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Wisconsin : les syndicats contre-attaquent

par Michael C. Behrent
lundi 28 février 2011 par Pierre

Depuis quelques semaines, la politique descend dans la rue : Tunis, Le Caire, Tripoli, Manama, bien sûr, mais aussi… Madison, Wisconsin.

Peu après son entrée en fonction début janvier, le nouveau gouverneur républicain du Wisconsin, Scott Walker, a évoqué la crise budgétaire que traverse son État pour justifier un projet de loi révoquant le droit des syndicats du service public (en particulier ceux des enseignants) de participer aux négociations collectives. La semaine dernière, leur colère a éclaté : au moins 70 000 personnes ont convergé sur Madison, la ville capitale, pour protester contre cet assaut contre les droits et les acquis des salariés. La législature de l’État [State Legislature - l’Assemblée legislative de l’Etat] est occupée par la foule. C’est la plus importante manifestation à Madison depuis la Guerre du Vietnam. Pour les soutenir, les élus démocrates de la législature de l’État s’enfuient et se cachent, ôtant temporairement à la majorité républicaine le quorum nécessaire à l’adoption des lois. Les membres du Tea Party organisent une contre-manifestation en soutien au gouverneur. Mais pour la première fois depuis plus d’un an, les fantassins de l’antiétatisme sont sur la défensive. Madison, ou la renaissance du syndicalisme américain ?

Les républicains au pouvoir dans les États fédérés

Revenons un peu sur les origines de ces affrontements. A l’instar de l’État fédéral, la plupart des États fédérés font face actuellement, crise économique oblige, à des déficits budgétaires massifs. En Californie, ceux-ci s’élèvent par exemple à 25,4 milliards de dollars. Dans l’État où j’habite, la Caroline du nord, le déficit est de l’ordre de 3,9 milliards. Alors que dans le Wisconsin, le décalage se situe aux alentours de 137 millions pour ce qui reste de l’année fiscale en cours, et à 1,81 milliards pour l’année à venir. Sans minimiser un tel manque à gagner, le Wisconsin est bien loin de se placer en tête des États déficitaires ; il se trouve plutôt au milieu du peloton.

Comment expliquer les mesures extrêmes auxquelles recourt le gouverneur Walker ? Elles sont la conséquence en premier lieu de la nouvelle donne politique, c’est-à-dire le raz-de-marée républicain de novembre dernier. Dynamisés par les foudres antiétatiques répandues par les Tea Parties, les républicains ont non seulement remporté la Chambre des représentants au niveau national, mais aussi de nombreux postes de gouverneurs. Ils ont d’autre part décroché des majorités dans de nombreuses législatures étatiques. Actuellement, il y a 29 gouverneurs républicains par rapport à 20 gouverneurs démocrates (et un indépendant). Quant aux législatures (qui sont tous bicamérales, sauf une), 26 sont contrôlés par les républicains, 15 par les démocrates, et 8 sont mixtes. Soit 21 États où les instances élues (le gouverneur et les deux chambres de la législature) sont entièrement dominées par les républicains (dont le Wisconsin) - alors que seulement 11 le sont par les démocrates.

Les mesures antisyndicales du gouverneur Walker sont donc du pur butin politique, une manière d’encaisser aussi rapidement une opportunité offerte par une victoire dans les urnes. Comme telles, elles représentent une récupération de la crise économique par la droite, au service de son programme ultralibéral. Sous couvert d’un discours antiétatiste et prônant la responsabilité fiscale, elle tente d’ôter au mouvement syndical ce qui reste de son pouvoir.

Les syndicats, cause des déficits ?

Le gouverneur Walker justifie ces propositions par un raisonnement économique et budgétaire. Les syndicats des fonctionnaires entraîneraient, soutient-il, des coûts excessifs à un moment où la rigueur doit être à l’ordre du jour. Il propose de limiter les négociations syndicales au seul salaire, leur interdisant d’évoquer des questions liées, tels les congés ou les pensions-retraite. D’autre part, Walker demande aux fonctionnaires de prendre en charge certains cotisations - notamment pour la santé et la retraite - assurée jusqu’à maintenant par l’État. Pour les fonctionnaires, ce transfert représente une diminution salariale moyenne de l’ordre de 8%. Selon le gouverneur, ces dispositifs aideraient l’État à vivre selon ses moyens : ils épargneront le Wisconsin 30 millions sur un déficit de 137 millions pour l’année fiscale en cours, et 300 millions sur les deux ans à venir, sur un manque à gagner de 3,6 milliards.

Mais si les propositions de Walker ont mobilisé des dizaines de milliers de manifestants, c’est parce qu’elles dépassent la seule dimension fiscale. Les enjeux sont tout aussi politiques qu’économiques : il s’agit d’une offensive préméditée de la part des républicains ainsi que des intérêts financiers qu’ils représentent contre le pouvoir syndical. L’argument républicain n’est pas sans bienfondé. On estime que les syndicats ont dépensé quelque 200 millions de dollars au cours de la campagne électorale de l’année dernière. Les républicains entendent donc se « venger ». D’autre part, ils voient le pouvoir des fonctionnaires syndiqués comme la conséquence d’un marché assez louche : quand ils sont au pouvoir, les démocrates offrent aux fonctionnaires des droits et des acquis ; ensuite, leurs syndicats offrent leur soutien et leurs ressources financières lorsque les démocrates se représentent devant les électeurs. Les républicains aussi aiment se présenter comme les défenseurs des salariés du privé, moins syndiqués, et donc moins « privilégiés », que ceux du public.

Un syndicalisme affaibli

L’ennui avec ces arguments, c’est qu’ils négligent le fait que le pouvoir des syndicats a décliné de manière dramatique au cours des dernières années. Selon le U.S. Bureau of Labor Statistics (l’agence pour les statistiques liées travail), seulement 11,9% des travailleurs furent syndiqués en 2010, alors que 20,1% l’étaient en 1983. Dans le secteur privé, le taux de syndicalisation ne s’élève qu’à 6,9%. Toutefois - et là est l’essentiel - la situation est bien meilleure dans le secteur public, on trouve 36,2% de travailleurs syndiqués, et 42,3% si l’on considère uniquement les fonctionnaires des collectivités territoriales (États fédérés, comtés, municipalités, etc.). En somme, les seuls syndicats qui menacent les républicains sur le plan politique sont ceux du secteur public, notamment le Service Employees International Union (SEIU, salariés du tertiaire, y compris les fonctionnaires) et l’American Federation of State, County and Municipal Employees (AFSCME, fonctionnaires des collectivités territoriales). Dans la mesure où les républicains, depuis trois décennies, poursuivent une politique qui a creusé un fossé entre les Américains les plus richissimes et le reste du pays, leurs motivations économiques et politiques finissent par se rejoindre.

Que les républicains poursuivent une politique antisyndicale aussi implacable n’est pas surprenant, vu leur histoire. Rappelons qu’en 1981, le président Reagan a licencié 11 000 contrôleurs aériens lorsque ceux-ci avaient entrepris une grève, en arguant que leur action était illégale (les contrôleurs aériens étant défendus de faire grève). Pour le gouverneur Walker, l’affaire est personnelle : avant d’être élu gouverneur, cet homme de 43 ans fut pendant huit ans le président d’un comté du Wisconsin. Pour équilibrer ses budgets, il a souvent demandé des concessions de la part des syndicats. Sans succès : les élus démocrates avec lesquels il gouvernait ont réussi à faire barrage à ses efforts.

Désormais, Walker fraie la voie. D’autres États où le gouverneur et la législature sont républicains et où les fonctionnaires disposent du droit de participer à des négociations collectives envisagent de suivre son exemple. À commencer par l’Ohio, où le nouveau gouverneur républicain, John Kasich, ne fait pas un mystère de ses intentions. Des mesures semblables suivent leur chemin dans la législature du Tennessee. On s’y intéresse aussi dans l’Indiana. Là, le gouverneur, Mitch Daniels - l’ancien directeur du budget fédéral sous George W. Bush, qui pourrait lorgner la nomination présidentielle pour 2012 - avait déjà abrogé le droit des employés de l’État à négocier collectivement lors de son inauguration en 2005. Désormais, on dit qu’il viserait explicitement les professeurs.

Vers un nouveau militantisme ?

Il ne faut toutefois par voir dans les démocrates des amis décomplexés des syndicats des fonctionnaires. Loin s’en faut. La situation budgétaire est effectivement très sérieuse. Des nouveaux gouverneurs démocrates comme Jerry Brown en Californie et Andrew Cuomo à New York demanderont sans doute aux fonctionnaires des sacrifices, notamment salariaux. Cuomo a, dit-on, même gardé des fonds collectés au cours de sa campagne pour les utiliser contre la guerre médiatique qui l’opposera aux syndicats newyorkais une fois son budget annoncé.

Mais si la situation demeure tendue même là où les démocrates sont encore au pouvoir, ceux-ci, tout en leur demandant des concessions salariales ponctuelles, ne tentent pas de les destituer de leurs droits et des dispositionss légales qui ont fait que les syndicats, quoi que l’on en dise, restent une des seules institutions de la société américaine dont l’objectif est la protection des salariés. Ce point permet de prendre la mesure de l’enjeu véritable de la bataille de Wisconsin : dans un pays où les inégalités s’approfondissent, le parti républicain aidant, les syndicats protégeant les fonctionnaires et autres salariés pourront-ils survivre ? Si les faits sont en général peu prometteurs sur ce front, les dizaines de milliers de salariés mobilisés dans la capitale du Wisconsin suggèrent que tout n’est pas déjà réglé. Les Tea Parties avaient, au cours des dix-huit mois derniers, su redonner un certain souffle au militantisme. Peut-être les syndicats qui manifestent dans le Wisconsin sauront-ils le renouveler à leur tour.

Source : Blog d’Alternatives Économiques

Michael C. Behrent est historien américain spécialisé dans l’histoire de l’Europe contemporaine et surtout dans la philosophie politique française. Il a soutenu une thèse d’histoire à la New York University, et enseigne actuellement à Appalachian State University (Caroline du Nord).

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