robin-woodard

« Indignés » de Roumanie : les raisons de la colère

Par Julia Beurq
jeudi 26 janvier 2012 par Pierre

Il a neigé à petits flocons tout le weekend, mais cela n’a pas tenu. Les « indignés » roumains, eux, tiennent bon. Certes moins nombreux et moins vaillants qu’il y a dix jours, il ont occupé la place de l’Université de Bucarest pour la dixième journée consécutive. Malgré le froid, le gel et la neige, les Roumains continuent de crier leur colère. Quelques éclaircissements sur les causes de la révolte, alors que les syndicats entrent dans l’action.

Le Courrier des Balkans, 23 janvier 2012.

La neige s’est transformée en boue. La colère des premiers jours en désenchantement. Les voix se sont éraillées, mais le thé bouillant préparé par certains manifestants remonte le moral à tous. Même si l’animation et l’excitation du début sont retombées, selon George, l’un des initiateurs du mouvement Occupy Bucharest [1], « tous ces débats qui ont enfin lieu dans la société roumaine sont un oasis de santé pour les Roumains. Ils se sont tus pendant 22 ans, voilà d’où vient la multitude de voix qu’on entend. Notre sens civique était difficile à faire renaître, mais une fois qu’il a pris racine, il est bien là ».

Pourtant, les journalistes sont moins présents. Les télévisions ont coupé le fil de nouvelles qui transmettait le mécontentement général au gouvernement et au président. À croire que ce dernier n’entend rien : aucune déclaration officielle n’a filtré, Trajan Basescu n’a pas dit un mot sur les protestations qui ont lieu dans tout le pays. Certains le comparent déjà à Ion Illiescu, le premier président après la chute du communisme, qui avait lancé en 1990 à propos des manifestants : « laisser les mariner dans leur jus ! ». Pourtant, à entendre nombre de protestataires, « ce n’est pas le froid qui nous fait peur ! Nous avons eu la patience de rester dix jours sur la place, et nous continuerons jusqu’à ce les choses changent ». Une enseignante rajoute, « nous sommes un peuple tolérant, mais nous sommes arrivés à la limite de notre patience ».

Une révolte tardive

Depuis deux ans, les Roumains avaient bien des raisons de descendre dans la rue. C’est ce qu’ils ont fait à plusieurs reprises, en protestant à l’appel des syndicats contre les mesures d’austérité, mais sans succès malgré leur nombre. Entre la baisse de 25% des salaires des fonctionnaires, celle de 15% des retraites, l’augmentation de la TVA, à 24%, les diminutions des aides sociales, les prétextes sont nombreux. Narcis Iordache, collaborateur du site anti-corruption Romania Curata confirme : « j’ai la sensation que cela aurait dû commencer il y a bien longtemps. L’été a vu les prémisses de cette révolte, lorsqu’il a y a eu de petits rassemblements à Bucarest, et de plus importants dans toute l’Europe. Mais là, il y a eu un déclencheur qui a tout fait exploser ». Ce « déclencheur » a été la démission du docteur Arafat, initiateur du service d’urgence en Roumanie à la suite de l’entrée dans le débat public de la réforme de la santé.

Avant cet événement, le gouvernement avait également engagé sa responsabilité sur une série de loi – sans les faire voter au Parlement – qui ont amplifié l’insatisfaction générale. Il s’agit du nouveau Code du travail adopté en février dernier et de la loi concernant le regroupement des élections locales et parlementaires qui attend d’ailleurs d’être validée par la Cour constitutionnelle, saisie par l’opposition. Selon Narcis Iordache, « la manière dont ces lois ont été passées illustre clairement qu’il y a un gouffre entre le pouvoir et le peuple. Les citoyens ressentent qu’il n’existe pas de dialogue entre eux et le gouvernement si ce dernier prend des décisions sans les consulter. Ils veulent qu’on les respectent ainsi que leur point de vue. »

Une presse discréditée et la soif de démocratie

D’autres banderoles sont apparues au fil des jours : « images truquées dans une presse manipulée », « presse indépendante = 0 ». Ces slogans très critiques à l’égard du « quatrième pouvoir » illustrent bien le manque total de crédibilité de la presse et notamment de la télévision. Dans un pays où les conglomérats de presse appartiennent à des magnats proche des partis politiques, ces critiques ne sont pas surprenantes et se ressentent lors des manifestations : certains journalistes ont été insultés, une camionnette de la télévision publique a reçu des pierres. Selon Mircea Toma, fondateur d’Active Watch, l’agence de surveillance de la presse créée en 1994, « la presse abandonne son professionnalisme. Elle a basculé en faveur de certains acteurs politiques et donc cela se retourne contre les journalistes. » Toujours selon lui, « la presse reste tout de même un vecteur d’influence » et c’est par elle que le peuple transmet au pouvoir ses doléances.

Des doléances qui parlent d’elle-même : « A bas les voleurs ! », « Tous les partis sont corrompus », « Démocratie réelle maintenant ». Les statistiques montrent que la participation des Roumains aux élections diminuent tous les ans et que la confiance dans les partis politiques se restreint. Selon une étude publiée en mai 2009 par l’Institut pour les politiques publiques, la participation aux élections législatives en 1990 était de 86,2%. En 2008, elle est tombée à 39,2%. Ce qui n’étonne pas George, du mouvement Occupy Bucharest, « il faut trouver une autre forme de système et redonner du pouvoir au citoyen, afin que son implication dans la société soit plus active ».

La suite du mouvement ? Alex, le collègue de George prend la parole, « le prochain pas, c’est l’arrivée des syndicats et celui d’après, la grève qui amènera une pression publique et économique ». La grève, pour le moment, n’est pas prévue au programme, mais les syndicats sont enfin entrés dans la danse : trois manifestations sont prévues cette semaine.

Source : Le Courrier des Balkans

[1Occupy Bucharest est un mouvement civique inspiré de celui créé aux Etats-Unis à Wall street le 17 septembre 2011. Occupy Wall Street dénonce le capitalisme financier et s’inspire du printemps arabe dans la manière d’utiliser les réseaux sociaux et des indignés d’Espagne, dans leurs revendications.


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 239 / 621362

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Monde  Suivre la vie du site Europe  Suivre la vie du site Balkans  Suivre la vie du site Roumanie   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.21 + AHUNTSIC

Creative Commons License