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SLOW SCIENCE – LA Désexcellence

par Olivier P. Gosselain
mercredi 28 septembre 2011 par anik

Ça a commencé comme ça. Une poignée de collègues issus de disciplines différentes, l’envie de travailler ensemble, un financement de cinq ans, des séminaires réguliers où le plaisir d’échanger se mêlait à un sentiment grisant de progression et, au final, des objets d’étude, des rencontres et des résultats qui dépassaient de loin nos attentes initiales.1 Une belle histoire de recherche, en somme, pour une petite communauté regroupant des académiques, des doctorants et des étudiants.

Le groupe n’avait pas en commun que des objectifs scientifiques. Il partageait aussi une conception de la recherche et des relations entre chercheurs centrée sur la convivialité, l’intelligibilité, l’échange et la volonté de bien faire son travail. Rien de révolutionnaire à première vue. Mais le décalage avec les politiques de recherche développées par nos institutions nationales et internationales était pourtant flagrant. Il y avait loin, en effet, entre ces valeurs et les injonctions de productivité, de rentabilité et d’immédiateté inlassablement ressassées par nos managers académiques.

Frappés par ce décalage et convaincus que notre façon de procéder était humainement et scientifiquement plus satisfaisante, nous avons esquissé l’idée d’un mouvement Slow Science – sorte de doigt d’honneur académique à ce Nouvel Ordre de la recherche. La filiation avec Slow Food était d’autant plus évidente que deux des valeurs qui nous tenaient à cœur étaient le plaisir et la créativité. Ici encore, rien de révolutionnaire. Retirez ça de la recherche : que reste-t-il ?

Le hasard a fait que nous avons été soumis quelques temps plus tard à une évaluation de laboratoire. L’outil destiné à mesurer nos performances était un formulaire standard, sorte de canif suisse du coaching en entreprise, avec son inévitable analyse SWOT2. C’était déconcertant de naïveté et presque embarrassant à remplir. Mais à une question au moins, portant sur notre conception de la recherche, nous avions apporté une réponse sincère : plaisir et créativité. Ce fut le point de rupture pour les duettistes en costume sombre qui pilotaient le groupe d’évaluation. De tels termes, nous affirmaient-ils, étaient tout simplement inacceptables. Indignes de figurer sur un formulaire d’évaluation et preuves évidentes de notre manque de sérieux.

Émergence d’une communauté

Les évaluateurs et leur rapport sont sortis de notre vie aussi rapidement qu’ils y étaient entrés. L’histoire serait donc sans conséquence, si elle ne soulignait l’énorme décalage qui s’est installé entre une conception bureaucratique de la recherche, fondée sur les préceptes de l’économétrie et de la communication d’entreprise, et sa pratique concrète, fondée sur l’engagement mutuel de chercheurs qui s’efforcent avant tout de faire honnêtement leur travail. Elle conduit également à s’interroger sur ce qu’apporte cette « excellence » dont on nous rebat inlassablement les oreilles en termes de satisfaction et de réalisation personnelles.

Nous sommes manifestement nombreux à nous poser la question. Une petite recherche sur le Net confirme d’ailleurs que les bonnes idées naissent rarement seules : la notion de « Slow Science » est dans l’air depuis vingt ans au moins. Apparue très paradoxalement sous la plume d’Eugene Garfield3, le père de la bibliométrie et de « l’impact factor »4, elle a ensuite été sporadiquement mentionnée par des chimistes et physiciens américains ou australiens, avant de faire son apparition en Europe dans l’univers des sciences humaines. Ce passage des sciences de la Nature aux sciences de l’Homme et du monde anglo-saxon à l’Europe (à l’exception notoire de l’Angleterre) correspond grosso-modo à la trajectoire historique des politiques de recherche centrées sur la compétitivité et la productivité. Les occurrences du concept de Slow Science se lisent ainsi comme les symptômes d’un malaise qui n’a cessé de s’étendre durant les dernières décennies. Toutes apparaissent d’ailleurs indépendamment les unes des autres, ce qui montre qu’il ne s’agit pas d’un phénomène de mode, mais d’un mouvement de fond, né de la prise de conscience d’un problème par les acteurs eux mêmes, et d’une tentative de réponse remarquablement convergente.

Un aspect fondamental de cette convergence est qu’elle nous prémunit de toute tentative de confiscation du concept. Inutile de sombrer nous aussi dans la compétition et l’enfermement. Si Slow Science peut devenir un mouvement permettant à la fois de nous transformer nous mêmes et de transformer notre univers de travail, c’est probablement à la façon d’un logiciel libre5. L’approche classique – centralisée et experte – devrait en effet céder la place à une construction collective, plus apte à faire émerger une forme stable et cohérente de résistance. Au lieu de mouvement, on parlera alors de communauté.

Symptômes et solutions

Pour mieux cerner les termes de la réflexion à entreprendre, examinons brièvement le contenu des quelques appels en faveur d’une approche Slow Science. Le plus simple est de procéder chronologiquement, en commençant par Eugene Garfield. Ce dernier fustige l’image populaire d’un progrès scientifique essentiellement lié à une succession d’éclairs de génie et de découvertes fortuites. Les percées importantes, écrit-il, sont plus souvent issues de décennies de travail. Elles proviennent d’individus « qui labourent opiniâtrement un champ mûr pour une découverte, et qui sont préparés intellectuellement à reconnaître et exploiter des résultats inattendus ». En matière de recherche, la lenteur et la constance l’emportent donc sur la vitesse et la versatilité. Le danger vient de la pression exercée par l’opinion publique sur les chercheurs – via les politiques de financement – dont on attend qu’ils obtiennent des résultats immédiats, dans des domaines qui changent sans cesse au gré de l’actualité. Ce que déplore Garfield, en définitive, c’est le déséquilibre actuel entre les recherches de type « curiosity driven » et « objective driven ».

Dans un courrier adressé à Nature6, Lisa Alleva (biochimiste) recentre la critique sur le comportement des scientifiques et particulièrement celui de ses jeunes collègues, engagés dans une course effrénée pour obtenir des financements, une direction de laboratoire ou une titularisation. Cette frénésie finit par les écarter des fondements mêmes de la recherche. « En me détachant des ambitions de mes pairs », écrit-elle, « j’ai découvert un secret : la science, la slow science, est peut-être le passe-temps le plus enrichissant et le plus agréable que l’on puisse avoir. »7 L’origine de cette découverte ? Un petit laboratoire dans lequel les chercheurs ont toute liberté de « lire la littérature, de formuler des idées et de préparer soigneusement [leurs] expériences », mettant en œuvre des « stratégies réfléchies. »8

Des idées du même ordre sont défendues par Dave Beacon, un physicien spécialisé en informatique quantique.9 Séduit par les appels au ralentissement dans de multiples domaines et soucieux de trouver un rythme de vie plus équilibré, il s’interroge : « Quels changements faudrait-il pour faire advenir une “science plus lente” ? Et que nous apporterait concrètement ce ralentissement ? » En ligne de mire : la course folle qui conduit à sacrifier la réflexion sur l’autel de délais toujours plus courts – appels à projet, demandes de financement, publications, communications – ou l’inquiétude qui nous saisit lorsque nous voyons s’élever la pile des nouvelles publications sur le bureau d’un collègue. Refuser cette course ne revient pas à réduire sa quantité de travail, mais à transformer son rapport au travail. Et cela en s’offrant notamment le « luxe » de s’absorber tout entier dans un problème ou de folâtrer, courir ou bricoler pour nourrir sa réflexion. En se donnant le droit de savourer et partager les contributions qui nous émerveillent, plutôt que de se sentir obligé de les critiquer ou d’en produire une version légèrement altérée. En trouvant le temps, au final, de s’interroger sur ce que l’on recherche vraiment dans la recherche. Le problème est qu’il est très difficile d’atteindre des conditions propices à un tel recentrage lorsque les financements de projet privilégient systématiquement le court terme. Des programmes qui ne dépassent pas un horizon de quelques années10 ont pourtant peu de chances d’engendrer des résultats satisfaisants, pour la simple raison qu’une recherche sérieuse impose souvent l’exploration méticuleuse d’innombrables culs-de-sac.

Notons que cet impératif du temps long est particulièrement cruel pour les programmes interdisciplinaires qui s’efforcent de dépasser la simple juxtaposition de domaines de recherche. Comme le constatent nos collègues F. Joulian, S. de Cheveigné et J. Le Marec, « [l]es équipes-projet qui font le pari de l’interdisciplinarité se trouvent [...] dans la nécessité de gérer les contradictions entre les exigences de résultats et retombées rapides de la recherche par projet, et le besoin de durée longue et de marges d’essais et d’erreurs, pour construire véritablement les conditions de l’interdisciplinarité. »11 Il en résulte une baisse marquée de la spéculation intellectuelle et de la créativité. Le formatage des projets commence d’ailleurs au niveau doctoral : pour espérer un financement, nos jeunes collègues se trouvent maintenant obligés de proposer des recherches balisées, qui sortent aussi peu que possible des sentiers battus. Annonçant pratiquement leurs résultats à l’avance, ils tentent ainsi de garantir le retour sur investissement. S’il fallait évaluer les projets de la génération précédente sur de telles bases, la plupart seraient tout simplement refusés. Quelle ironie, quand on pense que ses représentants occupent aujourd’hui les postes d’évaluateurs.

Toute recherche comporte donc sa part d’incertitude et demande un temps considérable pour obtenir des résultats significatifs. C’est le leitmotiv des initiateurs de la « Slow Science Academy », qui a vu le jour à Berlin en 2010.12 Dans leur manifeste13, les auteurs se présentent comme des scientifiques qui ne remettent pas en question le fonctionnement actuel de la science (auquel ils prennent tous part), mais refusent qu’on la réduise à ces seules caractéristiques.14 La science, martèlent-ils, requiert du temps. Pour lire, pour se tromper, pour découvrir la difficulté de se comprendre – surtout entre sciences humaines et sciences de la nature –, pour digérer les informations et pour progresser. Afin de préserver ces bases, sur lesquelles s’est fondée la pratique scientifique durant des siècles, nos collègues allemands proposent la création d’un lieu inspiré des anciennes Académies, où se développait naguère le dialogue en face-à-face entre les scientifiques. Leur « Slow Science Academy » aura ainsi pour mission d’offrir une possibilité de retraite aux chercheurs, leur fournissant « de l’espace, du temps et par la suite des moyens, pour qu’ils puissent mener leur job principal : discuter, s’émerveiller, penser. »15

Le dernier plaidoyer en date est un « Appel à un mouvement Slow Science »16 lancé par un anthropologue français, Joël Candau. Ses griefs ont une teneur familière : le temps nécessaire à la recherche manque de plus en plus dans le contexte actuel d’immédiateté, d’urgence, de flux tendus ; le fonctionnement des laboratoires impose la mise sur pied continue de projets que nous n’avons jamais le temps de mener correctement ; le mode d’évaluation des CV a entraîné une obsession de la quantité et la production de « milliers d’articles dupliqués, saucissonnés, reformatés, quand ils ne sont pas plus ou moins “empruntés” » ; les injonctions « d’innovation » et de « performance » poussent à sauter sans cesse d’un domaine à l’autre pour rester dans l’air du temps (et dans la compétition académique : c’est ce que l’Académie des Sciences française nomme « la chasse aux domaines à fort taux de citations et de publication »17). Quant à la dérive bureaucratique et la réunionite, elles « font que plus personne n’a de temps pour rien » : il faut se « prononcer sur des dossiers reçus le jour même pour une mise en œuvre le lendemain ». La façon de combattre cette dérive ? Donner « la priorité à des valeurs et principes fondamentaux ». Mais les propositions de Candau sont surtout d’ordre logistique et administratif : rééquilibrage des activités de recherche et d’enseignement, octroi de périodes strictement consacrées à la recherche, abandon de la bibliométrie dans les évaluations, réduction drastique du temps consacré aux tâches administratives, recentrage sur les questions de fond dans les activités de gestion.

Des VRP à la peine

Outre la frénésie, l’urgence et la compétition qui régissent aujourd’hui l’agenda scientifique, il semble qu’une cause majeure de la détresse du chercheur soit sa transformation en VRP. Inlassablement contraint de vendre ses compétences, ses idées, ses projets, son CV ou son équipe, c’est sa dignité qu’il finit par perdre peu à peu. Or, que rapportent ces transactions ? Des crédits de plus en plus incertains et quelques galons académiques, qui permettent sans doute de se rapprocher des lieux de pouvoir, mais au prix d’un éloignement des lieux de savoir. Du côté institutionnel, le gain ne concerne pas la qualité du travail accompli mais l’image de marque. Derrière les incantations magiques glorifiant l’excellence et la performance se cachent en effet des enjeux très prosaïques : accroître son stock d’étudiants et gagner quelques places dans le Classement annuel des universités du monde18. Objectif dérisoire, ce dernier ferait sourire s’il n’était pas arbitré, depuis Shanghai, par les représentants d’un État dont l’idéologie remet fondamentalement en cause un apport majeur de l’éducation : l’émancipation. Comme disent les anglo-saxons, on ajoute ici l’insulte à la blessure.

Dans cette perspective, refuser l’excellence c’est refuser une politique scientifique qui nous condamne à l’égoïsme, au calcul et à la médiocrité. Qui nous oblige à être acteurs de notre propre destruction. Car ne nous y trompons pas : la bureaucratisation et la dérive managériale du monde académique ne sont pas le fait d’acteurs externes. Comme le rappelle Yves Gingras, « [c]e sont [...] les scientifiques eux-mêmes qui succombent souvent aux usages anarchiques de la bibliométrie individuelle et qui, siégeant parfois sur différents comités et conseils d’administration d’organes décisionnels de la recherche, suggèrent d’en généraliser l’usage. Cela confirme que dans le champ scientifique, “l’ennemi” est souvent moins le “bureaucrate” que le collègue… ».19

Comment en sortir ? Deux types de réponses sont apportées par les défenseurs de la Slow Science. Il y a d’abord des propositions d’améliorations ponctuelles, plus ou moins à la marge du système. L’une d’elles serait de repenser – ou à tout le moins professionnaliser – l’évaluation de la recherche. C’est ce que préconisent également de nombreux autres collègues qui, il faut le souligner, ne remettent pas en cause le principe même des évaluations de carrière20. Autre proposition : mieux informer le public des réalités de la recherche, afin d’éviter la versatilité des politiques de financement. Ces financements devraient par ailleurs favoriser des projets à long terme, pour assurer des résultats solides. Enfin, on pourrait transformer le contexte même de l’activité scientifique en créant des « poches » de recherche sur d’autres bases temporelles. Le lancement d’une « Slow Science Academy » va tout à fait dans ce sens, puisque celle-ci offre aux scientifiques une possibilité de repli temporaire dans une sorte de « tour d’ivoire » (pour reprendre les termes de nos collègues allemands).

À côté de ces réponses pratiques, il y a des propositions plus diffuses, mais peut-être plus en accord avec l’idée d’une Slow Science inspirée du mouvement Slow Food. Ainsi, la finalité de ce dernier n’est pas d’améliorer la qualité du menu des fast food – en y imposant par exemple un quota d’aliments bio ou AOC –, mais de promouvoir un rapport à la nourriture centré sur le plaisir, le goût et la convivialité. Il s’agit, en d’autres termes, de transformer les valeurs sur lesquelles se fonde notre consommation alimentaire. Transposée à l’univers académique, cette question de valeur semble surtout liée à l’attitude adoptée dans le travail. Or celle-ci retentit sur les résultats et les récompenses qui en découlent, mais dans des termes pratiquement opposés à ceux qu’envisagent nos managers universitaires. Lisa Alleva et Dave Beacon vont clairement dans ce sens lorsqu’ils invitent à se détacher des ambitions de ses pairs, à s’absorber tout entier dans une activité de recherche ou à savourer – plutôt que jalouser – la qualité d’un travail bien fait. Une telle attitude ne favorise évidemment pas la course au ranking ou à la carrière académique. Mais elle apporte une récompense bien plus essentielle : la possibilité de tirer plaisir et fierté de son travail.

Figures d’artisans

À ce titre, adopter une démarche Slow Science consiste moins à développer un univers parallèle ou à bricoler dans les marges du système, qu’à transformer nos pratiques scientifiques en y (ré)insufflant les valeurs qui font de notre vie une vie de qualité. Deux ouvrages récents, remarquablement convergents, offrent à cet égard une figure de référence : celle de l’artisan. Le premier est le fait d’un universitaire américain, Matthew Crawford21, titulaire d’un doctorat en philosophie. Après avoir fait l’expérience de la dérive actuelle du monde académique, il l’a abandonné pour ouvrir un atelier de réparation de motos, dans lequel il mène une vie bien plus satisfaisante sur le plan intellectuel et moral. Le second ouvrage est du sociologue Richard Sennett22, qui poursuit une réflexion historique sur l’univers du travail. Tous deux partent d’un constat devenu banal : la dévalorisation du travail manuel en milieu scolaire et professionnel est concomitante au développement d’une « économie du savoir » caractérisée par un flux de connaissances de plus en plus superficielles et désincarnées. Comme bien d’autres, ils soulignent le caractère idéologique de cette séparation entre la tête et les mains. « Faire » c’est « penser » et réciproquement. Les aptitudes élémentaires sur lesquelles se fonde le travail artisanal – localiser, questionner, ouvrir23 – sont d’ailleurs identiques à celles du travail de recherche. La première implique en effet « de donner à une chose un caractère concret ; la deuxième, de réfléchir à ses qualités ; la troisième, d’en étendre le sens. »24

Les préoccupations de Crawford et Sennett rejoignent directement les nôtres lorsqu’ils décrivent les conditions nécessaires à la conduite d’une activité manuelle qui engendre à la fois de la qualité et de la satisfaction. De façon générale, l’impératif est de se soumettre aux exigences du métier, c’est-à-dire aux limitations imposées par la matière travaillée et la tâche effectuée. Ce sont en effet « les objectifs propres [de la tâche], en tant que biens en soi, qui font que je désire accomplir mon travail correctement », rappelle Crawford25. « Ils régissent de façon très stricte la “qualité” d’un produit, dimension quasi métaphysique qui échappe largement à ceux qui se contentent de calculer leurs bénéfices mais qui reste une préoccupation centrale tant pour l’usager que pour le producteur de l’objet lui-même. »26 Accepter les exigences du métier implique évidemment de refuser les solutions de facilité ou les voies de contournement. Mais également de comprendre l’importance des erreurs et de la répétition, trop souvent envisagées comme la marque d’une absence de réflexion et de créativité27. « [L]a véritable créativité est le sous-produit d’un type de maîtrise qui ne s’obtient qu’au terme de longues années de pratique. [...] L’identification entre créativité et liberté est typique du nouveau capitalisme ; dans cette culture, l’impératif de flexibilité exclut qu’on s’attarde sur une tâche spécifique suffisamment longtemps pour y acquérir une réelle compétence. Or, ce type de compétence est la condition non seulement de la créativité authentique, mais de l’indépendance dont jouit l’homme de métier. »28 C’est aussi la source de son autorité car, celle-ci ne revient pas à « occuper une place d’honneur dans un réseau social. »29

Qualité, créativité, indépendance, autorité : voilà ce qu’apporte, en plus des gains matériels, la poursuite honnête d’un artisanat. À ces bénéfices s’ajoute la fierté engendrée par « l’exécution intégrale d’une tâche susceptible d’être anticipée intellectuellement dans son ensemble et contemplée comme un tout une fois achevée. »30 Comme le conclut Sennett – dans des termes qui pourraient figurer sur un manifeste Slow Science – « les artisans sont surtout fiers du savoir-faire qui mûrit. C’est bien pourquoi la simple imitation ne procure pas une satisfaction durable ; la compétence doit évoluer. La lenteur même du temps professionnel est une source de satisfaction ; la pratique s’enracine et permet de s’approprier un savoir-faire. La même lenteur permet aussi le travail de réflexion et d’imagination – au contraire de la course aux résultats rapides. »31

Des arbres et des herbes

Les réflexions de Crawford et Sennett nous rappellent un fait essentiel : les vraies compétences, celles qui sont sources de progrès, ont une dimension pratique et éthique (un terme malheureusement galvaudé à l’heure actuelle). Elles s’incarnent et mûrissent dans des activités orientées vers la production de résultats tangibles, qui habilitent au plan aussi bien professionnel qu’individuel. Il est bon de le garder à l’esprit, au moment où nos universités se lancent dans une nouvelle réflexion sur les « référentiels de compétences ». Crawford et Sennett nous rappellent également que l’élitisme intellectuel sur lequel se fonde le monde universitaire a entraîné une extraordinaire confusion des valeurs et affaibli notre capacité de résistance à la dérive managériale actuelle. Sur quels critères évaluer la qualité d’une recherche ? Au nom de qui et à quelles fins cette évaluation doit-elle se faire ? Qui fait figure d’autorité ? À ces questions viennent s’ajouter d’autres interrogations : sur la responsabilité professionnelle, l’équilibre entre passion et obsession, le rapport à établir avec les pairs ou l’engagement vis-à-vis de ceux que l’on forme. L’exemple de l’artisanat ne nous offre pas seulement des pistes pour sortir de cette confusion ; il nous invite aussi à une plus grande humilité par rapport à d’autres formes d’expérience.

Comme je l’ai signalé plus haut, la recherche d’une forme stable et cohérente de résistance devrait se concevoir dans la perspective d’un logiciel libre, nourri et amélioré par ceux qui s’en servent concrètement. Si j’ai résumé et proposé ici quelques pistes de réflexion, le travail à accomplir reste phénoménal. Mais quelles que soient les solutions apportées, la meilleure attitude est sans doute de plonger profondément nos racines dans les interstices du système universitaire et de les cultiver, pour qu’elles finissent par faire sauter la chape idéologique qui le recouvre. On se souviendra à cet égard que les arbres à croissance lente altèrent plus durablement leur environnement que les herbes folles. L’éclat de ces dernières ne dure en effet qu’un temps, celui d’une saison…

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