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Kosovo : les illusions du développement économique

par Besnik Pula
jeudi 5 mai 2011 par Pierre

La politique économique du gouvernement du Kosovo se réduit à un axiome simple : la privatisation des ressources publiques qui devrait, comme par miracle, faire accourir les investisseurs étrangers. En réalité, le Kosovo risque uniquement de perdre le contrôle sur ses ressources, sans en tirer le moindre bénéfice économique durable. Besnik Pula dresse un sévère réquisitoire contre cette politique économique à courte vue, en fustigeant « l’illusion » du développement et de la croissance.

Koha Ditore, 17 avril 2011

Nous pensions que le nouveau gouvernement avait un plan de développement économique du Kosovo, mais nous venons d’apprendre qu’un tel plan n’avait jamais existé. La semaine dernière, le Premier ministre Thaçi, accompagné d’un groupe de ministres, s’est rendu dans un centre touristique de Bulgarie, pour rédiger, comme nous l’avons appris, une stratégie de développement économique.

Il ne faut surtout pas s’attendre à ce que cette nouvelle stratégie révèle de biens grandes surprises, car Hashim Thaçi et ses ministres ont séjourné en Bulgarie en compagnie de l’ambassadeur américain Christopher Dell. À regarder les dernières déclarations de M.Dell sur les questions économiques, je ne crois vraiment pas qu’il faille s’attendre à un tournant radical dans l’orientation générale des politiques économiques suivies au Kosovo.

Bien au contraire, je pense que nous allons voir, dans la période à venir, une intensification des choix politiques actuels, qui n’ont pourtant jamais rien donné en termes de développement économique.

La semaine dernière, pour ma part, j’ai eu l’occasion de participer à un débat organisé par le Forum 2015 sur le processus de privatisation des ressources publiques au Kosovo. Dans ce débat, on a parlé du projet d’autoroute, du déficit budgétaire, de la construction de la nouvelle centrale thermoélectrique Kosova e re ou de la privatisation des Postes et télécommunications, les PTK.

Nous prêtons beaucoup d’attention aux obstacles que rencontrent ces projets - le manque de transparence, la mauvaise planification, l’irresponsabilité financière, les incertitudes sur les prix et les bénéfices à en attendre. En réalité, nous nous attachons aux symptômes de la mauvaise gouvernance économique, au lieu de nous intéresser aux problèmes que présente l’approche globale du développement économique au Kosovo.

Le problème économique fondamental du Kosovo, dont le pays souffre surtout depuis 2008, est son incapacité à entrer dans ce que l’on pourrait appeler le « moment du développement ». Il s’agit d’une période de croissance économique rapide, accompagnée par de grands investissements et beaucoup de créations d’emplois, se poursuivant durant une une période relativement longue et durable, provoquant une transformation structurelle rapide de l’économie du pays.

Cette dynamique réduirait, au moins pour un moment, le nombre de chômeurs, surtout parmi les jeunes, ainsi que la pauvreté. Elle ouvrirait une perspective économique pour beaucoup de familles, et apporterait un peu d’optimisme, après la longue période de désagrégation qui a conduit cynisme et pessimisme radical à régner dans toutes les couches de la population - à l’exception, bien sûr, des cercles qui sont au pouvoir ou proches du pouvoir.

Au lieu de cela, nous avons vécu une période marquée par ce que l’on pourrait qualifier d’illusion de la croissance. Nous sommes désormais au seuil d’une nouvelle période, où l’on vendra au peuple du Kosovo l’illusion du développement, au lieu d’un véritable développement économique.

La période qui a immédiatement suivi la proclamation d’indépendance du Kosovo a été marquée par de grands investissements publics, surtout dans le domaine des infrastructures. Le ministère des Transports a été favorisé par le gouvernement Thaçi 1, qui a versé des centaines de millions d’euros dans la construction et la réparation des routes. On le sait, ces investissements ont entraîné d’innombrables scandales de corruption, qui n’ont toujours pas été éclaircis et punis par la justice. La décision de commencer la construction de l’autoroute est une conséquence de cette orientation. Cette décision va plomber au moins un quart du budget du pays jusqu’en 2012, sans que l’on ait clairement établi les bénéfices économiques à attendre de cet investissement massif et sans rapport avec les moyens financiers réels du Kosovo.

L’illusion du développement et le piège des investissements étrangers

De telles politiques d’investissements dans les infrastructure ont eu de réelles conséquences économiques. On parle d’un « élan de développement » mais, comme on le voit désormais, il ne s’agit que d’un développement instable, basé sur des investissements non rentables. Aujourd’hui, le Kosovo compte plus de kilomètres d’asphalte qu’hier, mais pas plus d’emplois. De plus, ce n’est pas tout que d’avoir de l’asphalte et des routes, il faut aussi dépenser davantage pour l’entretien de ces nouvelles routes, sans que le budget de l’État ait augmenté au prorata du nombre de kilomètres asphaltés.

Les politiques économiques vont entrer dans une nouvelle phase, basée sur la privatisation des ressources publiques du Kosovo. Le gouvernement Thaçi 2 claironne que la vente et la privatisation des entreprises publiques, comme les PTK, la Compagnie d’électricité du Kosovo (KEK) et le secteur de l’énergie en général, très prochainement des mines de Trepça et de l’ensemble du secteur minier, marqueront le début d’un nouvel élan de développement au Kosovo.

Cette nouvelle orientation des politiques de « développement » créera une nouvelle illusion de développement, sans générer une base économique solide. La manière dont cette illusion se construit repose sur l’idée que la privatisation des ressources mènerait obligatoirement à l’arrivée d’investisseurs étrangers au Kosovo, alors que le discours économique dominant au Kosovo ne cesse de répéter que les investissements étrangers sont le moteur du développement.

Sans entrer dans un débat politique et académique sur le rôle des investissements étrangers dans le développement économique de pays en transition comme le Kosovo, l’une des choses que l’on sait de l’expérience des pays en développement, c’est l’importance du secteur économique dans lequel se concentrent ces investissements.

Il y a création de valeur quand ces investissements permettent d’élargir la base économique du pays, en créant ou en développant de nouveaux secteurs d’activité. Par exemple, des investissements qui permettraient le développement de l’industrie textile ou du secteur agroalimentaire élargiraient la base économique du Kosovo, puisque ces secteurs sont aujourd’hui marginaux.

Bien au contraire, les investissements étrangers au Kosovo vont se concentrer dans les secteurs déjà les plus développés, et ils n’apporteront donc pas grand chose au pays, si ce n’est que nos ressources passeront sous le contrôle de capitaux étrangers, sans création de valeur ajoutée.

En réalité, avec la privatisation des entreprises publiques, nous perdons le contrôle sur nos ressources, mais sans véritables bénéfices en termes d’élargissement des activités économiques du pays. En un mot, au lieu de créer de nouveaux secteurs économiques, nous vendons au capital étranger un droit de monopole ou de semi-monopole sur le marché de la consommation du Kosovo et sur les ressources naturelles du pays.

Au futur acheteur des PTK, nous vendons le marché déjà existant des télécommunications, au futur acheteur de la KEK, le monopole sur le réseau existant de distribution de l’électricité... Les investissements éventuels qui seront faits dans ces secteurs par les nouveaux propriétaires créeront de nouveau une illusion de développement mais, en réalité, la base économique du Kosovo restera inchangée. Le Kosovo va perdre le contrôle sur ses ressources stratégiques et sur des secteurs d’intérêt public, tandis que l’effet de développement économique restera minimal.

Un véritable « moment de développement » ne se produit pas quand le capital étranger s’approprie les ressources économiques existantes, mais quand les investissements sont orientés vers la création de nouveaux secteurs de production et de services. La privatisation des ressources publiques n’apportera rien de nouveau.

Malgré tout, je sais bien que, dans les semaines et les mois à venir, on nous répétera que la privatisation des ressources publiques du Kosovo va amener des investisseurs étrangers. On parlera peut-être même de « miracle économique du Kosovo ». En fait, on verra très vite qu’il ne s’agit encore une fois que d’une illusion, dont le seul résultat sera d’accompagner le pays dans sa descente au plus profond du gouffre économique, avec la seule perspective du chômage et d’une pauvreté sans fin.

Source : Le Courrier des Balkans


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