robin-woodard

Le Mythe du Progrès

par Kirkpatrick Sale
mercredi 10 septembre 2008 par anik

Né à New York en 1937, Kirkpatrick Sale est un chercheur indépendant non-universitaire. Les principaux thèmes abordés de ses ouvrages sont la technologie et la société industrielle. Souvent décrit comme « néo-luddite », il s’est fait connaître aux USA après avoir brisé un ordinateur en public lors d’une présentation de son livre La révolte luddite. Briseurs de machines à l’ère de l’industrialisation.

Je me souviens facilement être assis à la table du dîner discutant du progrès avec mon père, appliquant sur lui toute l’expérience et la sagesse que j’avais rassemblé à l’âge de quinze ans. Bien sûr que nous vivons dans une ère de progrès, disais-je, regarde juste les voitures - comme elles étaient moches et peu fiables et lentes autrefois, comme elles sont élégantes, efficaces et rapides maintenant.

Il a levé un sourcil, nonchalamment. Et quel a été le résultat d’avoir toutes ces merveilleuses nouvelles voitures élégantes, efficaces et rapides ? a-t-il demandé. J’étais déconcerté. J’ai cherché une réponse. Il a continué.
Combien de gens meurent chaque année pour ces voitures, combien sont mutilés et estropiés ? A quoi ressemble la vie pour les gens qui les produisent, sur ces fameuses chaînes de montage, le même travail routinier heure après heure, jour après jour, comme dans le film de Chaplin [1]. Combien de champs et de forêts et même de villes et de villages ont été pavés pour que ces voitures puissent arriver partout où elles le veulent - et y stationner ? D’où vient toute l’essence utilisée, et à quel prix, et qu’est ce qui arrive quand nous la brûlons et la rejetons ?

Avant que je ne puisse balbutier une réponse - heureusement - il a continué en me parlant d’un article sur le progrès, un concept auquel je n’avais jamais vraiment réfléchi, par un de ses collègues de Cornell [2], l’historien Carl Becker [3], un homme dont je n’avais jamais entendu parler, dans l’Encyclopédie des Sciences Sociales, une ressource que je n’avais jamais rencontrée. Lis-le, a-t-il dit.

J’ai bien peur qu’il ne m’ait fallu quinze autres années avant de le faire, bien qu’en attendant j’aie fini par apprendre la sagesse du scepticisme de mon père alors que le monde moderne vomissait à plusieurs reprises d’autres exemples d’inventions et d’avancées - la télévision, le couteau électrique à découper, le four à micro-ondes, l’énergie nucléaire - qui montraient la même nature problématique du progrès, pris globalement et en intégrant les points négatifs, que l’automobile. Quand j’ai finalement lu l’essai magistral de Becker, au cours d’un ré-examen global de la modernité, il ne lui a fallu aucun armement savant pour me convaincre de l’origine historique particulière du concept de progrès et de son statut non comme quelque chose d’inévitable, une force aussi a-priori que la gravité comme je l’imaginais plus jeune, mais comme une construction culturelle inventée pour les besoins de la cause capitaliste à la Renaissance. Ce n’était rien de plus qu’un mythe bien pratique, une construction non vérifiée et profondément ancrée - comme tous les mythes culturels utiles - qui a favorisé l’idée de l’amélioration régulière et éternelle de la condition humaine, en grande partie par l’exploitation de la nature et l’acquisition de biens matériels.

Bien sûr aujourd’hui ce n’est plus une perception aussi mystérieuse. Aujourd’hui, Beaucoup de jeunes de quinze ans, voyant clairement les périls que la technologie moderne a associée à son progrès, certains desquels menacent la survie même de l’espèce humaine, ont déjà résolu pour eux mêmes ce qui est faux dans le mythe.

Il est difficile d’entendre que les forêts sont abattues au rythme de 28 millions d’hectares par an, que la désertification menace 4 milliards d’hectares de terre dans le monde entier, que chacune des dix-sept principales zones de pêche du monde est en déclin et se trouve à une décennie d’un quasi-épuisement, que 26 millions de tonnes de terre arable (praticables) sont perdues par l’érosion et la pollution chaque années tout en croyant que ce système économique mondial, dont le fonctionnement fait payer ce prix, se dirige dans la bonne direction et que cette direction devrait être nommée "le progrès".

* * *

E.E. Cummings [4] a un jour comparé le progrès à "une maladie confortable de l’inhumanité moderne" et c’est ce qu’il est pour certains. Mais à n’importe quelle époque depuis le triomphe du capitalisme seule une minorité de la population du monde a pu être considérée comme vivant vraiment dans le confort. Ce confort, continuellement menacé, est obtenu à un coût considérable.

Aujourd’hui sur environ 6 milliards de personnes dans le monde, on estime qu’au moins un milliard vit, dans une pauvreté abjecte. Une vie cruelle, vide et heureusement courte. 2 milliards de plus vivotent avec le minimum vital, se nourrissant majoritairement de féculents, la majorité sans eau potable ou toilettes. Plus de 2 milliards de plus vivent aux marges inférieures de l’économie de marché mais avec des revenus de moins de 4,000 $ par an et sans propriété ou économies et rien de valeur à transmettre à leurs enfants. Cela laisse moins d’un milliard de gens à seulement approcher de la lutte pour une vie confortable, avec un emploi et un salaire d’une certaine régularité, et une toute petite minorité au sommet de cette échelle dont on pourrait vraiment dire qu’ils ont atteint une vie confortable ; dans le monde, on peut considérer qu’environ 350 personnes sont milliardaires (en dollar US - pour légèrement plus de 3 millions de millionnaires), et le total de leurs biens est estimé excéder celui de 45% de la population mondiale.

C’est cela le progrès ? Une maladie qu’un si petit nombre peut attraper ? Et avec tant d’injustice, un tel déséquilibre ?

Aux États-Unis, la nation la plus matériellement avancée dans le monde et depuis longtemps le champion le plus ardent de la notion de progrès, environ 40 millions de gens vivent au-dessous du seuil de pauvreté officiel et encore environ 20 millions au-dessous du niveau correspondant aux prix réels ; environ 6 millions sont au chômage, plus de 30 millions disent être trop découragés pour chercher du travail et 45 millions ont des emplois jetables, provisoires et à temps partiel, sans avantages ou sécurité. Les premiers 5% de la population possèdent les deux-tiers de la richesse totale ; 60% ne possèdent aucun bien matériel ou sont endettés ; en termes de revenu, les premiers 20 pour cent gagnent la moitié du revenu total, les derniers 20% en gagnent moins de 4%.

Tout ceci a du mal à suggérer la sorte de confort matériel que le progrès est censé avoir fourni. Il est certain que beaucoup aux États-Unis et partout dans le monde industriel vivent à des niveaux de richesse inimaginables dans les temps passés, pouvant convoquer des centaines de domestiques en basculant un commutateur ou en tournant une clé. Pourtant c’est un fait statistique que c’est justement ce segment qui souffre le plus sévèrement de la vraie "maladie confortable", que j’appellerais "richeste" [5] : maladie de cœur, stress, surmenage, dysfonctionnements familiaux, alcoolisme, insécurité, anomie, psychose, solitude, impuissance, aliénation, consumérisme et cœur glacé.

* * *

Léopold Kohr [6], l’économiste autrichien dont le travail majeur, The Breakdown of Nations, est un outil essentiel pour comprendre les échecs du progrès politique dans le dernier demi-millénaire, avait souvent l’habitude de terminer ses cours avec cette analogie.

Supposons que nous sommes sur un train du progrès, disait il, roulant en avant toute selon la méthode approuvée, alimenté par la croissance rapace et l’épuisement des ressources et encouragé par des économistes grassement récompensés. Et si nous découvrons alors que nous nous dirigeons vers le désastre certain d’une chute brutale à seulement quelques kilomètres de la fin des rails, devant un gouffre infranchissable ? Accepterons nous le conseil des économistes de mettre plus de carburant dans les moteurs pour continuer à une vitesse toujours plus élevée, probablement dans l’espoir de produire une pression assez forte pour nous faire atterrir sans danger de l’autre côté du gouffre ; ou nous précipiterons nous sur les freins pour stopper le train aussi rapidement que possible en faisant grincer les roues et tomber les bagages ?

Le progrès est le mythe qui nous assure que "en avant toute" n’a jamais tort. L’écologie est la discipline qui nous enseigne que c’est un désastre.

* * *

Sur l’autel du progrès, servie par ses acolytes dévoués (la science et la technologie), la société industrielle moderne a offert une abondance croissante de sacrifices du monde naturel. Imitant à une échelle plus grandiose et plus dévastatrice encore, les rites religieux des empires précédents construits sur des vanités semblables de domination de la nature. Maintenant, semble-t-il, nous sommes prêts à faire même l’offrande de la biosphère elle-même...

Personne ne connaît la résistance de la biosphère, combien de dégâts elle est capable d’absorber avant qu’elle n’arrête de fonctionner - ou de fonctionner au moins assez bien pour maintenir l’espèce humaine en vie. Mais ces dernières années des voix très "respectables" et autorisées ont suggéré que si nous continuons l’assaut implacable du progrès qui fatigue tant la terre de laquelle il dépend, nous atteindrons ce point dans un très proche avenir. Le Worldwatch Institute qui publie les mesures annuelles de ce genre de choses, a averti qu’il n’y a pas un système de support de la vie dont la biosphère dépend pour son existence (air, eau, sol, température, et ainsi de suite) qui ne soit pas maintenant sévèrement menacé et en fait ne se dégrade décennie après décennie. Il y a peu de temps une réunion de l’élite des scientifiques et des activistes environnementaux à Morelia, au Mexique, a publié une déclaration prévenant de "la destruction environnementale" et exprimant l’inquiétude unanime que "la vie sur notre planète est en grave danger".

Et récemment l’Union américaine des Scientifiques Engagés, dans une déclaration approuvée par plus de cent lauréats Nobel et 1 600 membres d’académies nationales des sciences du monde entier, a proclamé un "Avertissement des Scientifiques du Monde à l’humanité" qui déclare que les rythmes actuels d’agressions environnementales et d’augmentation de la population ne peuvent pas continuer sans entraîner "une misère humaine énorme" et une planète si "irréparablement mutilée" qu’elle "sera incapable de supporter la vie sous la forme que nous connaissons". L’économie mondiale de la haute technologie n’écoutera pas ; ne peut pas écouter. Elle continue rapidement son expansion et son exploitation. Grâce à elle, les êtres humains consomment annuellement environ 40% de toute l’énergie photosynthétique nette disponible sur la planète Terre, bien que nous ne soyons qu’une seule espèce en nombre comparativement insignifiant. Grâce à elle, l’économie mondiale a cru de plus de cinq fois dans les 50 dernières années et continue à une allure qui donne le vertige, à épuiser les ressources naturelles, à créer sans relâche pollution et déchets et à augmenter les énormes inégalités à l’intérieur et entre toutes les nations du monde.

* * *

Supposons qu’un observateur objectif doive mesurer le succès du Progrès - c’est-à-dire le mythe avec un P majuscule qui depuis les Lumières a nourri, guidé et présidé ce mariage heureux de la science et du capitalisme qui a produit la civilisation industrielle moderne.

A-t-il été, dans l’ensemble, meilleur ou plus mauvais pour l’espèce humaine ? Les autres espèces ? A-t-il apporté plus de bonheur aux gens qu’il n’y en avait auparavant ? Plus de justice ? Plus d’égalité ? Plus d’efficacité ? Et si ses fins se sont montrées plus favorables que moins, qu’en est il de ses moyens ? À quel prix ses bénéfices ont-ils été obtenus ? Et est-ce qu’ils sont soutenables ?

L’observateur objectif devrait conclure que le palmarès est mitigé, au mieux. Du côté des plus, il est indéniable que la prospérité matérielle a augmenté pour environ un sixième des humains du monde, pour certains au-delà des rêves les plus avares des rois et potentats du passé. Le monde a développé des systèmes de transport et de communication qui permettent aux gens, aux marchandises et à l’information d’être échangés à une échelle et à une vitesse jamais possible auparavant. Et pour peut-être un tiers de ces humains la longévité a été augmentée, avec une amélioration générale de la santé et de l’hygiène publique qui a permis l’expansion du nombres des humains d’un facteur dix dans les trois derniers siècles.

Du côté des moins, les coûts ont été considérables. L’impact sur les espèces et les systèmes de la terre pour apporter la prospérité à un milliard de gens a été, comme nous l’avons vu, irrésistiblement destructif - un seul chiffre complémentaire justifiant ce fait est que cela a signifié l’extinction permanente de peut-être 500 000 espèces pendant ce seul siècle. L’impact sur les cinq autres sixièmes de l’espèce humaine a été également destructif, puisque la plupart d’entre eux ont vu leurs sociétés colonisées ou déplacées, leurs économies fracassées et détruites et leurs environnements dégradés dans le même temps, les réduisant à une existence de privation et de misère qui est presque certainement pire que celle qu’ils avaient jamais connu, quelque difficile qu’ait été leur passé, avant l’apparition de la société industrielle.

Et même le milliard dont le niveau de vie utilise ce qui est en pratique 100 pour cent des ressources disponibles du monde chaque année pour son entretien et qu’on pourrait donc supposer être heureux en conséquence, semble en fait ne pas l’être.

Aucun indice social dans quelque société "avancée" que ce soit ne suggère que les gens soient plus satisfaits qu’ils ne l’étaient une génération avant. Diverses enquêtes indiquent que "le quotient de misère" a augmenté dans la plupart des pays et des preuves considérables du monde réel (comme l’augmentation des taux de maladies mentales, de drogue, de crime et de dépression) vont dans le sens que les résultats de l’enrichissement matériel ne comportent pas beaucoup de bonheur individuel.

Bien sûr, à une plus grande échelle, presque tout ce que le Progrès était censé réaliser a échoué à se produire, malgré l’immense quantité d’argent et de technologie consacrée à sa cause. Pratiquement tous les rêves qui l’ont orné au cours des années, particulièrement dans ses étapes les plus solides à la fin du 19ème siècle et dans les vingt dernières années du règne des ordinateurs, se sont dissipés comme des fantaisies utopiques - ceux qui ne l’ont pas fait, comme l’énergie nucléaire, l’agriculture chimique, la Destinée Manifeste et la société d’abondance, se sont métamorphosés en cauchemars. Le progrès n’a pas, même dans cette nation très progressiste, éliminé la pauvreté (le nombre de pauvres a augmenté et le revenu réel a baissé depuis 25 ans), ou le travail pénible (les heures de travail ont augmenté, comme le travail domestique, pour les deux sexes), ou l’ignorance (les taux d’alphabétisation ont baissé depuis cinquante ans, les résultats aux examens ont baissé), ou la maladie (les taux d’hospitalisations, de morbidité et de mortalité ont tous augmenté depuis 1980).

Cela paraît assez simple : au-delà de la prospérité et de la longévité, limitées à une minorité, et chacune avec des conséquences environnementales sérieusement dommageables, le progrès n’a pas grand chose en sa faveur. Pour ses adhérents, bien sûr, il est probablement vrai qu’il n’a pas besoin d’en avoir ; parce qu’il est suffisant que la fortune soit méritoire et l’abondance désirable et une vie plus longue positive. Les termes du jeu sont simples pour eux : l’amélioration matérielle pour autant de gens que possible, aussi vite que possible et rien d’autre, certainement pas des considérations de morale personnelle ou de cohésion sociale ou de profondeur spirituelle ne semblent beaucoup importer.

Mais l’observateur objectif n’a pas l’esprit si étroit et est capable de voir combien sont profonds et mortels les défauts d’une telle vue. L’observateur objectif ne pourrait que conclure que puisque les fruits du Progrès sont si maigres, le prix par lequel ils ont été gagnés est beaucoup trop élevé, en termes sociaux, économiques, politiques et environnementaux et que ni les sociétés ni les écosystèmes du monde ne seront capables d’en supporter les coûts plus de quelques décennies supplémentaires, s’ils n’ont pas déjà été irrécupérablement endommagés.

* * *

Herbert Read, le philosophe et critique britannique, a écrit qu’"on ne peut confier les machines qu’à des gens ayant un apprentissage de la nature". C’est une idée profonde et il l’a soulignée en ajoutant que "seules de telles personnes inventeront et contrôleront ces machines de telle façon que leurs produits soient une amélioration des besoins biologiques et pas un déni de ceux-ci".

Kirkpatrick Sale

P.S. Toutes les notes sont de l’éditeur (Non Fides).

Source : infokisoques.net

commander la brochure chez Non Fides (Paris)

[1Les Temps modernes (Modern Times), sorti en 1936.

[2Université new-yorkaise.

[3Historien américain (1873-1945).

[4Edward Estlin Cummings (1894-1962) est un poète, écrivain et peintre américain

[5NDT : affluenza, richesse-peste

[6Leopold Kohr (1909-1994) philosophe à l’origine, et pendant près de 25 ans le seul avocat, du concept d’échelle humaine et de l’idée d’un retour à la vie en petites communautés


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 299 / 595630

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Dossiers, alternatives, politiques et réflexions  Suivre la vie du site Politiques, philosophiques et syndicales   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.21 + AHUNTSIC

Creative Commons License