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Crise alimentaire : le commerce de la faim

GRAIN
dimanche 24 août 2008 par anik

Nous devons réformer la politique alimentaire de toute urgence !

Depuis quelque temps déjà, le problème de l’augmentation des prix des produits alimentaires dans le monde entier s’est abattu sur les foyers, les gouvernements et les médias. Le prix du blé a augmenté de 130 % au cours de l ’année dernière.[1] Le prix du riz a doublé en Asie en l ’espace des trois premiers mois de 2008 seulement[2] et, la semaine dernière, il a atteint des niveaux record sur le marché à terme de Chicago.[3] Pendant la plus grande partie de l’année 2007, la flambée des coûts de l’huile de table, des fruits et légumes ainsi que des produits laitiers et de la viande, ont entraîné une chute de la consommation de ces aliments. En Haïti, au Bangladesh ou au Cameroun, les populations ont choisi d’aller exprimer leur colère dans la rue, constatant qu’elles ne peuvent se permettre d’acheter les produits alimentaires dont elles ont besoin. Craignant des troubles politiques, les dirigeants du monde ont appelé à une augmentation de l’aide alimentaire, ainsi qu’à des moyens financiers et technologiques plus importants pour relancer la production agricole. Dans le même temps, les pays exportateurs de céréales sont en train de fermer leurs frontières pour protéger leurs marchés nationaux, pendant que dans d’autres pays les populations se retrouvent contraintes à des achats de panique. S’agit-il d’un phénomène temporaire ? Non. D’une pénurie alimentaire ? Non plus. Nous sommes confrontés à un effondrement structurel, qui est le résultat direct de trente ans de mondialisation néolibérale.

Les agriculteurs du monde entier ont eu une production record de 2,3 milliards de tonnes de céréales en 2007, soit 7 % de plus que l’année précédente. Depuis 1961, la production mondiale de céréales a triplé, alors que la population a doublé. Les stocks sont à leur niveau le plus bas depuis 30 ans, c’est vrai,[4] mais en définitive la production alimentaire mondiale est suffisante pour nourrir la population. Le problème est que ces produits agricoles ne parviennent pas à tous ceux qui en ont besoin. Moins de la moitié de la production céréalière mondiale est directement consommée par les populations. La plupart sert à l’alimentation animale et, de plus en plus, aux biocarburants, à travers des filières industrielles gigantesques et rigides. En fait, lorsque l’on soulève le voile des statistiques, on se rend compte qu’il y a un problème fondamental dans notre système alimentaire. Nous avons permis aux produits alimentaires de passer du statut de biens assurant l’alimentation et la sécurité des moyens d’existence des populations, à celui de produits destinés à la spéculation et au marchandage. La logique perverse de ce système en arrive maintenant à un moment décisif. Il apparaît aujourd’hui de façon évidente que ce système fait passer les bénéfices des investisseurs avant les besoins alimentaires des populations.

Réalités du marché

Pour expliquer la crise actuelle, les dirigeants politiques qui ont façonné le système alimentaire mondial d ’aujourd ’hui, et qui sont censés prendre les mesures pour éviter ce type de catastrophes, ont fourni toutes sortes d ’explications que chacun a pu entendre à maintes reprises : sécheresse et autres problèmes qui affectent les récoltes, demande croissante en Chine et en Inde où les populations mangeraient actuellement plus et mieux que par le passé, cultures et terres qui seraient massivement affectées à la production de biocarburants, etc. Tous ces problèmes contribuent bien sûr à la crise alimentaire actuelle. Elles n ’expliquent pas toutefois pas totalement la situation actuelle. Il y a un autre facteur en cause, quelque chose de bien plus fondamental qui réunit tous les problèmes, et que les dirigeants du monde de la finance et du développement tiennent à écarter du débat public.

Rien de ce que disent les décideurs actuels ne doit faire oublier que la crise alimentaire actuelle est l’aboutissement d’une part d’une pression constante en faveur d’un modèle agricole de type « Révolution verte » depuis les années 1950 et, d’autre part, de la libéralisation du commerce et des politiques d ’ajustement structurel imposées aux pays pauvres par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international depuis les années 1970. Ces recommandations politiques ont été renforcées par la mise en place de l’Organisation mondiale du commerce au milieu des années 1990 et, plus récemment, par une avalanche d’accords bilatéraux de libre échange et d’investissement. Avec une série d’autres mesures, ces accords ont entraîné le démantèlement impitoyable des droits de douane et des autres outils que les pays en développement avaient créé pour protéger la production agricole locale. Ces pays ont été obligés d’ouvrir leurs marchés et leurs terres aux multinationales de l ’agroalimentaire, aux spéculateurs et aux exportations d ’aliments subventionnés des pays riches. Ce faisant, les terres fertiles qui servaient aux marchés locaux de produits alimentaires ont été détournées au profit de produits de base destinés au marché mondial ou de cultures de contre saison et à haute valeur ajoutée pour les supermarchés occidentaux. Aujourd’hui, environ 70 % des pays dits « en développement » sont des importateurs nets de produits alimentaires.[5] Et sur un total estimé de 845 millions de personnes souffrant de la faim au niveau mondial, 80 % sont de petits agriculteurs.[6] Si l’on ajoute à cela la restructuration du marché du crédit et des marchés financiers, qui a créé une gigantesque industrie de la dette, sans contrôle sur les investisseurs, le problème apparaît dans toute son ampleur.

Les politiques agricoles ont perdu tout lien avec leur objectif le plus fondamental : nourrir les populations. La faim fait des ravages et les gens sont désespérés. Le Programme alimentaire mondial des Nations Unies estime que les récentes hausses de prix font qu’il y a maintenant 100 millions de personnes supplémentaires qui ne peuvent plus se permettre de manger à leur faim.[7] Les gouvernements cherchent désespérément à se protéger du système. Les plus chanceux, qui ont des stocks à l’exportation, se retirent actuellement du marché mondial afin de déconnecter les prix intérieurs de la hausse vertigineuse des cours mondiaux. Pour ce qui concerne le blé, les interdictions ou les restrictions d’exportation imposées au Kazakhstan, en Russie, en Ukraine et en Argentine se sont traduites par un resserrement d ’un tiers du marché mondial. La situation est encore plus grave pour le riz : la Chine, l’Indonésie, le Vietnam, l’Égypte, l’Inde et le Cambodge ont interdit ou strictement limité les exportations ce qui ne laisse que quelques rares sources d’approvisionnement, principalement la Thaïlande et les États-Unis. Des pays comme le Bangladesh ne peuvent acheter le riz dont ils ont besoin du fait du niveau élevé des prix. Depuis des années, la Banque mondiale et le FMI ont expliqué aux pays qu ’un marché libéralisé leur fournirait le système le plus efficace pour la production et la distribution des produits alimentaires. Pourtant, aujourd ’hui, les pays les plus pauvres du monde se retrouvent obligés de se lancer dans une âpre guerre d’enchères contre les spéculateurs et les négociants, qui s’en donnent à coeur joie. Les fonds spéculatifs et d’autres sources de capitaux flottants déversent actuellement des milliards de dollars sur les marchés des produits de base pour échapper aux marchés boursiers et à la crise du crédit, ce qui fait que les stocks alimentaires sont encore plus hors de la portée des populations démunies.[8] Selon certaines estimations, les fonds d’investissement contrôleraient maintenant 50 à 60 % du blé négocié sur les plus grands marchés mondiaux de produits de base.[9] Une société estime que le montant des investissements spéculatifs placés dans les marchés à terme de produits de base (des marchés où les investisseurs n’achètent ni ne vendent aucun produit physique, comme le riz ou le blé, mais misent simplement sur les fluctuations de prix) est passé à 5 milliards de dollars US en 2000 à 175 milliards de dollars en 2007.[10]

La situation actuelle n’est pas tenable. Il suffit de regarder Haïti. Il y a quelques décennies, ce pays était autosuffisant en riz. Mais les conditions des prêts étrangers, en particulier ceux d’un ensemble de financements accordés par le FMI en 1994, l’ont obligé à libéraliser son marché. Un riz bon marché en provenance des États-Unis a inondé le pays, soutenu par des subventions et de la corruption, et la production locale a été anéantie.[11] Les prix du riz ont maintenant augmenté de 50 % depuis l’an dernier, et le Haïtien moyen n’est plus en mesure d’acheter suffisamment pour se nourrir . Les gens descendent donc dans la rue ou risquent leur vie pour rejoindre les États-Unis en bateau. Des manifestations contre le prix des denrées alimentaires ont également eu lieu en Afrique de l’Ouest, de la Mauritanie jusqu’au Burkina Faso. Là aussi, les programmes d’ajustement structurel et le dumping de l’aide alimentaire ont détruit la production de riz de la région, laissant les populations à la merci du marché international. En Asie, la Banque mondiale a continuellement assuré aux dirigeants des Philippes, même l ’an dernier, que l ’autosuffisance en riz était inutile et que le marché mondial répondrait à leurs besoins.[12] Maintenant, le gouvernement se trouve dans une situation désespérée : son approvisionnement national en riz subventionné est presque épuisé et il ne peut importer tout ce dont il a besoin parce que les prix demandés par les négociants sont trop élevés.

Le commerce de la faim

La vérité sur les gagnants et les perdants de notre système alimentaire mondial n ’a jamais été aussi évidente. Prenons l’élément le plus fondamental de la production alimentaire : le sol. Le système alimentaire industriel est comme un drogué qui ne peut se passer d’engrais chimiques. Il a besoin de plus en plus de ces produits pour pouvoir simplement rester en vie, ce qui aboutit à une érosion des sols et nuit ainsi à leur capacité à obtenir les rendements agricoles. Dans le contexte actuel de pénurie de l’offre alimentaire, la petite clique des sociétés qui contrôlent le marché mondial des engrais peut appliquer les prix qu ’elle veut, et c’est d’ailleurs exactement ce qu’elle fait. Les bénéfices de Mosaic, une filiale de Cargill qui contrôle l’essentiel de l’approvisionnement mondial en potasse et en phosphate, ont plus que doublé l’an dernier.[13] Le plus grand fabricant mondial de potasse, le Canadien Potash Corp, a enregistré plus d’un milliard de dollars US de bénéfices, soit une augmentation de plus de 70 % par rapport à 2006.[14] Maintenant qu’ils paniquent pour les approvisionnements à venir, les gouvernements sont prêts à tout pour augmenter leurs récoltes, ce qui donne à ces entreprises un pouvoir supplémentaire. En avril 2008, la société offshore conjointe de commerce international de Mosaic et Potash a augmenté le prix de sa potasse de 40 % pour les acheteurs basés en Asie du Sud-est, et de 85 % pour ceux basés en Amérique latine. L’Inde a dû payer 130 % de plus que l’an dernier, et la Chine 227 % de plus.[15]

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