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Etats-Unis : le retour de la lutte des classes passe par le Wisconsin (2/2)

par Henri Lemare
lundi 21 mars 2011 par Pierre

Au Wisconsin, le nouveau gouverneur républicain, Scott Walker vient de faire passer - après un mois de contestation - une loi budgétaire inique écrasant les droits des fonctionnaires de l’État fédéré. Maître de conférences honoraire à la Sorbonne et spécialiste de civilisation américaine, Henri Lemare, analyse la situation symptomatique de cette grande braderie des services publics qui menace plusieurs Etats américains.

Marianne 2, le 20 mars 2011

Lorsqu’à la tribune Mahlon Mitchell, le président du syndicat des pompiers, pose à la foule la question devenue slogan ici : « À quoi ça ressemble, la démocratie ? », des milliers de poings fermés se lèvent, au cri de : « À ça ! ». Électrisés par le discours enflammé de Dennis Kucinich, le député de l’Ohio depuis longtemps surnommé « l’élu le plus courageux des États-Unis », les manifestants ont tout compris : que les grandes compagnies, les milliardaires, Wall Street, sont en train de leur voler tous leurs droits, qu’ils sont en train de leur voler leurs vies, leurs enfants, leur pays. Les orateurs ont un public parfaitement au courant des tenants et des aboutissants politiques de la situation. Il suffit d’écouter sur le site de Democracy Now ! les réponses données par les hommes et les femmes interrogés dans la rue. Et puis, ils ne sont pas seuls, on les aide en leur écrivant des paroles de soutien et en leur envoyant à manger : des bagels arrivent de New York, mais aussi des pizzas d’Egypte, et même le Malawi et Haïti ont apporté leur contribution. Plus près, au Canada, on cite désormais ensemble les luttes d’Egypte et du Wisconsin, dont on escompte qu’elles inspireront les leurs…

Car, depuis l’élection d’Obama, le « capitalisme du désastre » montre son vrai visage encore plus clairement qu’à l’époque Bush-Cheney. D’abord dans sa guerre sans merci contre toute couverture sociale, dans la résistible ascension du Tea Party, dans les quasi-appels au meurtre d’élus démocrates, « ciblés » par Sarah Palin et Fox News, menant à la tuerie de Tucson. Et maintenant dans les lois scélérates qui sont en train de passer en Ohio, au Michigan, en Floride, au Tennessee, dans le Maine, et l’Idaho, au Texas et ailleurs. Sous couvert d’assainissement des finances publiques, encore et toujours on fait payer les classes moyennes, les plus vieux, les plus pauvres, les enfants, et on donne de plus en plus aux financiers. Les protestataires de Madison ont tout compris : les puissances de l’argent font voter des lois qui enchaînent les générations à venir : des salaires plus bas, moins d’écoles, moins de soins, moins d’emplois, moins de sécurité sociale, moins de paix, comme dit Kucinich, et surtout moins de droits, toujours moins de droits. Partout, malgré le silence quasi total des médias « de référence », la solidarité s’organise. Vendredi après-midi, à 14h, les lycéens sont descendus dans la rue pour soutenir leurs enseignants – pas seulement au Wisconsin, non, mais en Alaska, en Californie, au Colorado, dans l’Idaho, l’Illinois, le Kentucky, le Massachusetts, le Maryland, le Michigan, le Minnesota, la Caroline du Nord, le New Jersey, l’Etat de New York, l’Ohio, l’Oregon, le Texas, et le Washington ! Il faut dire que l’école est très gravement attaquée : si dans le Wisconsin on en est à prévoir des effectifs de 60 élèves par classe, dans le Maine, il n’y a plus d’argent pour le ramassage scolaire et en Floride, le gouverneur retire 1,7 millions de dollars à l’enseignement et offre aux plus riches des réductions d’impôts de 1,8 millions de dollars. Réduire le déficit, dites-vous ?

La « stratégie du choc » de Naomi Klein [1], le Wisconsin l’a comprise dans l’expérience concrète de l’état des choses. Le gouverneur s’est donné le pouvoir de vendre à l’acheteur de son choix des biens publics, bâtis ou espaces naturels, sans appel d’offres, sans consultation aucune de la population. Dans le Michigan voisin, le gouverneur Rick Snyder vient lui aussi d’intégrer à sa loi budgétaire une clause lui donnant pouvoir de nommer une « personne ou compagnie » chargée d’estimer la situation financière de conseils municipaux, d’école, ou de région. En cas de « mauvaise gestion », il aura les mains libres pour limoger les élus et confier leurs charges à des sociétés privées. Ainsi, des villes entières pourront être soustraites à la gestion normale en démocratie. C’est, poussée à l’extrême, la logique de la soumission aux agences d’évaluation. Le secteur public devient complètement subordonné à l’autorisation privée : le contrat social et les institutions sont dissous. L’un des récents articles du prix Nobel d’économie Paul Krugman, dans le New York Times, a pour titre : « Shock Doctrine, USA ».

Face à cette vaste offensive de la droite, à Madison, on continue, on prépare les étapes suivantes : faire annuler la loi pour inconstitutionnalité ; lancer une pétition qui aboutira à destituer huit sénateurs républicains ; rassembler toutes les informations possibles sur les agissements des frères Koch. Le boycott des magasins et des produits de tous ceux qui ont financé la campagne du gouverneur a déjà commencé. Et le 5 avril, on ira en masse voter en toute connaissance de cause, les yeux grands ouverts, aux élections à la Cour suprême de l’Etat. Tout cela est encore légal. Pour combien de temps ?

Les Américains ont compris que le fascisme est à la porte. La lutte, la guerre des classes a un sens ici, au Wisconsin, et pour le reste du monde.

Source : Marianne 2

[1Naomi Klein, La Stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre [2007], Trad. fr. Arles : Actes Sud, 2008.


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