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La démocratie ou l’acquiescement à l’esclavage

Par Anne Archet
lundi 25 avril 2011

Je trouve les campagnes électorales très éprouvantes pour mes nerfs. Ce n’est pas tant le comportement de faux culs des candidats qui me dérange — après tout, on peut difficilement s’attendre à mieux de leur part — mais les appels constants des belles âmes à aller voter. « La démocratie en dépend ! » se fait-on chanter sur tous les tons (et même sur celui aigu et nasillard de Cœur de pirate). « Au Moyen Orient, on est prêts à mourir pour la démocratie et vous, bande de crétins dégénérés, vous n’êtes même pas capables de soulever votre gros derrière une fois tous les quatre ans pour faire une petite croix dans un petit cercle ! » me dit-on en substance chaque vois que je suggère que resterai à la maison plutôt que de me rendre aux urnes. (Il y a quelques années, je m’étais donnée la peine d’y aller et de manger mon bulletin de vote, mais j’en garde encore une certaine lourdeur à l’estomac et un goût amer à la bouche, alors je ne crois pas que je vais récidiver.)

La triste vérité est que la démocratie n’a rien à voir avec la liberté. La démocratie est un système politique de gestion de l’État. La liberté est la possibilité de jouir de sa vie et de la créer comme bon nous semble. Et il se trouve que les deux phénomènes ne sont pas compatibles, car plus un système politique permet la participation des individus, plus son contrôle tend à être total parce que l’individu en vient à s’identifier à son rôle au sein de ce système. Autrement dit, la démocratie est l’institution la plus efficace pour intégrer un individu à un système social de domination et d’exploitation car elle réussit à le fait sentir comme un élément indispensable à la bonne marche de l’univers.

Les révoltes axées sur des demandes démocratiques — davantage de justice, d’égalité, un scrutin proportionnel — ne menacent pas la complexe machine du contrôle social, mais en sont le lubrifiant. Les demandes démocratiques servent à canaliser la rage et au bout du compte assurent la pérennité de l’exploitation. Quant à ceux qui refusent que leur rébellion soit démocratique (c’est-à-dire qu’elle soit médiée par les canaux de participation politique) et qui ont fait de leur vie une confrontation continuelle avec les institutions de pouvoir, ils ont toujours été considérés comme des délinquants, des irresponsables, des antisociaux, des ennemis du peuple. Ils ne peuvent être tolérés dans un système démocratique — ni d’ailleurs au sein de la plupart des groupes militants, même anarchistes — parce que ce qu’ils font est une atteinte à la base idéologique de ce système. Ils démontrent par leurs actions que la liberté naît de son exercice et non d’un quelconque processus décisionnel. Pour cette raison, ils doivent être punis, réhabilités ou encore détruits lorsqu’ils sont attrapés et arrêtés.

La démocratie n’a rien à voir avec la liberté. Lorsque les peuples en colère manifestent spontanément contre le pouvoir qui les opprime, ils ne réclament pas des élections, un scrutin proportionnel, un système représentatif bicaméral. Ils réclament que disparaisse la grande main qui pèse sur eux, qui les aplatit contre terre et qui leur brise les ailes, pour paraphraser Roland Giguère. Ils exigent qu’on les laisse tranquilles, qu’on les laisse vivre comme ils l’entendent. Et ils se font la plupart du temps entuber, parce que ce qu’ils obtiennent la plupart du temps, s’ils sont chanceux, ce sont des réformes démocratiques. Et ils s’aperçoivent bien vite que la participation démocratique n’est que l’opportunité de choisir entre un nombre plus ou moins limité d’options compatibles avec le système social ambiant. Si ledit système social est basé sur la propriété, le salariat et la domination hiérarchique, s’il repose sur des institutions comme la prison, la police, l’armée et l’école, tout ce qu’on peut espérer est une amélioration de l’exploitation — le mot « amélioration » étant compris ici dans le sens d’efficacité accrue.

Participer à un exercice démocratique, c’est choisir de servir, c’est acquiescer à son asservissement. De nos jours, les bourreaux sont bien douillets ; non seulement doit-on les laisser nous torturer, mais en plus, il faut leur signifier clairement que nous sommes d’accord, que nous sommes contents, qu’ils ont notre plein consentement. La moindre des choses est de leur refuser ce soulagement de leur conscience. Et ne venez pas me bassiner au sujet de la volonté sacrée de la majorité. Au nom de la démocratie, on me dit que la majorité doit pouvoir décider comment je devrais vivre ma vie. Comment pourrais-je accepter une telle chose ? Si un jour la majorité décide que l’amour d’une femme envers une autre femme est punissable de mort, dois-je marcher au gibet avec le sentiment du devoir démocratique accompli ? La tyrannie reste la tyrannie, qu’elle soit l’œuvre d’un dictateur, d’un comité central, d’une majorité démocratique, d’un consensus social, d’une tradition, d’un impératif religieux ou d’un préjugé populaire. Le fait de me donner la possibilité de jouer un rôle dans mon propre asservissement ne change en rien le fait que je sois asservie. Permettez-moi au moins de ne pas sourire quand on me crache au visage.

Je ne veux pas de meilleurs politiciens, de meilleures lois, de meilleures polices, de meilleures prisons. Je ne veux pas avoir mon mot à dire sur la façon dont on va régenter ma vie. Je veux pouvoir la créer et la mener selon mes propres désirs.

Anne Archet


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