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Al-Shabab, l’extrémisme et les alliés américains

par Yohannes Woldermariam
mercredi 4 août 2010 par Pierre

L’émergence de Al-Shabab en Somalie doit être vue dans le contexte de décennies de mauvaise gestion, de dictature et d’abus, écrit Yohannes Woldermariam. Suite à l’invasion éthiopienne soutenue par les Américains en 2006, l’ascendance de l’UIC (Union of Islamic Courts) modérée, a été bloquée et quelque 300 000 personnes ont été déplacées ce qui a permis le triomphe des’’ extrémistes de Al-Shabab comme force hégémonique’’, issus de l’UIC. Et alors que les effets du bombardement de Kampala retombent, continue Woldermariam, les gouvernements des alliés américains, l’Ethiopie et l’Ouganda, cherchent une fois de plus à faire du capital politique de la tragédie à des fins qui leur sont propres, avec ‘’Obama qui joue leur jeu’’.

2 août 2010

L’émergence de Al-Shabab n’est pas un accident. C’est le résultat de nombreuses décennies de mauvaise gestion, de dictature, d’abus régionaux et internationaux. D’un point de vue superficiel, on s’attend à ce que la Somalie soit une entité unifiée parce que tous les Somaliens parlent une même langue et ne souffrent pas du fléau des différences ethniques, comme tant d’autres anciennes colonies. Et pourtant, la Somalie a toujours été marquée par de profonds clivages, même si l’élite somalie cultive le rêve d’une ‘’Grande Somalie’’ et considère que c’est leur mission d’unir tous les peuples parlant le somali. Ceci inclus les Somalis dans les pays voisins : la nation de la région de l’Ogaden en Éthiopie, les Issas à Djibouti et les Somalis qui habitent une région connue sous le nom de Northern Frontier District au Kenya. La Corne de l’Afrique a dû faire face au même arbitraire en ce qui concerne les frontières héritées de l’époque coloniale, des frontières qui ont coupé au travers de peuples de même culture.

Mais le projet d’un État ethniquement homogène, englobant les minorités somalies voisines, était d’entrée voué à l’échec et contraire à la Charte africaine qui demande le respect des frontières. Par conséquent, l’irrédentisme somalien visant le Kenya et l’Éthiopie aggrave ainsi l’animosité historique avec l’Éthiopie. Pendant la Guerre Froide, la tension entre les deux pays a fourni à l’Union soviétique et aux États-Unis l’occasion de se servir de ces deux pays dans leurs jeux géopolitiques par nations interposées. La Corne de l’Afrique, dont fait partie la Somalie, est devenue le pendant de l’Afghanistan, du Vietnam et d’autres points chauds du globe de cette époque.

L’Éthiopie et la Somalie se sont livrées à deux guerres majeures, y compris une qui incluait des forces cubaines en 1977-1978. Une force combinée comprenant des Éthiopiens, 15 000 Cubains et 1500 conseillers soviétiques et leur armement ont défait l’armée somalienne. Cette défaite a été le début de la fin d’un État somalien fonctionnel. Elle a été suivie d’une longue guerre civile dans les années 1980 qui a abouti à la désintégration du pays. Des interventions maladroites américaines et des Nations Unies, au cours des années 1990, n’ont fait qu’empirer une situation déjà mauvaise.

Des seigneurs de la guerre issus des clans ont remplacé la dictature centralisée de Mohammed Siad Barre qui gouvernait la Somalie de 1969 à 1991. Après la chute de Barre, le Somaliland et le Puntland sont devenus deux entités séparées, relativement stables, mais non reconnues. En fait, à la fin juin 2010, le Somaliland a tenu des élections qui sont les seules de la région à avoir satisfait aux standards internationaux. Le candidat de l’opposition, Ahmed M. Maha Silanyo a gagné les élections au détriment du président sortant, Dahir Riyale Kahin. En contraste, l’anarchie a régné dans la Somalie du Sud et la région de Mogadishu pendant au moins deux décennies.

En 1993, suite à la mort de 18 marines et après que deux hélicoptères Black Hawk aient été descendus, les Américains se sont largement retirés. L’horrible scène d’octobre 1993, qui montre la dépouille mortelle d’un soldat américain traînée dans les rues de Mogadishu - appelé l’effet CNN -, est dans la mémoire de nombreux Américains. Elle a influé sur la décision de l’administration Clinton de retirer les troupes américaines du pays. La Somalie a connu un regain d’intérêt seulement après le 11 septembre, par crainte qu’elle puisse devenir une pépinière pour le djihad global et un repaire pour des éléments de Al Qaeda.

Il y a eu quatorze tentatives pour un gouvernement central en Somalie entre 1991 et 2010. L’actuel Transitional Federal Governement (TFG), dirigé par Sharif Sheikh Ahmed est la dernière version de ces tentatives. La plupart des Somaliens considère celui-ci comme une marionnette de l’Ethiopie, mais Hillary Clinton a dit de lui " qu’il était le meilleur espoir du pays". Il contrôle à peine deux quartiers de Mogadishu et seulement grâce à la protection d’environ 3000 soldats ougandais et environ 2000 soldats du Burundi qui représentent la mission mal conçue de l’Union africaine en Somalie (AMISOM). L’intervention ougandaise, burundaise et éthiopienne est très mal perçue par les Somalis de toute obédience.

La justification de leur présence est ostensiblement le maintien de la paix. Mais il n’y a pas de paix à maintenir en Somalie. L’Ouganda et l’Éthiopie ont besoin de connaître la paix à l’intérieur de leurs propres frontières avant que de prétendre d’apporter la paix sur d’autres terres. Parmi les insurrections en Éthiopie, il y a celle menée par l’Ogaden National Liberation Front (ONLF) dont la lutte pour l’autodétermination en faveur de 4 millions de Somalis ethniques s’éternise. Elle a coûté des milliers de vie et a été désignée comme " un autre Darfour" par certains observateurs. Depuis les années 1980, la région du nord de l’Ouganda est ravagée par un groupe meurtrier connu sous le nom de Lord’s Resistance Army. (LRA)

La première raison pour l’intervention éthiopienne est qu’elle a intérêt à une Somalie faible et désintégrée. L’Éthiopie bénéficie aussi de l’assistance financière, militaire et politique américaine en se présentant comme un allié dans la "guerre contre le terrorisme". Elle reçoit la plus grande part de l’aide américaine de tous les pays de l’Afrique subsaharienne. De même, l’Ouganda et le Burundi, bien que n’ayant pas de frontières communes avec la Somalie, interviennent afin de s’assurer du soutien américain. En échange, les États-Unis restent muets lorsque ces dirigeants truquent les élections ou changent les termes de la Constitution afin de pouvoir rester au pouvoir. De quelque côté que l’on se tourne, c’est un jeu machiavélique.

Si la quête de la paix était authentique, l’Éthiopie serait le dernier pays au monde à être encouragé à envoyer des troupes en Somalie. Pourtant, en 2006, l’Éthiopie est intervenue avec le soutien américain pour empêcher l’ascendance de l’Union of Islamic Courts (UIC), composée de musulmans relativement modérés et qui ont réussi à imposer un semblant d’ordre pour la première fois en quinze ans. Au sein de l’UIC, les extrémistes de Al-Shabab ont triomphé comme force hégémonique. l’Éthiopie s’est officiellement retirée, mais seulement après s’être enlisée et avoir plongé la Somalie dans un chaos encore plus profond, déplaçant 300 000 Somalis et jetant le désarroi dans des mouvements de la base qui semblaient prometteurs avant que d’avoir été tué dans l’œuf par l’intervention éthiopienne. Selon leur bon plaisir et malgré ce retrait officiel, les troupes éthiopiennes font encore des incursions périodiques en Somalie.

Compte tenu de la nature prédatrice des gouvernements du Burundi, de l’Éthiopie et de l’Ouganda, qui sont principalement des dictatures militaires ou des pays au parti unique, peu de foi peut leur être accordé en ce qui concerne l’amélioration de la stabilité régionale de la Corne de l’Afrique. Lors de l’élection présidentielle, l’actuel président du Kenya, Mwai Kibaki, a été soupçonné d’avoir volé la victoire à Raila Odinga (qui appartient au même groupe ethnique que le père du président Barack Obama), devenu Premier ministre dans un gouvernement de coalition chancelant. Pourtant dans la région, le pays est un allié en matière de sécurité et par conséquent à l’abri d’un examen sérieux de la part des Américains.

En 2006, l’administration Bush a fourni des renseignements à l’Éthiopie en prévision de l’invasion. Elle a aussi utilisé les installations à Djibouti, en Ethiopie et au Kenya à partir desquelles elle a perpétré, en 2007 et 2008, des attaques aériennes, et par missiles, contre des sites en Somalie soupçonnés d’appartenir à l’Al Qaeda. Les attaques aériennes ont causé la mort de plusieurs douzaines de civils et ont fait des centaines de blessés. En outre, elles ont révélé au grand jour l’implication américaine. Ces attaques aériennes périodiques se poursuivent sous l’administration Obama. Le meurtre de civils somalis ne fait rien d’autre que contribuer à pousser les gens plus loin dans le désespoir et l’extrémisme. AMISOM n’est pas meilleur. Des rapports crédibles le rendent responsables de la mort de civils et d’autres excès.

Dans le sillage des bombes de Kampala, Obama a dit que Al Qaeda est raciste et ne se soucie pas des vies africaines. Personne d’à peu près sensé ne contesterait ce propos. Néanmoins la vraie question est savoir si Obama est soucieux des vies africaines. Si vraiment il a à cœur la vie des Africains, pourquoi interfère-t-il et soutient-il des dictateurs comme Meles Zenawi en Éthiopie et Yoweri Museweni en Ouganda. Des dictateurs qui, délibérément, sacrifient leurs soldats et des vies innocentes en échange de dollars ? Dès lors, il n’est guère surprenant que Zenawi et Museweni manœuvrent d’ores et déjà pour des interventions élargies afin d’exploiter la tragédie de Kampala, avec Obama jouant leur jeu. L’ironie de l’affaire c’est que Al-Shabab va aussi saluer l’escalade et la régionalisation du conflit dans l’espoir de renforcer le soutien interne qui s’effiloche en raison de la dure répression exercée par le mouvement et dont les Somaliens sont fatigués.

Se reposer sur l’Éthiopie, l’Ouganda et le Burundi pour le maintien de la paix en Somalie équivaut à envoyer des soldats indiens pacifier les zones tribales au Pakistan. C’est une contradiction dans les termes. Cela mine les modérés et fait le jeu des extrémistes. La volonté des États-Unis d’endosser les interventions est rarement assortie d’un engagement en faveur d’un effort global pour obtenir la paix. Avec l’enlisement en Afghanistan et en Irak, il n’y a guère de volonté politique aux États-Unis pour gérer la complexité des tenants et aboutissants en Somalie. La Somalie n’a pas besoin d’une plus grande militarisation par des voisins qui servent leurs propres intérêts. Un point de départ possible pour reconstruire la Somalie pourrait être l’utilisation de l’argent gaspillé pour AMISOM afin d’aider les Somaliens et l’expérience démocratique naissante au Somaliland au vu du désert démocratique de la région.
Source : Pambazuka

Yohannes Woldermariam est professeur à l’University of Massachusetts.


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