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Rendre la honte encore plus honteuse !

Par Jean Zin
samedi 30 août 2008

Le moment est venu de reprendre l’offensive idéologique après toutes ces années d’hiver. Partout se lèvent des émeutes de la faim et des luttes sociales en réponse à la reprise de l’inflation qui est le signe de l’échec des marchés, incapables d’assurer notre simple survie et provoquant des désastres écologiques aussi bien qu’humanitaires. Comment rester sans rien faire ? Le caractère collectif, macroéconomique, de l’inflation en fait à l’évidence un problème collectif, politique, justifiant la mobilisation des foules et de tous ceux qui n’acceptent pas d’être les victimes consentantes d’un système qui les condamne. C’est du moins l’occasion de célébrer le retour de la solidarité, des mobilisations collectives, et la fin de la culpabilisation individuelle voulant nous faire croire que nous serions responsables chacun personnellement du sort qui nous est fait et que tout ce que nous avons subi, nous l’avons bien voulu et mérité même, tout comme la richesse des riches serait entièrement méritée !

La honte change de camp, ce sont les signes de la réussite individuelle qui redeviennent ringards, illégitimes, honteux et aussi ridicules qu’en 1968 justement, au profit des véritables valeurs humaines trop longtemps bafouées et d’une vie dont la réussite ne se mesure pas à l’épaisseur du porte monnaie. Finie la bêtise médiatique aussi universellement méprisée désormais qu’elle était triomphante. La passion de la vérité va nous ressaisir, l’exigence démocratique se manifester à nouveau, nos élites satisfaites ramenées au banc des accusés, nos économistes doctrinaires soumis aux railleries publiques. C’est le moment de reprendre nos affaires en main (là où nous vivons) et pour les artistes de refaire des affiches, des slogans, des caricatures pour délégitimer le pouvoir de l’argent et de l’apparence, la consommation ostentatoire et les valeurs en toc. Même si les signes en sont encore bien maigres, c’est le moment sans doute de reprendre la lutte pour l’émancipation et pour faire triompher la raison, malgré tous les échecs passés dont il nous faudra bien tirer toutes les leçons, éviter toute dérive, éviter d’en faire trop mais il nous faudra essayer encore, essayer de faire mieux, en continuant toujours à faire honte aux bourgeois irresponsables, aux petits frimeurs prétentieux, aux experts pontifiants et, tant que nous ne sommes pas tout-à-fait morts ni vaincus, vouloir marcher encore sur la tête des rois.

"Un des motifs de l’art et de la pensée, c’est une certaine honte d’être un homme" (Deleuze).

Nous avons vécu trop longtemps sous le joug de la bêtise et du mépris, vies détruites, vies volées, vies perdues, chacun terré dans son coin. Il nous faut balayer ces petits maîtres hautains, ces idéologies trop logiques qui produisent des politiques cruelles et stupides et voudraient justifier notre domination par les plus fourbes et les plus manipulateurs qui se moquent bien de nous. Ne pas laisser les renégats d’hier se pavaner dans les médias et médire impunément de notre tradition révolutionnaire. Certes, il faut se méfier de nos propres idéologies trop simplistes, idéalistes, communautaires, autoritaires mais le temps de la peur et de la défaite est passé. Il nous faut reprendre l’offensive. Nous ne savons pas encore comment l’obtenir, sans doute, mais nous savons assez ce que nous voulons : un peu plus de solidarité, de respect et d’authenticité, une vie à sauver d’un productivisme insensé, retrouver le plaisir d’être ensemble. La vie qu’on nous promet est une vie de con qui ne vaut rien, la vie est devant nous, riche de possibles qu’il nous faut vivre vraiment, jusque dans notre travail et notre quotidien. Sans trop d’illusions, sans doute, au regard de tous les échecs passés, mais il nous faut sortir enfin de l’insignifiance avec une clairvoyance à la hauteur de notre détermination. La force de l’esprit est toute puissante en tant que ce sont des forces matérielles et l’expérience historique qui lui donnent forme, en tant que vérité est faite et le mensonge enfin dévoilé de l’ordre établi.

Rarement un régime n’aura été autant discrédité. Ce pouvoir n’est pas légitime. C’est le pouvoir du mensonge, de la démagogie, des promesses non tenues et de la corruption. C’est le pouvoir devenu pur spectacle derrière lequel se traitent les petites affaires de cette nouvelle ploutocratie. On nous amuse en faisant briller de l’or à qui veut gagner des millions. Ambition bien minable même si on manque souvent d’argent, d’une vie déjà gagnée où il n’y aurait plus rien à faire ni à prouver. Il faut révéler le grand secret étalé aux yeux de tous : les riches et les puissants sont ridicules, bêtes, destructeurs, hypocrites, irresponsables, insultants, ce ne sont pas des gens de bonne compagnie comme le sont les gens du peuple, les vrais gens, les pauvres à l’amitié sincère mais dépourvus de tout pouvoir...

Pendant ce temps on rafle des sans-papiers qu’on va chercher jusque dans nos écoles, on s’acharne contre les pauvres et les chômeurs, on dénature la justice, on bafoue nos droits, on réduit nos protections sociales, on démantèle l’Etat providence. On nous refile en douce une constitution libérale qu’on avait refusée par référendum. La démocratie est réduite à sa peau de chagrin, que c’en est une honte vraiment ! Pendant ce temps, le système s’écroule et nous laisse toutes ses nuisances, avec les terribles conséquences à gérer des excès passés. La honte de nos dirigeants et profiteurs, c’est la honte par rapport aux générations futures mais c’est aussi la honte d’un système qui a échoué sinon à concentrer la richesse dans un pourcentage de plus en plus restreint de la population. La honte c’est celle de toutes ces épaves qui restent échouées sur le rivage une fois que se retire la marée qui nous submergeait des fausses promesses de l’exubérance des marchés et d’une croissance infinie.

Il ne s’agit pas seulement de délégitimer le système en place, ni même de légitimer des conduites plus écologistes et coopératives mais bien de refonder les solidarités. Pas avec des bons sentiments, avec des pratiques concrètes ! Il ne suffit pas de faire la morale ni de décréter ce qui est légitime, il faut créer les conditions d’une auto-affirmation de notre existence collective, ainsi que des procédures effectives pour mettre en pratique ces valeurs de solidarité. Il faut passer de la morale à la politique, ce qui n’est pas seulement changer de stratégie de transformation mais reconnaître aussi les dangers des trop bons sentiment et d’un enfer pavé de bonnes intentions, reconnaître les contradictions de la morale, de l’amour et du besoin de reconnaissance, qu’il n’y a pas d’harmonie naturelle enfin ni de connaissance originelle mais que cela se passe mal le plus souvent et que nous sommes nés complètement ignorants. Les rapports du collectif et de l’individu sont toujours difficiles. La morale est dangereuse en opposant le bien et le mal, en faisant comme si les causes étaient subjectives et non pas matérielles. S’il faut rendre la honte encore plus honteuse, ce n’est pas pour en rester à la condamnation morale, encore moins qu’il suffirait d’éliminer les plus méchants sans rien changer au système, c’est pour déconsidérer l’ancienne idéologie hégémonique du chacun pour soi et s’inscrire dans une autre dimension que celle de l’intérêt, pour s’inscrire dans notre histoire collective, dans la conscience de soi comme appartenant à une collectivité humaine et un esprit commun, celui de notre temps qui est celui de grands bouleversements comme l’humanité en a bien peu connus et qui attend son heure.

C’est dans ces moments qu’on a besoin des artistes pour donner des expressions, des emblèmes, des représentations, donner force au renversement des valeurs, lever la censure, encourager la transgression sociale, proclamer quelques vérités bien senties, trouver des mots d’ordre pas trop bêtes, faire honte aux petits intérêts, mobiliser l’humour le plus féroce. C’est dans le milieu artistique sans doute que les valeurs d’une société s’expérimentent d’abord, c’est là que le prix de la vérité est le plus élevé souvent qui condamne l’artiste à la misère d’être un éclaireur, un peu trop en avant, pas le petit malin qui rafle la mise, question de priorité (on ne peut servir deux maîtres à la fois).

Il ne s’agit pas de tout foutre en l’air ni de terroriser le voisinage ou se prendre pour la voix du peuple mais de se réapproprier sa propre vie et de refonder une démocratie de face à face en tenant compte des leçons de l’histoire et des contraintes écologiques. C’est à la fois très difficile et très exaltant de continuer l’émancipation humaine et de reprendre le flambeau de nos pères. Nous pouvons être reconnaissants à nos prédécesseurs de nous éviter de retomber dans les mêmes erreurs. S’il n’y avait pas eu le stalinisme, nous referions un parti autoritaire confisquant toute parole, s’il n’y avait pas eu la Révolution culturelle nous pourrions croire encore au pouvoir des masses, à l’homme nouveau et à la sagesse du peuple. Un homme averti en vaut deux. Une des clefs, c’est que la critique des savoirs officiels et de nos élites ne doit pas déboucher sur l’idée folle qu’on aurait la science infuse et qu’on en saurait plus qu’eux, en dehors de la vie qu’on nous fait mener. Il ne faut plus écouter les experts passivement mais savoir qu’on est tous ignorants, eux comme nous, même si ce n’est pas la même ignorance. Il ne devrait pas y avoir de honte à le reconnaître car chacun en connaît un bout et doit avoir voix au chapitre pour ce qui le regarde. C’est le principe même de la démocratie.

Apparemment, la situation ne paraît guère brillante, c’est loin d’être gagné d’avance, mais on a la chance d’une certaine façon qu’il n’y ait plus de gauche, plus de parti digne de ce nom, toujours déplacés dans les mouvements sociaux. Il n’y a pas de sauveur suprême car il ne faut compter que sur nous mais nous ne resterons pas inactifs toute notre vie, nous allons d’abord leur faire honte, puis nous prendrons la parole, nous pourrons nous regrouper ensuite et nous organiser du local au global (mais quand ?). Tout n’est pas perdu, les vainqueurs d’hier ne sont plus si fiers, c’est la honte qui gagne avant la débandade. L’avenir nous appartient, la lutte continue, le combat reprend...

Jean Zin


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