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Darwin, l’amour et les autres

samedi 28 mai 2011 par Thierry Lodé

L’évolution du monde entier est le fruit du temps, les choses passent nécessairement d’un état à un autre, aucune ne reste semblable à soi, tout s’en va, tout change, tout se métamorphose par la volonté de la nature…/…Il faut en effet, nous le voyons, tout un concours de circonstance pour que les espèces puissent durer en se reproduisant. Lucrèce, De Natura Rerum

A y regarder de plus près, Darwin n’a rien du bonhomme affable et quasi progressiste que nous ont dépeint les fêtards de l’année du bicentaire. Ami du raciste Galton, il encouragea son fils à fonder la société eugéniste. Francis Galton, raciste, inventeur de l’eugénisme, et cousin de Darwin, était largement obsédé par les questions de « la dégénérescence de la classe ouvrière »(dixit) et de la « préservation de l’élite bourgeoise », et Darwin ne se cache pas d’avoir puisé l’idée d’une amélioration héréditaire chez Galton (« prodigies of genius will, as shown by Mr. Galton, appear somewhat more frequently than before »). Car la sélection naturelle est d’abord une théorie du tri. Haeckel, son plus ardent zélateur et camarade, s’avéra aussi un mercenaire du « darwinisme social », et a professé des notions racistes bien séduisantes pour les cercles de la droite nationale allemande. Il fut l’un de ceux qui proposèrent une classification hiérarchique des races humaines, favorisant le racisme officiel de la nation allemande, puis du nazisme.

Certes, Darwin formule l’hypothèse originale de la sélection naturelle développée en 1859 dans son livre célèbre « De l’origine des espèces par les moyens de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie » (« On the origin of species by mean of natural selection or the preservation of favoured races in the struggle for life »).

Comme l’indique clairement le titre de l’ouvrage et le choix du terme sélection empruntée aux éleveurs, l’idée d’une amélioration des races n’est pas absente. Pourtant, le terme sélection naturelle de Charles Darwin devient la formule consacrée. Bien sûr, tous les biologistes de l’époque ne sont pas darwiniens, mais en cette fin du XIXème siècle, ils sont presque tous évolutionnistes. Voilà qu’un nouveau débat sur les circonstances qui entraînent l’évolution peut vraiment s’ouvrir. Toutefois, la formule de Darwin reste équivoque. Wallace en a aussitôt critiqué l’utilisation. Il faut reconnaître que son ambigüité fondamentale a ouvert une belle porte d’entrée aux créationnistes et à la bataille qui s’ensuivit. Car, qui donc est le grand sélectionneur ?

La plus forte critique qu’on peut faire à la sélection naturelle est probablement l’inouïe tautologie de l’argumentation, l’incroyable circularité du raisonnement de Darwin. Les individus les plus aptes de l’espèce survivent. Cette survie constitue aussi la preuve de leur aptitude à survivre et Darwin en déduit qu’ils étaient les plus aptes puisqu’ils ont survécu. En quelque sorte, les survivants ont montré leur capacité à survivre. Nul doute à cela. On pourrait aussi distinguer la lapalissade de la tautologie, mais rien n’y fait, la démonstration s’avère bancale. Enfin, il reste toujours cette controverse de la concurrence au sein même d’une espèce qui devrait s’avérer bien plus sévère qu’entre deux espèces (« Struggle for Life most severe between Individuals and Varieties of the same Species »).

En suggérant à Darwin en 1866 de remplacer l’expression sélection naturelle par le terme (emprunté à Spencer) de survivance du plus adapté ("survival of the fittest"), Wallace a l’intelligence d’insister sur l’évolution en tant que évènement plutôt que de parler de force, évitant ainsi les conséquences téléologiques d’un précepte personnalisé. Mais il est déjà trop tard. Le biologiste officiel Darwin a pris le pas sur Wallace.

La sélection naturelle se résume donc à la force des circonstances. Quelque page qu’on feuillette, quelque phrase où l’on s’attarde, le texte du chercheur reste curieusement construit. Loin de déployer une argumentation expérimentale comme certains l’on affirmé, le livre énumère des exemples. Parfois aussi saugrenus que celui de la queue de la girafe dont la morphologie particulière constituerait un chasse-mouches indispensable à sa survie. Le style du livre de Darwin s’avère aussi, sinon verbeux, au moins laborieux. Il s’appuie aussi sur les fondements théoriques développés par l’économiste Thomas Robert Malthus. Sommairement, Malthus soutient que, tandis que les ressources s’accroissent arithmétiquement, les populations croissent exponentiellement. En raison de la différence des vitesses d’accroissement, les populations finissent inéluctablement par manquer de ressources. Aussi, pour Malthus, il est souhaitable que « les pauvres soient forcés à travailler et engagés à une abstinence sexuelle » grâce à une stricte morale. Darwin en retirera l’idée d’une concurrence acharnée, mais nécessaire pour ces ressources rares. (« Hence, as more individuals are produced than can possibly survive, there must in every case be a struggle for existence »). La théorie de la lutte pour la vie (struggle for life) s’édifiait.

Ce n’est pas Darwin qui rassemble le singe et l’être humain. Buffon n’hésite pas à placer délibérément l’homme au cœur du règne animal. L’idée était d’ailleurs largement acquise dès la philosophie des lumières. L’idée d’une science affranchie de la religion n’est pas une idée neuve en Europe. Démocrite et Lucrèce réfutent déjà l’intervention des dieux dans les changements du monde animal. Même si le procès de Galilée fait écho aux pires moments, l’astronomie, la physique, la médecine et la biologie contestent déjà les assistances divines. Toute la philosophie des lumières souligne l’indépendance de la nature en même temps qu’elle exige l’émancipation de la raison. Avant même la révolution française, nombre de philosophes, d’écrivains et de scientifiques, comme JB d’Holbach ou Julien de la Mettrie pour ne citer qu’eux, s’avèrent clairement athées. Quant à l’origine de l’humain, Buffon en 1760, contre le dogme déjà affadi de l’église, place clairement l’homme au côté des singes dans le règne animal. Les parentés entre primates étaient donc déjà, sinon précisément établies, du moins amplement admises. Les anglo-saxons étaient-ils si en retard qu’il aurait fallu attendre Darwin pour critiquer la domination religieuse sur la science ?

Loin de s’avérer un scientifique neutre et un humaniste bienveillant, Darwin épousait clairement le fatras des idées dominantes de son temps. Mais ce temps, capable de se critiquer, était aussi celui des Louise Michel et des espoirs. Darwin, lui, tenait volontiers des propos phallocratiques et affichait, comme beaucoup de biologistes, des idées franchement réactionnaires comme le rappellent ses tirades sur la faiblesse des femmes (« l’homme a fini par s’avérer bien supérieur à la femme. Pour rendre la femme égale à l’homme, il faudrait qu’elle fût dressée ») ou encore sur les « inconvénients à maintenir les faibles d’esprits et de corps dans nos sociétés civilisées » (dans la Descendance de l’homme). Certains biologistes ont beau en être honteux, on ne peut pas nier son eugénisme, d’autant qu’il s’appuie clairement sur une signification biologique pour justifier ce raisonnement imbécile. L’eugénisme promeut une politique volontariste d’éradication des caractères jugés mauvais ou handicapants et de développement des traits regardés comme bénéfiques. Il ne s’agit pas d’une simple préoccupation pour assurer le meilleur à ses enfants. Non, l’eugénisme exprime un jugement de valeur. La science biologique a largement participé à la légitimation des théories eugénistes, de Francis Galton à Alexis Carrel, raciste et prix Nobel 1912. N’en déplaise à ceux qui le nient, l’historien André Pichot a montré que Darwin s’est clairement affirmé partisan de l’eugénisme que son fils perpétuera ensuite. Et ces idées ont aussi influencé la mise en place des théories biologiques.

Mais voilà. Toute critique contre Darwin est souvent perçue comme attaque contre l’idée d’évolution. Il ne peut s’agir de cela. Le fait évolutif dispose de preuves. En découvrant l’évolution dès 1801, Lamarck a introduit l’idée originale d’une continuité entre les espèces, la ressemblance figure un lien de parenté. Ensuite, les théories évolutives se sont succédé à travers de nombreuses remises en cause, mais sans jamais sombrer dans le relativisme.

Après Darwin, des chercheurs ont établi un corpus d’idées nouvelles édifiant le néodarwinisme aussi nommé théorie synthétique de l’évolution vers 1940 en y ajoutant la génétique. Darwin a alors été réinventé. Non pas qu’il fut inexistant, le grand-père ingénieux de la sélection naturelle, mais il a été reconstruit. En quelque sorte, Darwin est une invention de Friedrich Léopold August Weismann, suivi par Julian Huxley, Ernst Walter Mayr, Théodosius Dobzhansky et George Gaylord Simpson notamment. Aujourd’hui, le néodarwinisme domine tant le champ de la recherche qu’il semble devenu indiscutable. Avec l’introduction de la génétique, c’est encore devenu une autre histoire, faite d’eugénisme et de prétentions…le gène, ultime cadeau à la droite Darwinienne va même devenir…égoïste…

Mais voilà, il apparaît bien que nombre d’animaux aient décidé de ne pas livrer cette guerre de chacun contre tous qui semblait si inévitable selon le darwinisme et sa suite. Si pour les néodarwinistes, la concurrence est la force constitutive de l’évolution, le rôle de la coopération s’avère bien plus déterminant pour de nombreux biologistes. Cela depuis les débuts du darwinisme, depuis que Piotr Kropotkine a évalué en 1902 le rôle de l’entraide comme facteur de l’évolution.

Et si l’évolution n’avait rien d’une guerre de l’espèce ?... Il n’y a pas de sélection par la mort, mais seulement par l’amour. La biodiversité s’avère infiniment amoureuse….

Thierry Lodé

Extraits du livre « La biodiversité amoureuse » Eds O Jacob 2011.


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