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Une puissance émergente ou émergée

par Fanny Costes
samedi 27 octobre 2012 par Pierre

Article publié dans le bimestriel "Pays émergents", notamment sur la base d’un entretien avec Laurent Delcourt, chercheur au Centre tricontinental.

Le 2 octobre 2012

Le Brésil n’est plus un inconnu dans le grand jeu de la mondialisation. Si les images du carnaval et des favelas, ces antres de la pauvreté et du crime, perdurent, souvent à juste titre, le pays a su se faire valoir autrement depuis le début du XXIe siècle. L’accession de Lula, un ouvrier, à la présidence de la République, et sa popularité confirmée après deux mandats, ont donné au Brésil une nouvelle envergure. Et le pays ne cache pas son souhait de figurer au premier rang des nations.

L’essor du Brésil n’est pas récent. Si la politique menée par Lula a marqué les esprits, et que l’élection récente de Dilma Rousseff à la tête de l’État a confirmé la confiance que le peuple a placée dans les actions poursuivies depuis dix ans, il faut resituer cette ascension dans une trajectoire plus large.

C’est dans les années 1930 que le Brésil, sous l’impulsion de politiques relativement volontaristes, a entamé son développement. L’agriculture a d’abord été diversifiée, elle est devenue l’un des fers de lance incontesté du commerce extérieur. Même sous la dictature militaire, dans les années 1970, les dirigeants ont décidé d’impliquer l’État, et d’accompagner le développement industriel du pays par des politiques publiques spécifiques.

Plus récemment, les politiques mises en oeuvre par le prédécesseur de Lula, Fernando Henrique Cardoso, ont aussi concouru aux succès du pays. Il s’est attaché à faire du pays un État de droit, a lancé un plan drastique d’équilibre des comptes et a largement ouvert le pays au commerce international comme aux capitaux étrangers.

Le développement actuel du Brésil ne tient donc pas uniquement à la présidence de Lula. Reste que sa popularité n’est pas née de son « seul charisme auprès des couches les plus déshéritées de la population […] D’autres facteurs interviennent comme, dans un pays « malade » de ses inégalités, l’amélioration de la situation sociale, surtout de celle des plus démunis, l’évolution positive de la situation économique dans un environnement international favorable avec l’apparition de la Chine comme nouveau partenaire commercial », explique Pierre Salama, économiste spécialiste du Brésil*.

Car le pays a aujourd’hui des atouts considérables. Sixième puissance économique mondiale, il a su diversifier son économie et s’insérer dans la mondialisation.

C’est tout d’abord un grand pays agricole. Premier producteur de viande de poulet, deuxième de viande de boeuf, premier producteur et exportateur d’oranges, premier producteur de café… Le Brésil bat tous les records, et pas uniquement dans ce domaine, car c’est aussi, par exemple, le troisième producteur d’avions au monde. Il dispose également d’un secteur de pointe en matière d’industries pharmaceutiques, dans le domaine de la communication, ou dans le secteur financier. Le Brésil possède donc un tissu industriel complexe et diversifié qui a été renforcé grâce à une action volontariste de l’État, ce qui le distingue, dans la région notamment, de pays comme l’Argentine qui reste l’unique exportateur de matières premières. Dernièrement, d’importantes réserves de pétrole ont été détectées au large des côtes de São Paulo. Une découverte qui, à l’avenir, devrait faire du pays un grand exportateur d’or noir. Des atouts incontestables donc, auxquels s’ajoute une ouverture internationale relativement fructueuse. Depuis Cardoso, mais surtout sous l’impulsion de Lula, la politique internationale, commerciale et géostratégique, est devenue un moteur du développement. L’un des grands objectifs de Lula, lorsqu’il a accédé à la présidence, était d’infl échir le rapport qu’entretenait le Brésil avec les grandes puissances mondiales en faveur d’un monde multipolaire dans lequel le pays pourrait trouver sa place. « Lula va donc se lancer dans un activisme diplomatique tous azimuts en passant des accords avec les pays du Sud, et en premier lieu avec les grands pays émergents, Inde, Chine, Afrique du Sud, en mettant en place des sommets intercontinentaux ou interrégionaux, notamment avec les pays arabes ou africains », souligne Laurent Delcourt, sociologue et historien, spécialiste du Brésil.

La Chine, premier partenaire commercial

L’objectif de cette diplomatie très efficace – le personnel diplomatique brésilien est l’un des plus qualifiés d’Amérique latine – a été atteint sur de nombreux points. Elle a permis de s’assurer des alliés au niveau international, donnant ainsi plus de marge de manoeuvre au pays. Lula a mené une politique volontariste et fidèle aux intérêts nationaux. Tout le monde a été étonné, à partir de 2003, que le pays s’impose et mette, par exemple, en échec les accords de Cancun sur la libéralisation des échanges. Sans parler du soutien au président déchu du Honduras, renversé par un coup d’État en 2009. À ce momentlà, le Brésil va entamer un véritable bras de fer avec Washington.

Lula a donc mis en oeuvre des actions beaucoup plus fermes, qui vont notamment permettre l’entrée du pays dans le groupe du G20, ou la prise de commandement de la force déployée par les Nations- unies en Haïti (Minustah). Il veut rendre le pays indispensable. Il a d’ailleurs formé des alliances stratégiques, militaires ou industrielles, avec la France et la Russie notamment, pour se faire reconnaître en tant que membre à part entière du Conseil de sécurité de l’ONU. Mais les États-Unis, et d’autres grandes puissances, refusent de lui reconnaître ce rôle. Les premiers ont jusque-là maintenu une attitude condescendante à l’égard du Brésil. Et, alors qu’il avait proposé ses services dans la résolution du confl it israélo-palestinien, l’initiative brésilienne avait été qualifi ée d’« ingénue » et de « risible » par Hillary Clinton. Malgré son volontarisme, le Brésil se heurte encore à plus fort que lui.

Cette politique lui a également permis de s’assurer des débouchés économiques. Il est bien implanté en Afrique où 30 ambassades travaillent à l’approfondissement des échanges commerciaux. Et, surtout, le Brésil a conclu des partenariats de taille avec la Chine. Ses exportations vers Pékin sont passées de 3,14 % du PIB en 2002 à 6,20 % en 2006, pour atteindre aujourd’hui près de 10 %. La Chine est ainsi devenue le premier partenaire com- mercial du Brésil devant les États-Unis, avec lequel les échanges commerciaux ont été divisés par deux entre 2002 et 2010. De plus, le Brésil a confirmé sa place de leader en Amérique latine.

De nécessaires réformes

Reste que ces percées à l’échelle internationale ne peuvent cacher les déséquilibres internes d’un pays qualifié par la plupart des spécialistes, et depuis 1950, de « pays des contrastes ». Si les inégalités territoriales et sociales se sont réduites depuis, le Brésil reste l’un des dix pays les plus inégalitaires au monde. Avec un coefficient Gini (mesure du degré d’inégalité de la distribution des revenus d’une société) de 0,53, il arrive même derrière la Chine (0,47).

À cet égard, les choix politiques opérés par Lula et poursuivis par Dilma Rousseff ont été paradoxaux, même si des actions ont été menées pour réduire la pauvreté et les inégalités. Beaucoup ont estimé que Lula avait poursuivi les politiques de son prédécesseur libéral. Car le président a maintenu une politique très orthodoxe sur le plan budgétaire, notamment pour attirer les financements extérieurs, limitant ainsi les capacités financières de l’État à investir dans des réformes sociales d’envergure.

Des changements importants ont tout de même été opérés. Lula a d’abord mis fin à la vague de privatisations lancée par son prédécesseur. Il a empêché la prise en main par des groupes d’intérêts privés de la grande entreprise pétrolière du pays, Petrobras, et de banques comme la Caisse de crédit fédérale. Des mesures qui étaient demandées par le FMI pour accorder sa confiance au Brésil. Il a renoué avec l’investissement public pour mettre en oeuvre des politiques sociales relativement soutenues. Cette politique étatiste s’est accentuée au cours de son deuxième mandat, et continue aujourd’hui. Mais elle n’a pas permis de modifier la structure de la répartition de la richesse et du revenu. Toutefois, des changements importants ont été opérés durant son mandat. Bolsa Familia par exemple, ou la Bourse des familles, qui a acquis une renommée internationale, ne représente que 0,4 % du PIB. Elle touche environ 12 millions de foyers, mais le complément de revenu versé aux familles pauvres ne leur permet souvent pas d’atteindre le salaire minimum mensuel de 510 réaux (230 euros environ). Une mesure qui ne permet pas de réduire en profondeur les fortes inégalités, surtout quand le remboursement de la dette publique représente 5,2 % du PIB.

Les conditions de vie ont davantage progressé sous l’effet d’une politique de relance de la demande intérieure favorisée par l’amélioration des conditions de travail. Le salaire minimum a nettement été augmenté, passant de 250 réaux en 2003 à 510 réaux en 2010. De plus, 14 millions d’emplois ont été créés sous les mandats de Lula. Une grande partie des emplois informels a été régularisée, donnant ainsi un statut à ceux qui les occupaient.

44 % des terres appartiennent à 1 % de propriétaires

Pourtant, pour réduire significativement les inégalités, des réformes plus profondes devraient être menées sans pour autant peser fortement sur les finances de l’État. Réforme agraire et réforme fiscale sont nécessaires.

Historiquement au Brésil, la terre a été et reste un facteur d’inégalités : 44 % des terres appartiennent encore à 1 % de propriétaires, et le pays compte encore 10 millions de paysans sans terres. Sur ce point, la politique de Lula a été contradictoire. Il a privilégié les grandes surfaces agricoles et favorisé l’exportation des produits. S’il a distribué des terrains publics à certaines familles, il s’agissait de terrains économiquement peu rentables. Le Brésil contemporain compte sur la croissance de ses exportations pour financer ses politiques. Mais cette stratégie, de plus en plus centrée sur l’agrobusiness, entraîne des dégâts sociaux et environnementaux et risque de déséquilibrer l’économie au profit d’une reprimarisation dangereuse pour l’avenir du pays.

Une profonde réforme fiscale est, par ailleurs, souhaitable. Le pays a l’un des régimes fiscaux les plus régressifs qui soient, un système de taxation basé sur l’impôt indirect. Cela signifie par exemple qu’une famille qui gagne moins de deux salaires minimum, va payer 48 % de ses revenus, alors qu’une famille qui gagne 30 fois ce salaire minimum contribuera pour 26 % à peine de ses revenus. Cette inégalité est encore plus visible pour l’impôt foncier, quasi inexistant (moins de 3 % des recettes fiscales de l’État). C’est donc un système d’imposition qui pèse essentiellement sur les petits revenus et la classe moyenne. Des tentatives de modification de cette situation ont eu lieu, notamment en rehaussant l’impôt sur la tranche la plus haute des revenus, mais ont été systématiquement bloquées par les parlements, le Congrès et le Sénat. « Il faut rappeler que le Parti travailliste (PT) au pouvoir ne détient que 20 % des sièges au Parlement, souligne Laurent Delcourt. Il y a donc un certain nombre de contraintes politiques qui pèsent dans la prise de décisions et empêchent le gouvernement d’aller plus loin dans les réformes qu’il souhaite mener. » La politique brésilienne est donc contradictoire. Le pays est aujourd’hui partagé entre son activisme international et économique et les exigences de développement intérieur. Il a émergé sur la scène internationale mais reste fragile. À trop miser sur les exportations et les alliances internationales, le pays ne peut dégager les marges financières suffisantes pour agir à l’intérieur de ses frontières. Son système politique complexe et très fragmenté n’arrange rien. Des réformes sont donc nécessaires.

Reste à savoir si le Brésil et sa présidente, Dilma Rousseff, réussiront à imposer l’équilibre qui donnera au pays la place qu’il souhaite occuper.

Source : CETRI


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