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Bulgarie : les racines subversives du mouvement écologiste

par Béranger Dominici
lundi 11 avril 2011 par Pierre

Le mouvement écologiste bulgare a une longue histoire. Né sous le régime communiste, à la fin des années 1980, il dispose désormais d’une expression politique, avec le parti des Verts, créé en 2008. Critique des autorités politiques, ce mouvement a aussi compris qu’il devait s’adresser aussi à l’Union européenne. Au-delà de la dénonciation des désastres environnementaux, le mouvement écologiste exprime la volonté d’une réappropriation citoyenne de la politique.

Le Courrier de la Bulgarie, 9 avril 2011

L’histoire de la constitution d’une mouvance écologiste en Bulgarie met en évidence son ancrage très contestataire. Au-delà de la protection de l’environnement, les initiatives écologistes en appellent à redéfinir le processus décisionnel qui est détourné de sa fonction de « production de consensus » par la prégnance des intérêts économiques. Ces actions écologistes sont toutes, depuis leur apparition à la fin des années 1980, des initiatives citoyennes s’inscrivant en rupture par rapport aux discours et aux actions des acteurs institutionnels du champ politique.

La « première vague verte » : l’émergence d’un mouvement écologiste en Bulgarie

Le mouvement écologiste en Bulgarie trouve son origine sous le communisme à la fin des années 1980 [1], dans la ville de Roussé, plus grand port bulgare sur le Danube, dont la population souffre d’infections dues aux rejets d’une usine de composants chimiques installée en Roumanie, de l’autre côté du fleuve. Si des initiatives individuelles et dispersées sont notables dès les années 1984-1985, les premières tentatives de fédération des mécontentements se font à l’initiative d’un collectif de six femmes, dirigé par Tsonka Bokourova.

En premier lieu, les écologistes utilisent des modes traditionnels d’action : envoi de lettres et de pétitions au bureau régional du Parti communiste bulgare (PCB). Cependant, les autorités restent sans réaction et se justifient par leur impuissance envers un problème international : des Bulgares se plaignent des émissions toxiques d’une usine roumaine dont la production est destinée à l’Union soviétique. Les écologistes tentent d’élargir leur protestation en organisant une manifestation.

Il faut prendre en compte la portée symbolique de cet acte. À l’époque où la Bulgarie connaissait encore un régime totalitaire, parasitant toute tentative de constitution d’une société civile active, l’organisation d’une manifestation en dehors des cadres définis par le Parti était tout simplement impensable.

Toutefois, la manifestation a lieu en octobre 1987 et se solde par un relatif succès, encourageant la poursuite des revendications. À partir de là, le mouvement s’intensifie. Des personnalités nationales, comme le peintre Svetlin Roussev ou la gymnaste Nechka Robeva, apportent une audience croissante aux revendications des habitants de Roussé. Le cinéaste Youri Žirov s’implique également, et c’est à l’occasion de la diffusion de son documentaire Breathe (Дишай) à Sofia que se constitue le mouvement national Ecoglasnost (Екогласност), porteur tant d’un message de sensibilisation à la cause environnementale que d’une critique du système communiste.

Ainsi, dès son origine, le mouvement écologiste bulgare se caractérise par sa dimension subversive. Il s’agit d’une initiative citoyenne qui s’est formée contre l’immobilisme des autorités face aux revendications formulées : il s’agit d’une mise en forme par le peuple des intérêts du peuple, contre l’attitude des institutions politiques. En ce sens, le mouvement écologiste s’inscrit d’emblée dans une perspective de réappropriation citoyenne de la politique.

La « deuxième vague verte » : de l’essaimage des organisations à la construction d’un collectif

La période suivant la chute du régime de Todor Živkov est caractérisée par la multiplication des collectifs écologistes. Sans exclure que cet engouement environnemental puisse n’ëtre qu’une façade afin de bénéficier de fonds européens, il est indéniable que cette tendance est révélatrice d’une volonté de renouveau de la politique, suscitée successivement par l’espoir consécutif à la chute du régime communiste, puis par la déception face au maintien au pouvoir des anciens membres de la nomenklatura. Le dynamisme de ces mouvements bénéficie de la liberté d’expression proposée par l’instauration du libéralisme politique et le développement des nouvelles technologies ; les nouveaux acteurs ont pris contact avec l’étranger tant au cours de voyage que dans le cadre de leurs études et sont plus sensibilisés aux enjeux d’envergure internationale. Ces mouvements sont diversifiés aussi bien selon une ligne politique, que selon un domaine de revendication (espèces animales, pollution de l’eau, déforestation, etc.)

Ainsi les actions pour la défense de l’environnement en Bulgarie se multiplient : citons la défense du site d’Irakli (Да спасим Ипакли ! – Sauvons Irakli !), la campagne Natura 2000 pour le maintien du statut protégé de sites naturels bulgares, ainsi que l’action Sauvons Strandja ! (Да спасим Странджа !), ou bien encore la protestation « Arrêtons le terrorisme immobilier » contre la bétonisation des côtes de la Mer noire.

Les modes de mobilisation et les formes d’action sont marquées par le développement des nouvelles technologies. Parfois menées au pied levé, sans organisations préalable, les manifestations de protestation doivent leur importance numérique à l’usage massif des blogs, mails, téléphones portables. La campagne Sauvons Strandja a par exemple abouti au blocage d’une des principales artères sofiotes tandis que des actions similaires avaient lieu dans d’autres grandes villes du pays, ceci au moyen d’une intense communication électronique réalisée dans un temps très bref.

Par ailleurs, il est remarquable que les destinataires des actions ne soient plus seulement les autorités nationales, mais l’Union européenne : en témoigne la publication des évaluations du montant des sanctions financières susceptibles de frapper la Bulgarie pour son nom respect des normes communautaires concernant l’environnement ; ou encore la dimension européenne de certaines campagnes avec la fondation de l’association franco-bulgare France-Rila ou bien avec le soutien qu’a apporté Amsterdam à la campagne « Arrêtons le terrorisme immobilier ».

Enfin, et c’est le plus important, toutes ces mobilisations ont en commun d’être en rupture avec une politique gouvernementale révélant avec trop d’évidence les connivences entre le champ économique et le champ politique, donc son caractère anti-démocratique. En effet, les campagnes Sauvons Strandja et Natura 2000 s’opposent à la suppression du statut de protection de certains sites naturels bulgares pour les offrir à des investisseurs immobiliers. [2].

Ce qui fédère les mécontentements et motive la participation aux manifestations, c’est également une déception généralisée face au maintien au pouvoir des anciens de la nomenklatura communiste, face aux phénomènes de corruption et de négation de l’État de droit dans les plus hautes sphères du pouvoir. C’est cette communauté d’opposition appelant au renouveau du jeu politique qui a poussé des intérêts divers (Organisations non gouvernementales impliquées dans la défense de l’environnement, syndicats de professeurs et d’étudiants, association de pêcheurs et chasseurs, organisations de tourisme) à la constitution d’une coalition dans l’optique d’une mise en cohérence des actions : For the Nature (За да остане природа).

La « troisième vague verte » : vers la représentation politique ?

Le phénomène analysé comme la « troisième vague verte » en Bulgarie marque un pas supplémentaire dans l’institutionnalisation du mouvement écologiste bulgare. Il correspond à la formation en 2008 du parti des Verts (Зелените –Les Verts). Il s’inscrit à la suite de la constitution de la coalition For the Nature, et se distingue par là des nombreuses formations politiques à sensibilité écologiste (le Parti vert, Bulgarie Verte, etc.). La filiation des Verts avec le mouvement de contestation représenté par la coalition apparaît dans son exigence de démocratie participative. [3].

Toutefois, des interrogations subsistent sur la pertinence d’un tel engagement politique. En effet, une partie des membres du collectif, sceptiques quant à la capacité du mouvement écologiste à conserver son authenticité tout en s’impliquant dans la vie politique institutionnelle préfèrent s’en remettre au répertoire d’action traditionnel de la société civile (lobbying, manifestations, pétitions, etc.), quitte à multiplier et à radicaliser les actions.

Au-delà de ce clivage concernant les moyens d’action, la question commune qui est posée – et qui se pose depuis la formation du mouvement écologiste en Bulgarie – est celle de la démocratie. L’une comme l’autre des deux tendances que l’on peut distinguer au sein de la coalition montrent le mécontentement du peuple à l’égard de la vie politique bulgare et appellent à une repolitisation de la politique, c’est-à-dire à une réappropriation par les citoyens des moyens d’agir sur leur présent.

C’est en ceci que les racines du mouvement écologiste en Bulgarie sont subversives : s’opposant dans les années 1980 à un régime totalitaire sur lequel il n’avait pas prise, il poursuit aujourd’hui la lutte contre une démocratie qui, étant représentative, n’en n’a souvent que le label sans le contenu et privilégie les intérêts économiques particuliers contre une volonté générale, parfois volontairement maintenue dans son état virtuel par un manque d’information empêchant une sensibilisation à grande échelle .

En ce qu’il constitue une réappropriation de la politique par la multiplication des moyens d’action et d’information, le mouvement écologiste bulgare est un cas exemplaire de tentative de radicalisation de la démocratie – un paradigme à imiter.

Source : Le Courrier des Balkans

[1À l’époque où le régime de Todor Živkov était déjà fragilisé par les mouvements de résistance à la politique d’assimilation forcée des Turcs de Bulgarie.

[2Les campagnes aboutiront au retrait des textes, et au vote d’une loi interdisant de revenir sur le statut de site protégé une fois qu’il est attribué.


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