travail) et de la production à la consommation (produire par son travail pour dépenser son salaire) reposent depuis des millénaires, bien avant le capital, sur cette base-là. C’est dire qu’il faudra une mutation (but réel et jamais atteint des révolutions précédentes) pour y parvenir. Ainsi que je l’ai expliqué en 1980 au Canada, seul l’éco-féminisme mettra fin au patrarcat et arrachera la société humaine à la dévastation de l’environnement, au péril nucléaire et au système de profit qui est à l’origine de toutes les guerres et exploitations indiques de cette planète.

Depuis plus de cent ans, le marxisme a envisagé la disparition de la "valeur d’échange", base de l’économie mercantile (Marx en 1875, Engels en 1894). Mais aucun pouvoir marxiste n’a pu y parvenir, parce qu’il est impossible, en patriarcat, de supprimer la marchandise. Et impossible, en système marchand, de ne pas dévaster la planète. C’est aux femmes, à présent, de reprendre la parole humaine.

[1D’autres réductions ou suppressions de production inutile dégageraient le temps nécessaire pour apprendre les techniques en question..


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 203 / 596052

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Dossiers, alternatives, politiques et réflexions  Suivre la vie du site Sociologiques  Suivre la vie du site Féminisme, genre, sexualités   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.21 + AHUNTSIC

Creative Commons License