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Crise, austérité et résignation : la révolution grecque n’aura pas lieu

par Evangelia Adamou
jeudi 24 novembre 2011 par Pierre

Les manifestations de la place Omonia ne doivent pas faire illusion. La majorité de la population grecque accepte les explications « officielles », faisant des fonctionnaires les principaux responsables de la crise... La lutte contre la corruption passe au second plan, tandis que tout le monde semble avoir oublié que le nouveau Premier ministre, Lukas Papademos, est l’un des « fraudeurs de l’euro ». Pourtant, les conditions de vie de la population ne cessent de se dégrader. Reportage dans une Grèce résignée plutôt qu’indignée.

Le Courrier des Balkans, mardi 22 novembre 2011

La Stratégie du choc, le fameux essai de Naomi Klein figure bien parmi les meilleures ventes de livres en Grèce, mais la classe moyenne grecque est encore loin de prendre conscience des ressorts de la situation économique et sociale du pays. Elle semble, au contraire, convaincue du bien fondé des réformes exigées par l’Union européenne (UE), la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI). Les citoyens « ordinaires » argumentent en experts, chiffres à l’appui, en faveur du plan le plus efficace de remboursement de la dette, dans ce qui semble plus être un débat technique qu’un débat politique.

Pour les classes moyennes grecques, la dette est là, bien réelle et aucun « complot capitaliste » ne l’explique. La faute en reviendrait aux services publics grecs et aux privilèges des fonctionnaires. L’attaque idéologique contre les fonctionnaires est bien ancrée dans la société grecque qui y voit la source d’une grande partie des problèmes du pays. C’est devenu un lieu commun de situer les racines de la crise actuelle dans la politique des années 1980, quand le Pasok d’Andreas Papandreou, alors Premier ministre, « distribuait » de l’argent aux classes moyennes. Retraitée de la banque de Grèce, Maria pense que c’est à cette politique de redistribution qu’est due la crise actuelle. Vassiliki, retraitée de l’enseignement secondaire et ancienne syndicaliste, dénonce aussi les privilèges du secteur public : « Il est insupportable que certains fonctionnaires soient grassement payés pour travailler si peu », affirme-t-elle.

Cette position est largement répandue parmi la classe moyenne. Parlant des enseignants, un ancien entrepreneur s’exclame : « en Grèce, on ne travaillait pas. Dans le public, on travaillait trois heures par jour ! » Ce jugement intériorisé par les enseignants eux-mêmes : « nous nous sentons coupables de ne pas donner des cours pendant l’été. Tout le monde nous accuse comme si on était les responsables de la crise », dit Marina, enseignante du primaire. L’inefficacité et la lenteur du service public ainsi que la corruption à tous les étages ont fini par exaspérer la population et ont facilité son adhésion à la procédure de démantèlement des structures étatiques et des entreprises publiques, qui a été accélérée par la crise.

En matière d’éducation par exemple, l’habitude était bien établie de compléter le cursus scolaire, gratuit mais jugé insuffisant, par des cours privés préparatoires au concours national universitaire. Parmi les enseignants de ces cours privés, on retrouvait souvent des enseignants du public qui arrondissaient ainsi leurs fins de mois. S’est ainsi établie l’idéologie d’un secteur public inefficace face à un secteur privé compétent. Les médias ont surfé sur ce mécontentement durant la crise en mettant en avant certains cas qui à coup sûr aller « indigner » la population : le départ à la retraite à 35 ans pratiqué à la société nationale de téléphonie OTE (Organismos Tilepikionion Elladas, Organisme des Télécommunications de la Grèce), ou bien le départ à la retraire d’une secrétaire fonctionnaire du Parlement avec 400.000 euros d’efapaks, la prime de départ à la retraite. Tout en pensant garder une distance et un regard critiques face aux médias, la classe moyenne éduquée et les élites ne font en réalité que reprendre et s’approprier des arguments qui leur sont offerts.

Omniprésente corruption

La vie professionnelle et la vie quotidienne en Grèce ont longtemps été marquées par la corruption, entretenue par le Pasok des années 1980 : « En Grèce tout le monde était corrompu, tout le monde se faisait payer des pots-de-vin, du premier secrétaire du parti jusqu’au concierge syndicaliste », clame Vassilis, entrepreneur à la retraite. La pratique du pot-de-vin était très présente dans le système public de santé à travers la fameuse pratique des fakelakia, des « petites enveloppes » contenant l’argent non-déclaré que le patient devait et doit toujours donner aux médecins. Même si le Pasok de Yorgos Papandreou avait déclaré vouloir mettre fin à cette pratique, les patients disent ne pas pouvoir aller devant la justice de peur d’être catalogués comme « mauvais patients » et de se voir par la suite refuser l’accès aux soins par les médecins.

La plupart des Grecs rejette cette politique de la « dénonciation » des mauvaises pratiques comme moyen de résoudre le problème de la fraude fiscale. Ils estiment que l’État devrait mettre en place des moyens efficaces pour contrôler les fraudes. Aujourd’hui encore, les professions libérales ne donnent pas de factures, de nombreuses chambres d’hôte ne sont pas déclarées à l’Office de tourisme, et tout un pan de l’économie tourne au noir comme avant la crise. Pour cette raison, la population qui espérait que ces pratiques cessent à l’occasion de la « crise » se dit largement déçue du gouvernement Pasok qui n’a pas su tenir ses promesses.

Cependant, dans la chasse aux coupables, la mise en cause de la responsabilité des hommes politiques n’est pas vraiment à l’ordre du jour et aucune procédure judiciaire n’est lancée à l’encontre des gouvernements sortants. Au contraire, Lukas Papademos, gouverneur de la banque de Grèce lors du passage de la drachme à l’euro, qui compte donc parmi les « fraudeurs » ayant transmis de faux chiffres à l’UE, se trouve désormais à la tête du pays et obtient la confiance du Parlement et, semble-t-il d’après les sondages, du peuple grec.

Le mouvement pour la mise en place d’une commission d’audit indépendante (« Epitropi Logistikou Elegxou », ELE) pour examiner la constitution de la dette, en s’inspirant de l’exemple de l’Équateur de Rafael Correa, reste confidentiel (55.977 signatures le 7 août 2011). En effet, les négociations des partenaires européens obtenant la réduction de la dette en octobre 2011 semblent aboutir au même résultat rendant inutile toute autre initiative populaire. À l’été 2011, les attaques populaires contre les députés qui ont voté pour le plan d’austérité restaient le fait de quelques « indignés » : les agressions verbales, les affiches présentant les députés comme des criminels et les attaques des élus à coup de pots de yaourt à leur sortie du Parlement ont été condamnés par la presse comme les actions antidémocratiques d’une « foule paranoïaque ».

Une population bien peu « indignée »

La Coalition de la gauche radicale Syriza, critique vis-à-vis de la politique actuelle, a été tenue pour responsable de l’orchestration de ces attaques. Dans cette ambiance tendue, deux ministres avaient rendu leur voiture de fonction et refusé leurs primes en guise de solidarité avec le peuple. Ces initiatives avaient soulevé un tollé chez les députés, les plus modérés argumentant qu’une telle décision devrait être collective pour être légitime.

Mis à part les protestations pacifiques des « indignés » qui se rassemblent dans les places publiques à travers le pays et qui sont accueillies avec une certaine sympathie par la population, les manifestations organisées par les syndicats et les partis politiques sont fustigées par l’opinion. « Ce n’est pas par les manifestations qu’il faut résoudre le problème. Les partis doivent tous se mettre d’accord pour faire face à la crise », assurait avec émotion l’entrepreneur retraité Vassiliki, en répétant les nombreuses incitations de l’UE et des États-Unis pour que le Parlement grec se montre solidaire du programme politique et économique gouvernemental. Chose faite, avec le gouvernement d’union de Lukas Papademos qui accueille même au gouvernement le parti d’extrême droite Laos, avec quatre ministres et secrétaires d’État dont le ministre des Transports, Makis Voridis, censé mettre fin aux actions de protestations des syndicats des propriétaires de taxis face à la libéralisation de leur métier.

« Chacun tient à ses privilèges », dénonce Eleni, employé municipal. Les actions de protestation de l’été 2011 ont été massivement rejetées par la classe moyenne : « C’est irresponsable en pleine saison touristique. Que vont faire ces touristes ? Ils ne vont pas revenir », dénonce Eleni. En effet, l’une des campagnes les plus actives du gouvernement, relayée par les médias, vise à l’étouffement des protestations. Comme dans d’autres pays touristiques, l’argument d’une paix sociale nécessaire au bon déroulement des activités touristiques est souvent employé.

Le ministre de l’Économie, Evangelos Venizelos, avait déjà argumenté suite aux négociations de la dette en juillet 2011, qu’il incombait au peuple d’obéir et de se comporter de manière exemplaire. Dimitris, chef de bureau d’un ministère important, se dit convaincu que la Grèce aurait besoin d’une « forte dose de capitalisme ». Il soutenait déjà avant l’arrivée au pouvoir de Lukas Papademos que les recommandations du FMI et de l’UE devraient être exécutées par des technocrates qui ne craignent pas le coût politique et qui ne se laissent pas impressionner par les syndicats et les manifestations. La démocratie parlementaire pose en effet de nombreux problèmes à l’application rapide de programmes de privatisation du FMI.

Des salariés à 2 euros de l’heure, 400 euros par mois...

Entre temps, les salaires et les retraites baissent, alors que la TVA atteint 23 %. L’activité de services publics comme les transports est réduite, voire arrêtée, avec pour seule explication aux usagers de petits mots d’excuse affichés par les employés. À Athènes, personne ne sait quand les bus vont passer. En province, personne ne sait quel itinéraire va suivre le bus : suite à la réduction du service les chauffeurs sont amenés à improviser pour servir la clientèle. Les bus scolaires de province ont souvent été supprimés : les parents devront désormais trouver d’autres moyens pour amener leurs enfants à l’école située au village voisin.

La « génération des 700 euros » qui protestait en 2008 semble déjà faire partie du passé : Evangelia, jeune diplômée, cherche du travail dans des maternelles privées pour 400 euros mensuels à plein temps, alors que dans le public le salaire est de 1.200 euros pour le même poste. Depuis quatre ans, elle travaille dans un paidotopos, un type de café courant en Grèce qui propose des activités pour les enfants pendant que leurs parents prennent leur consommation. Elle garde les enfants pour 2 euros l’heure : « J’étais payée 3 euros avant la crise, mais le propriétaire m’a expliqué qu’il ne s’en sortait pas… Que pouvais-je faire ? C’est mieux que rien ». Le concours de recrutement dans l’enseignement public n’aura peut être pas lieu cette année, puisque qu’il n’y aura pas de postes à pourvoir, en application des mesures de non remplacement des départs en retraite.

« On s’en sortira », assure Panos, un retraité de l’enseignement supérieur. « Si l’on n’a plus de retraite, on retournera dans nos villages et on vivra de nos jardins potagers comme pendant la guerre. Ce sont les jeunes qui vont devoir tout supporter ». En effet, les accords entre le gouvernement grec et l’Union européenne garantissent la pression sur les emplois au moins pour les trente ans à venir.

Source : Le Courrier des Balkans

Linguiste, Evangelia Adamou travaille au laboratoire LACITO du CNRS.


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