robin-woodard

La différence entre la critique du capitalisme moderne de Debord et celle de Moishe Postone ou : les limites de la critique de Guy Debord

De Diggers
dimanche 12 septembre 2010 par anik

Ci dessous en fichier PDF un texte de M. Prigent lu au Salon du livre anarchiste le 25 octobre 2009 qui s’est tenu à Westfield College à mile end road à Londres. L’allocution a été faite dans le cadre de l’atelier sur la crise de l’économie, l’effondrement du crédit et le changement climatique. Les allocutions ont eu lieu dans le département de physique du collège.

Ce texte est paru initialement sur le site du groupe anglais Principia Dialectica. Dans son court texte pas assez développé semble-t-il (mais oralité oblige), Prigent pourrait peut-être laisser l’impression que Debord ne nous a finalement rien appris. La limite du texte de Prigent il me semble, c’est qu’il ne montre pas, bien qu’il le présuppose, en quoi la conceptualisation du spectacle dans La Société du spectacle (même si il y avait quelques limites importantes bien sûr) était intéressante comme nouveau pas après celui de Marx sur le fétichisme de la valeur. C’est justement ce qu’abordent les textes que nous mettons en lien juste ci-dessous, et qui sont donc quelque part complémentaires du texte de Prigent.

Le texte de Prigent " La différence entre la critique du capitalisme moderne de Debord et celle de Postone

En mai 1988 les Commentaires sur la société du spectacle de Guy Debord ont été publiés à Paris. Plus tard en Angleterre le titre a été mal traduit, Malcolm Imrie n’avait pas remarqué la référence à Jules César. Vous ne pouvez pas tout attendre de la part de prétendus experts.

A la fin des années 1980, la crise prolongée dans le Bloc soviétique et ailleurs a incité Guy Debord à mettre à jour sa critique, il lui a manqué malheureusement l’inspiration de La Société du spectacle dans lequel il dit en 1967 : «  que le spectacle moderne était déjà essentiellement : le règne autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable » [1] Le texte de Prigent " La différence entre la critique du capitalisme moderne de Debord et celle de Postone , c’était plus tranchant que ce qu’il a écrit dans ses Commentaires, à savoir : «  le secret domine ce monde et d’abord comme secret de la domination » [2] . Debord a négligé de relire le « Marx ésotérique » [3]. du Capital et des Grundrisse où Marx développe sa critique de la valeur, et Debord est resté enfermé dans le «  Marx exotérique » de la lutte des classes. C’était une erreur fatale. Une autre erreur a été de dire qu’il n’avait pas besoin de changer un seul mot à son livre de 1967, et de ce fait il ne pouvait pas le remplacer. Ainsi il est revenu à des positions rétrogrades, il a adopté une vue très « 19ème siècle » de l’histoire qui a été tenue par beaucoup de personnes de ce temps - à gauche comme à droite - c’est-à-dire une vue policière de l’histoire que l’on pourrait qualifier de théorie « complotiste » de l’histoire, pour faire simple. Ce qu’il ne pouvait pas critiquer, changer, c’était la lutte de classe en tant que sujet.

Et pourtant, il était conscient que les luttes à partir de 1968 et probablement auparavant, avaient été assimilées par la représentation, c’est-à-dire par les syndicats et les partis politiques avec l’aide de l’État. Mais la critique de Moishe Postone va au cœur du problème : « selon la logique de l’analyse de Marx, la classe ouvrière, plutôt qu’elle incarne la société future, est la base nécessaire du présent sous lequel elle souffre ; elle est liée à l’ordre existant dans ce sens où elle devient l’objet de l’histoire » (TLSD, p.357).

Debord dans ses Commentaires a continué d’avancer des idées d’un autre temps. Il parle de propriétaires du monde, quand il est bien connu qu’ils sont les simples serviteurs de la société de marchandises. Ils doivent aussi s’incliner devant la valeur. Et ensuite Debord parle de l’américanisation du monde, une autre «  châtaigne chaude » qui semble caresser dans le sens du poil beaucoup de personnes, quand en réalité le capital est international, comme la radioactivité nucléaire, il ne connaît aucune frontière !

A la fin des années quatre-vingt Debord était vraiment coincé dans ses limites quand il nous disait : «  il n’y a plus ni agoras, ni communauté générale, ni institutions secrètes ou autonomes, des salons ou des cafés ». Et pour couronner le tout il a ajouté : «  la marchandise ne peut plus être critiquée par personne, ni en tant que système général, ni en tant que camelote ». Il parlait aussi de la dissolution de la logique. Il parlait probablement de la sienne. Comme nous avons vu au début de cette intervention, Debord ne pouvait pas remplacer son livre de 1967 La Société du Spectacle. Il a échoué à critiquer l’idéologie de la luttes des classes comme sujet. Mais en fait le Capital est le sujet comme Postone l’a développé et analysé dans son livre de 1993 Temps, travail et domination sociale. Un livre que plusieurs ne veulent pas prendre en considération, et moins encore lire sans parler d’être d’accord avec lui.

Ainsi Debord a été immobilisé, incapable d’avancer, comme nous avons vu il ne pouvait seulement que reculer sur les plus mauvaises des positions. C’était tragique. Mais sur l’échiquier, l’attaque c’est la meilleure défense. Et il l’a oublié. Il a coupé ses propres lignes de ravitaillement. Malgré tout, tous ces gens se gargarisent toujours avec les Commentaires de Debord et son Jeu de la guerre et inscrivent même ce livre comme un chef-d’œuvre avec celui de Louis Althusser et quelques autres. Certains n’objectent pas être ridicules. Mais tant qu’il se vend bien, c’est un chef-d’œuvre ! Il semble aussi que quelques personnes qui se contentent entièrement de La Société du Spectacle, n’ont pas besoin de quelque chose de plus critique. D’autres sont heureux de répéter un marxisme orthodoxe classiste auquel ils incluent une critique de valeur, mais leur planche théorique principale est toujours une analyse rigide de classe (me viennent à l’esprit Aufheben, les divers outils de Raya Dunayevskaya et Théorie Communiste en France)

Même un futur bureaucrate et un homme d’État appelé Lénine pourrait dire avant 1917 : «  il ne peut pas y avoir de révolution sans théorie » Sans doute que le terrible Lénine n’a pas été d’accord avec cette expression après 1917 ! Quand vous lisez les Commentaires de Debord vous avez le sentiment qu’il veut dire quelque chose sur les nouveaux rapports de production : « dans d’autres temps, je pourrais me considérer comme satisfait. Mais dans le moment où nous nous trouvons, il m’a semblé que personne ne peut l’être. » En fait son livre la Société du Spectacle avait été remplacé par la société capitaliste. Ses Commentaires n’ont pas correspondu à ce qui avait lieu et n’étaient pas aussi aiguisé que son texte de 1967. Ils sont tombés courts…Il aurait été probablement meilleur s’il ne les avait pas écrits.

Autour de 1982, il m’a dit que son 1967 livre La Société du spectacle serait valable pendant les cinquante prochaines années. Je lui ai dit : «  es-tu sûr ? ». Sa réponse était catégorique, son livre durerait pendant cette période de temps. Mais il ne devait pas l’être. Six ans plus tard il a publié ses Commentaires, dans lesquels il dit : «  la Négation a si parfaitement été privée de sa pensée, qu’elle a été dispersée pendant une longue période de temps. » Cette citation semble résumer sa position de 1988 et il ajoute : «  la signification s’est perdue avec le centre connaissable ». Sans théorie critique il est difficile de signifier quelque chose à propos de quoi que ce soit. Debord était vraiment enfermé dans un labyrinthe de sa propre fabrication. S’il avait lu Adieux au prolétariat d’André Gorz (1980) - tendancieusement traduit par Adieu à la Classe ouvrière (1982, Pluto Press), il y aurait trouvé des idées sur la façon de sortir du fétiche de la classe ouvrière/prolétariat en tant que sujet. Mais Debord ne pouvait pas prendre en considération Gorz, il avait une idée définitive sur lui. Gorz avait été autour de Sartre et Beauvoir après la Seconde guerre mondiale, il avait participé à leur revue les Temps Modernes. Debord ne pouvait pas digérer la politique épouvantable de Sartre et Beauvoir (leur soutien inconditionnel à toutes sortes de bureaucraties comme le Cuba de Castro ou la Chine de Mao, etc.). Finalement Gorz a réussi à ramper en dehors du marais de Sartre. Mais Debord n’a pas davantage prêté attention à la critique d’André Gorz. Il l’avait considéré définitivement comme une épave. Un mauvais geste !

Dans Adieu au prolétariat, il y a un chapitre appelé : «  le Prolétariat comme Réplique du Capital » : « les prolétaires travaillent ainsi exclusivement pour la société. Ils sont les fournisseurs de travail abstrait général et, par conséquent, ils doivent acheter toutes les marchandises concrètes et les services qu’ils consomment. La forme totalement aliénée de leur travail est cohérente avec le fait que leurs besoins matériels s’expriment comme des besoins de marchandises : ce qui doit être acheté requiert de l’argent. Tout ce que les prolétaires consomment doit être acheté et tout ce qu’ils produisent doit être vendu. Aucun lien visible ne connecte la consommation avec la production ou les marchandises achetées avec le travail exécuté. À cause de cette absence de lien visible, pour des prolétaires il n’y a aucune différence pour les prolétaires entre ce qu’ils produisent et ce pour quoi ils travaillent. Ils ont été déshabillés de toutes les capacités autonomes par le capital et contraints à travailler ‘‘ avec la régularité immuable d’un automate géant ’’. (…) Le système-machine fait le travail ; vous lui prêtez simplement votre corps, votre intelligence et votre temps pour lui faire faire le travail. ». Anselm Jappe dans son livre Les Aventures de la marchandise (pour une nouvelle critique de valeur) [non encore traduit en anglais] dit : « Marx exprime ce fait dans la formule que la valeur est un ‘‘ sujet d’automate ’’ (Le Capital, livre 1) où, comme il le dit déjà dans les Grundrisse : ‘‘ La valeur se présente comme sujet ’’ » . [4]

Debord a négligé la critique de valeur, puisqu’il soutenait toujours un marxisme orthodoxe reformulé qui voyait toujours les luttes de classes comme le moteur de l’histoire, de là son inertie. Moishe Postone au contraire a commencé à démanteler les structures classistes des marxismes orthodoxes. Ces études ont continué en utilisant cette critique à propos de l’Ecole de Francfort et de Georg Lukacs. C’est en 1993 que le livre de Postone Temps, travail et domination sociale (une réinterprétation de la théorie critique de Marx) a été publié. C’est ce type de livre que Guy Debord aurait du écrire au lieu de ses Commentaires. Mais vous ne faites pas d’histoire avec des « si » comme Hegel nous l’a dit. À la fin cela n’a pas compté puisque cela n’a pas eu lieu.

La position anti-informatique de Debord était une autre aberration. D’autres allèrent plus loin dans cette vision rétrograde anti-technologique. Un primitiviste comme Ted Kacyinski - son terrible document Unabomber l’a transformé en terroriste -, s’est même préparé pour mettre une bombe dans un avion. Kacyinski n’a pas pu articuler une critique du capitalisme moderne et de là il a recouru au terrorisme. C’est tragique. Il y a d’autres primitivistes comme John Zerzan et en France l’Encyclopedie des Nuisances qui ont traduit Kacyinski [5] . Les primitivistes nous font penser à Pol Pot. Il est impératif de critiquer cette idéologie qui ramène vers un passé horrible…

Une nouvelle société où la valeur a été supprimée avec le travail, pourra lier la technologie à la valeur d’usage au lieu de la valeur d’échange. La production de marchandises et le travail abstrait détruisent la planète. Ce que Postone dit du travail abstrait consiste en cela : «  je soutiens que ce que Marx veut dire par là, c’est que le travail a une fonction dans la société capitaliste comme activité socialement médiatisante qui diffère de la fonction d’activité de peine dans une autre société et que c’est un point de départ pour son analyse complète du capitalisme. »

Dave Wise sur son site Web « revoltagainstanageofplenty » dit que j’ai remplacé mon allégeance à Guy Debord pour celle à Moishe Postone. Avoir affaire seulement à des noms est simpliste, pour moi les idées sont plus importantes, j’ai trouvé la théorie critique de Moishe Postone à mon goût, une sorte de base à partir de laquelle vous pouvez construire un nouveau monde. A partir de là, les agoras et les conversations ne sont pas mortes, nous en avons la preuve aujourd’hui. Mettre à jour sa théorie critique n’est pas un luxe, mais une nécessité.

M Prigent,

Au Salon du livre anarchiste à London en octobre 2009 (toutes les notes de bas de page sont de la traduction). Traduction : Diggers (Merci à K pour son aide).

Difference entre Guy Debord et Moishe Postone par M Prigent.pdf.http://download.tuxfamily.org/defi/...

[1Cette citation se trouve en fait dans les Commentaires (Thèse II), Debord écrit «  En 1967, j’ai montré dans un livre, La Société du Spectacle, ce que le spectacle moderne était déjà essentiellement : le règne autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable (…) » (NdT).

[2Commentaires sur la société du spectacle, thèse XXI (NdT).

[3L’expression est de Robert Kurz, qui distingue dans l’œuvre de la maturité de Marx, deux types différents d’argumentation. Une argumentation que l’on connaît (le Marx exotérique) et dont se réclame le marxisme traditionnel et qui consiste en une critique du capitalisme du point de vue du travail, pôle pourtant immanent au processus de valorisation de la valeur ; et une argumentation moins connue (le «  Marx ésotérique ») qui consiste en une critique en elle-même des catégories qui saisissent les formes de vie sociales historiquement spécifiques au capitalisme (marchandise, travail, valeur, argent). Une critique donc catégorielle que développe au-delà de Marx, la mouvance de la critique de la valeur. On pourra voir en français sur cette distinction le livre de Robert Kurz, Lire Marx, La balustrade, 2002, ou celui d’Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, Denoël, 2003. (NdT)

[4A. Jappe, Les Aventures de la marchandise, op. cit., p. 98. (NdT)

[5Il faut dire que M. Prigent va un peu loin quand il assimile l’Encyclopédie des nuisances avec les primitivistes, Semprun et Mandosio se sont déjà distingués des primitivistes. Ce qui n’empêche pas que l’EDN abandonne la critique de l’économie politique, prend la posture post-moderne du refus de saisir la totalité sociale en assimilant cela à un coup de force totalitaire, fait l’apologie d’une société agraire pré-industrielle (comme chez William Morris) et reste même dans sa fondation théorique propre (anti-industrielle) complètement vague ; Postone au contraire apporte sur le terrain de la critique du mode de production industriel, un fondement théorique plus fondamental (NdT).


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 642 / 595216

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Dossiers, alternatives, politiques et réflexions  Suivre la vie du site Politiques, philosophiques et syndicales   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.21 + AHUNTSIC

Creative Commons License