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La biodiversité animale agricole (1ère partie)

De Antoine de Ruffray
samedi 28 août 2010 par anik

En cette année consacrée à la biodiversité, il est utile de préciser ce qu’elle recouvre, puisque certains n’hésitent devant aucune simplification, ce qui leur permet d’éviter les liens de cause à effets gênants. Cet article, sans exclure les problèmes globaux, se concentre sur l’aspect biodiversité animale "culitvée", c’est à dire l’élevage, qui s’intègre dans ladite biodiversité. On trouvera dans ce numéro la première partie de cette étude.

Des millénaires avant que l’ONU ne s’alarme de l’érosion chronique de la biodiversité sauvage ou domestique, les hommes, chasseurs cueilleurs, ont vécu d’elle, puis, devenus paysans, l’ont instinctivement cultivée ; les promoteurs de l’agriculture la plus productiviste et néfaste à sa conservation, eux, s’offrent maintenant le luxe de passer avec angélisme pour ses chantres (Commission Européenne). [1]

En attendant, cette érosion, bien réelle, ne concerne pas seulement le règne végétal. Elle est déjà ancienne, en particulier sur notre continent, et partout où l’agriculture a perdu son rôle nourricier premier, quand elle a été développée à outrance pour des débouchés lointains : l’élevage ovin pour l’industrie lainière en Australie et Nouvelle-Zélande, par exemple, a provoqué la disparition de multiples espèces autochtones.

Comment avoir une vision claire de l’état de la biodiversité animale domestique, sans appréhender les origines de la transformation de notre agriculture, depuis les premières étapes de son industrialisation en Occident, (Europe, Amérique du Nord), imitée plus tard dans les autres continents. Nous considérerons, d’abord, les contextes historiques dans lesquels se sont produites des ruptures dans la vie sociale des paysans et dans leurs pratiques agricoles et d’élevage qui ont eu un impact sur cette diversité ; ensuite, nous verrons les évolutions techniques récentes qui ont accéléré l’érosion de la biodiversité animale domestique. Il n’est pas question dans ce propos d’être absolument exhaustif, ni de prétendre à une expertise quelconque, mais plutôt de proposer une réflexion à partir d’un tour d’horizon un peu large sur cette problématique essentielle.

Courte description des activités humaines en relation avec la biodiversité.

D’abord chasseur-cueilleur partageant le même environnement, l’homme a appris lentement à apprivoiser et élever des animaux pour se nourrir. Grâce à une patiente tradition orale d’observation séculaire, il a établi la pratique de la "sélection massale", celle des populations d’animaux les plus fertiles, en éliminant les porteurs de vices rédhibitoires. Deux chercheurs, D.Planchenault et JP Boutonnet du CIRAD/EMTV et de l’INRA [2], dans leur étude pour la FAO publiée en 1997 [3] ont exposé brillamment une part de la situation africaine, expliquant l’aparition des "races" d’élevage : avec les réserves nécessaires dues aux différences sociales et géographiques, on peut y retracer les conditions premières dans lesquelles cette diversité a dû s’épanouir sur notre continent.
"Au sein d’une espèce, l’action de l’homme ou d’autres facteurs (climatiques, géographiques, géologiques, sociologiques, etc.), ont créé des races qui ont été modifiées, modelées par ces mêmes éléments... Chaque population animale est le résultat d’une longue évolution des systèmes d’élevage... La localisation est certainement un des facteurs essentiels au processus de création et de maintien des races... Il est possible, alors, de considérer les races d’animaux d’élevage comme des ’construits sociaux" réalisés autour d’un ensemble de contraintes d’élevage et d’un ensemble d’objectifs d’utilisation des animaux..). La plupart des races sont de fait issues de croisements. Ce raisonnement aboutit à exlcure la notion de race pure.."
Ces pratiques d’élevage et de sélection ont perduré un peu partout, jusqu’à des années récentes. quels sont les phénomènes qui nous ont conduits dans les impasses actuelles, et dont il faudra bien se dégager si l’homme veut préserver son avenir dans son milieu ?

Un peu d’histoire récente de l’agriculture et des paysans dans leurs contextes sociaux

Dès le XXIème siècle en Angleterre, des féodaux ont clôturé des terres de l’espace agricole et pastoral commun, phénomène de révolte paysanne, comme dans les Midlands en 1607. Au XVIIIème siècle, dans ce pays en pleine mutation industrielle, la toute nouvelle Chambre des Communes s’affirma en décrétant la fin des droits d’usage et le démantèlement des Communaux [4] (Enclosure Act)... Cette loi, consacrant la "privatisation" du sol, retira aux paysans jusqu’à leur lopin de jardin ; elle priva définitivement des millions de femmes et d’hommes de leur autonomie vivrière, faisant d’eux et de leurs enfants la main-d’œuvre malléable que se disputaient déjà les Landlords [5], les patrons des mines et des ateliers textiles et métallurgiques. Elle remit en cause profondément les modes de mise en valeur agricoles, rayant rapidement de la carte les champs ouverts, les pâturages communs du bétail, mis en valeur par la communauté ; tantôt de nouveaux assolements de cultures plus intensives les remplacèrent, tantôt souvent de l’élevage ovin était déjà destiné, via la filature de drap, à un commerce intérieur limité, au marché international en plein essor, et partiellement au "commerce triangulaire" [6].

Relativement entretenue depuis les débuts de l’élevage par les hommes qui vivaient, la biodiversité animale subit une forte réduction du fait de leur expulsion, les privant de leurs terres, de leurs animaux. Nourrir plus de femmes et d’hommes, en les "libérant" de l’agriculture justifierait cette spoliation pour certains, mais ce furent de nouvelles servitudes que nous décrivent Dickens ou Zola, plutôt qu’humanisme ou philanthropie. Cette "grande transformation" [7] se parait déjà d’une vision évolutionniste de l’histoire humaine, que certains baptisent encore "Progrès".

Ces ruptures, au XVIIIème en Angleterre, ne se généralisèrent à l’Europe qu’à des rythmes différents ; mais avec autant de brutalité, les différentes guerres européennes y furent pour beaucoup, éliminant tant et tant de paysans. Elles rompirent en les bousculant les liens entre l’homme et son milieu, sa terre et ses animaux. En Europe, elles engendrèrent une spécialisation des terres et des animaux et une différenciation des hommes, entre éleveurs et cultivateurs. Elles firent éclater le ciment d’une véritable agriculture faite de gestes et activités multiples, associés et complémentaires, étudiée et encouragée par exemple au XVIème par des humanistes tel Olivier de Serres.

Antoine de Ruffray*

*Éleveur de moutons transhumants à Longo Maï en Provence (également membre fondateur de PAISALP Association de Producteurs Fermiers paysans en Haute Provence, et administrateur de la Confédération Paysanne Provence Alpes Côte d’Azur.

Cet article a été publié sur l’Ire des Chênaies de Radio Zinzine.

[1Dans la presse agricole : "Biodiversité - Bruxelles tire la sonnette d’alarme. Après avoir procédé à une série de consultations ces derniers mois, la Commission européenne doit adopter le 19 janvier une communication présentant les orientations que l’UE devrait suivre pour la sauvegarde de la biodiversité après 2010. Au-delà de certaines limites, la perte de biodiversité est aussi catastrophique que le réchauffement climatique, avertit-elle, déplorant que la dégradation des sols et les espèces envahissantes ne soient toujours pas des problèmes pris en compte au niveau communautaire et soulignant le rôle que devrait jouer dans ce contexte la politique de développement rural".

[2Centre Interdisciplinaire de Recherche Agricole pour le Développement (France) et Institut National de la Recherche Agronomique (France)

[3Étude en Afrique francophone subsaharienne, résultat d’une mission sur le thème de la conservation des ressources génétiques des animaux domestiques. (Animal Genetic Ressources Information n°21, 1997)

[4Terres dont l’usage est accessible à toutes les familles du village, régies par un droit oral, en vigueur pratiquement partout en Europe.

[5Seigneurs, Féodaux

[6Commerce au long cours par mer, de produits manufacturés, esclaves, or et matièrers premières.

[7Lire Karl Polanyi : "la grande transformation"


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