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Crise globale et alternatives locales

Par Jean Zin
samedi 23 juillet 2011 par anik

Les dernières péripéties des créanciers européens pour s’assurer le remboursement de leur dette par une Grèce exsangue manifestent plusieurs évidences :

- D’abord que "la crise n’a pas encore eu lieu", qu’on ne fait que repousser mois après mois depuis 2008 par des mesures plus ou moins impressionnantes, mais qui devrait s’aggraver assez vite maintenant.

- Ensuite, qu’on ne fait à chaque fois que le minimum requis, même si ce minimum a pu être au début des sommes inimaginables, les dernières mesures étant notoirement insuffisantes, le défaut de paiement de la Grèce pouvant même avoir des effets systémiques, un peu comme la faillite de Lehman Brothers.

- Enfin que les décisions ne dépendent pas plus de nous qu’une déclaration de guerre, nous transformant en spectateurs plus qu’en acteurs de l’histoire.

La démocratie se réduit ici au fait que ceux qui prennent les décisions soient nos élus, mais ils s’enferment pendant des heures pour nous gratifier des conclusions de leur conclave sans que nous ayons notre mot à dire, ou plutôt sans que personne ne se soucie de ce qu’on peut en dire. Pas tout-à-fait, les discours dominants et des théories économiques (largement erronées) gardent une grande influence mais seulement en ce qu’ils s’incarnent dans des institutions.

Rien ne justifie ce directoire des 2 dirigeants des 2 pays les plus puissants, sauf le fait que ce ne sont pas eux qui décident mais uniquement la pression des faits dont ils ne sont que les interprètes plus ou moins mal inspirés. Certes, il ne manque pas d’intellectuels et d’économistes bien intentionnés pour dire ce qu’il faudrait faire, sauf qu’ils ne sont pas d’accord entre eux et n’ont aucun moyen d’imposer leur vue aux autres. La réalité est celle de rapports de forces et de la pression de l’urgence. Il faudrait certes convaincre le peuple allemand de se soulever pour aider la Grèce et construire l’Europe des peuples, comme on comptait sur le soulèvement des ouvriers allemands pour empêcher la guerre de 1914, mais voilà, on peut toujours attendre et espérer... L’intérêt de payer pour les autres n’est pas assez évident, de même qu’il n’est pas assez évident qu’on dépend les uns des autres avant de l’éprouver dans l’enchaînement des faits. Il n’y a donc personne aux commandes, il ne reste qu’à se laisser dicter par le marché, mois après mois, les mesures qu’imposent notre vie à crédit, sans jamais faire un pas de plus que ce qu’il faudrait (on a de grandes déclarations pour dire que ces mesures ne seront pas étendues à d’autres pays pourtant prêts à sombrer et ce qui va être pris pour un défaut de paiement devra mener très vite à de nouvelles mesures !).

La seule bonne solution pour sortir de la dépendance des marchés en réduisant la dette consisterait à augmenter assez fortement la fiscalité et donc la solidarité mais là aussi, comme par hasard, on n’obtient pas le soutien spontané de ceux qui refusent avec hargne de payer un peu plus comme on le voit aux USA où Barack Obama n’est vraiment pas à la hauteur d’un Roosevelt, qui, lui, avait réussi à les augmenter considérablement alors qu’ils étaient tombés juste avant 1929 au plus bas, tout-à-fait comme dans ces dernières années. Là encore, il ne sert à rien de le dire et se faire donneur de leçons à plus idiots que soi, il faut que les événements ne laissent pas le choix, tout comme une guerre qui a toujours été le moyen de subordonner l’économie à la politique.

C’est assez désespérant, mais on ne fait pas ce qu’on veut, on est bien obligé de tenir compte des rapports de force et plus le niveau est global, plus on perd toute prise sur des processus qui se font sans nous dans un jeu de puissances. La seule influence qu’on peut avoir, comme le réussit un peu Paul Jorion, c’est de répandre quelques idées justes comme l’interdiction des paris sur les prix (même s’il en a d’autres bien plus contestables) que la prochaine tempête pourrait imposer (dans le meilleur des cas !). Aucune démocratie là-dedans, tout au plus des intérêts qui se combattent, des experts qui débattent et l’urgence de faire face aux contraintes, à un réel dans toute sa sauvagerie, tout immatériel qu’il soit et spéculatif ! On n’est pas réduit pour autant à une complète impuissance mais la seule chose qu’on puisse faire dans ces cas là, tout comme dans une entreprise tiraillée entre différentes contraintes financières, c’est de faire grève pour obtenir des conditions plus vivables et profitables aux deux parties finalement, peser dans un rapport de force et manifester nos interdépendances. Même cette pourtant si nécessaire intervention des peuples semble assez illusoire pour l’instant car chacun a sa version de la grève générale plus ou moins révolutionnaire et de ses buts immédiats, ce qui rend très peu probable, en dehors de l’urgence là aussi, d’avoir une grève réellement massive et qui n’empire pas les choses. Si le peuple ne se manifeste pas, c’est pourtant bien lui qui sera le grand perdant quand les autres intérêts réclament leur dû sans voir plus loin que le bout de leur nez.

Lorsqu’on est dans une crise systémique de cette ampleur, il est évident que les solutions ne sont pas locales mais beaucoup moins que nous pourrions influer sur les façons de s’en sortir. Il y a le feu et c’est bien le système qui doit changer et s’adapter, mais pas pour une quelconque alternative à notre convenance, les événements ne nous laissant pas beaucoup le choix à ce niveau global, en dehors de mouvements de grève massifs, encore une fois. Il ne faut pas se raconter d’histoires. On se met facilement à la place d’un démiurge tout-puissant, si ce n’est à la tête d’un peuple uni derrière nous renversant toutes barrières mais ce ne sont que fantasmes à ce niveau planétaire. L’idée d’une démocratie mondiale relève du mirage au-delà de ce qu’en réalise déjà l’ONU et qui est souvent très positif mais qu’on peut difficilement appeler une véritable démocratie, en tout cas qui se passe bien de nous. Ce n’est pas qu’il n’y aurait rien à faire, mais pas en s’imaginant toucher directement le niveau global, et justement parce que le global nous échappe, se retourner plutôt vers le local pour atteindre des effets globaux à bien plus long terme tout en pouvant apporter des réponses immédiates aux graves perturbations auxquelles on doit s’attendre sur le plan monétaire notamment mais aussi sur le plan social, les solidarités devant être d’abord des solidarités de proximité et de face à face dans une communauté de vie.

Le véritable fondement de la démocratie se trouve au niveau local et c’est là que la démocratie devrait être revivifiée, constituant une nouvelle force fédérative qui vaudrait mieux que le régime des partis. Malgré de vaines nostalgies, même le niveau national est déjà monopolisé par une oligarchie. Il est certain qu’il n’y a pas, dans l’immédiat qui nous préoccupe, de "solutions locales pour un désordre global", pas plus qu’il n’y a de démocratie globale. Les problèmes globaux se règlent entre acteurs globaux pour sortir d’une crise à laquelle tout le monde a beaucoup à perdre. Cela ne veut pas dire qu’il faudrait négliger la démocratie locale qui peut avoir une grande portée à condition de prendre en charge la relocalisation de son économie. Je soutiens avec André Gorz dans "Misères du présent, richesse du possible" qu’il n’y a que des alternatives locales à la globalisation marchande, ce qui ne veut absolument pas dire, répétons-le, que les problèmes globaux pourraient se régler immédiatement au niveau local, ni qu’il n’y aurait pas d’autres niveaux politiques à investir et sur lesquels peser, seulement que les expériences locales sont déterminantes sur le long terme. Il ne s’agit pas de tomber dans des utopies plus ou moins fumeuses mais de juger correctement de son rayon d’action et surtout qu’il n’y a pas d’autre façon de sortir de la tyrannie d’un système globalisé que de redonner tout son dynamisme à la vie locale.

Ce n’est pas la pente choisie habituellement, hélas. Même chez les écologistes, le localisme n’intéresse pas grand monde. On préfère l’Europe qui a certainement un grand rôle à jouer dans le domaine écologique mais qui ne peut changer fondamentalement le système et qui est au bord de l’explosion. Alors que nos affaires se traitent déjà à Bruxelles ou dans les Bourses mondiales, le bon niveau pour la plupart serait un retour à la Nation, occasion d’envolées métaphysiques sur le Peuple ou la République complétement mythifiés et d’enthousiasmes artificiels qui ne mènent à rien. C’est notamment le cas de Mélenchon qui propose un programme très séduisant, un socialisme qui aurait tiré la leçon de ses échecs, mais qu’on peut trouver un peu trop rétrograde et presque aussi vain que dangereux. Les marges de manoeuvres ne sont plus si grandes au niveau national, ce type de projet datant d’un monde qui avait encore des frontières et qu’on serait bien en peine de rétablir. S’il faut prendre en compte l’Europe, le numérique, le pétrole et toutes les interdépendances mondiales, ce n’est pas à ce niveau qu’on peut espérer une véritable alternative, tout au plus un rééquilibrage fiscal. Comme lorsqu’on lâche un barrage, l’ouverture des frontières produit une énergie colossale mais qui est bien perdue ensuite et qu’on aurait beaucoup de mal à reconstituer. Ce n’est pas impossible mais le prix humain en serait sans aucun doute exorbitant. Les nations ne sont pas mortes mais leur heure de gloire est bien passée qui était celle des massacres auxquelles elles se livraient régulièrement. La démocratie n’est pas liée à la nation, on peut dire que toutes les démocraties forment une seule et même nation. L’idée de la Nation comme entité supérieure nous dépossède autant de notre territoire que la globalisation même si on y gagne un code civil commun et une éducation nationale commune plutôt que des marchandises communes. Il y a beaucoup à conserver de tout cela mais l’étendue de la nation couvre une diversité de régions et de développements économiques ne nécessitant pas toutes les mêmes politiques. Il est d’ailleurs assez comique de voir, dans ma campagne, des voisins qui votent Front National alors qu’ils se plaignent surtout des Parisiens qui les envahissent comme s’ils étaient partout chez eux. Il y a bien complète erreur sur la Nation, mot qui semble abolir les différences mais qui n’est pas un territoire unifié, seulement une langue, des histoires communes qui n’en font pas pour autant une culture véritablement unifiée.

Il ne s’agit pas de détruire la Nation ou ce qu’il en reste et qui peut perdurer longtemps encore, chaque niveau a sa pertinence en particulier dans l’organisation de la solidarité, mais on ne résoudra ni la crise écologique, ni la crise économique, ni la crise sociale par le haut, l’alternative ne peut venir que du bas, du local, du municipalisme, d’une écologie à la dimension de la commune. Plus le monde est troublé, plus il faut regarder à hauteur d’homme, avec nos voisins tels qu’ils sont et les moyens dont on dispose. L’aggravation de la crise devrait convaincre un certain nombre de municipalités de s’y mettre en catastrophe, au moins avec des ateliers municipaux et des monnaies locales. Là aussi, l’hypothèse que les choses s’arrangent par miracle empêche de ne rien faire sinon traîner en longueur. Il faut passer par le pire pour se résoudre au meilleur mais nous y serons peut-être forcés assez vite quand même, tout comme Sarkozy et Merkel...

Jean Zin


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