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Manifs, grèves et mobilisations : le réveil civique de la Croatie

mardi 27 juillet 2010 par Pierre

Les citoyens de Zagreb sont dans la rue depuis des mois pour protester contre le saccage du centre-ville par les promoteurs immobiliers, les étudiants réclament la gratuité de l’enseignement supérieur, les syndicats et les travailleurs rejettent la nouvelle loi sur le travail, qui simplifierait les procédures de licenciement. Alors que la société croate a plutôt une tradition de passivité, une véritable révolution de la conscience citoyenne est en train de se produire.

BIRN le 1er juillet 2010

« Les gens se sont réveillés et se rendent compte que leur voix compte. C’est la fête de la démocratie croate et les citoyens ont envoyé un message aux politiciens. Nous sommes là, et vous ne pouvez plus nous éviter ». C’est ainsi que le dirigeant syndicaliste Krešimir Sever s’exprimait, après avoir annoncé que les syndicats avaient recueilli 813.016 signatures pour exiger un référendum sur la proposition du gouvernement d’amender la loi sur le travail.

Ce chiffre est particulièrement élevé pour un pays de 4,5 millions d’habitants. En comparaison, lors des dernières élections législatives, la Communauté démocratique croate (HDZ, au pouvoir) a recueilli 834.203 voix.

Les analystes constatent que la société croate est en train de changer après 45 ans de communisme, où la liberté d’expression était limitée, et après vingt années de « transition », durant lesquelles la population avait tendance à observer passivement ce qui se passait dans son pays.

Le chiffre élevé de pétitionnaires est le signe que les gens sont devenus politiquement plus actifs et se rendent compte qu’ils peuvent exprimer leur mécontentement et rechercher des changements d’une manière organisée.

« La société croate a longtemps été caractérisée par un mélange d’autoritarisme et de soumission ainsi que par une dose de cynisme envers l’engagement pour les sujets d’intérêt public », remarque le sociologue Srdjan Dvornik. « La résistance se traduit habituellement par une forme d’amertume, des grognements, des insultes pour les politiciens et une méfiance envers toutes les institutions, à l’exception de l’Église et de l’Armée. Bien sûr, c’est le droit le plus strict des gens, mais cela n’aide pas au changement ».

« Les gens commencent à se rendre compte combien les institutions et l’Etat sont peu dignes de confiance, mais aussi du pouvoir qu’ils ont potentiellement entre les mains, si seulement ils agissent d’une manière organisée. Tout cela parce que les problèmes s’accumulent et qu’à un moment, on ne peut plus les cacher sous le tapis... »

Les travailleurs dans la rue pour défendre la loi sur le travail

Ces derniers temps, des manifestations ont lieu partout dans le pays, surtout depuis que la crise financière a rendu plus visibles les inégalités et l’injustice sociale. L’annonce par le gouvernement de sa volonté de modifier la Loi sur le travail pour réduire les droits des syndicats et permettre au patronat de licencier le personnel plus facilement a vite mobilisé dans l’unité syndicats et travailleurs.

La Première ministre Jadranka Kosor a promis que le gouvernement respecterait la volonté populaire par référendum, même s’il en coûte 23 millions d’euros, une dépense importante pour un pays qui a des problèmes financiers. Jusqu’à présent, un seul référendum a été organisé en Croatie, celui de 1991, quand on a demandé aux gens s’il voulait rester ou non dans la Fédération yougoslave.

Les économistes et les hommes d’affaires soutiennent la démarche du gouvernement dans cette affaire. « La Croatie devra tôt ou tard changer sa Loi sur le travail et rendre le marché du travail plus flexible pour rendre l’économie du pays plus compétitive avant son entrée dans l’UE », estime ainsi l’analyste Damir Novotny.

Les citoyens de Zagreb contre les promoteurs immobiliers

Un groupe issu de la société civile, Droit à la cité, et l’association écologiste Action Verte ont réuni 54000 noms sur une pétition contre la construction d’un vaste complexe résidentiel et d’affaires à Zagreb. Ce chiffre, bien que modeste, est considéré comme une expression massive de la volonté populaire.

Le promoteur a pourtant reçu un fort soutien du maire de Zagreb, Milan Bandić, et de toutes les autres institutions concernées. Elles étaient même prêtes à changer les lois d’urbanisme pour qu’il puisse commencer à construire, mais les habitants se sont rebellés contre ce plan avec une rare virulence. Ils n’ont pas réussi à empêcher définitivement la construction, mais les militants sont déterminés à protéger la zone piétonne du centre ville, la rue de Varsovie, où une rampe d’accès à un parking privé souterrain est prévue.

En mai et juin, les militants ont assuré des veilles nuit et jour pour empêcher cette construction. Certains ont dormi dans les rues, pendant que d’autres leur apportaient à manger, et des événements publics étaient organisés chaque jour, allant du cours de yoga du matin au concert du soir.

Des centaines de manifestants viennent d’ailleurs de bloquer la circulation dans Zagreb pour protester contre l’arrestation, jeudi 15 juillet, de 150 manifestants pacifiques qui protestaient contre ce projet. Ils demandent la démission du chef de la police et du ministre de l’Intérieur et ont promis de continuer à protester en organisant manifestations et marches contre le projet.

« La rue de Varsovie est devenu le symbole de la révolte contre la fraude et les combines en Croatie à cause des liens entre la politique et le grand capital », explique le musicien Saša Antić, du groupe The Beat Fleet. « Nous sommes venus soutenir les gens dont on ne respecte pas la volonté ».

Le groupe a donné un concert gratuit auquel des centaines d’autres artistes se sont joints, dans un programme fort bien nommé « Mille et une nuits et jours pour la rue de Varsovie ». Beaucoup n’étaient pas de Zagreb, mais voulaient montrer leur solidarité aux habitants de la ville.

« Cette résistance militante n’est pas seulement une question de désobéissance civile et ne montre pas seulement le besoin des citoyens ordinaires de s’impliquer dans les affaires publiques. Elle symbolise toutes les occasions précédentes, pour lesquelles on ne trouvait pas ce courage, il y a quelques années encore », explique Vedran Horvat de la Fondation Henrich Böll.

Mirela Holy, députée du Parti social-démocrate (SDP), parti d’opposition auquel appartenait, il n’y a pas si longtemps encore le maire de Zagreb, est la seule responsable politique à avoir présenté des excuses publiques pour ce projet controversé. « En tant que membre du parti qui a dirigé la ville de Zagreb depuis dix ans, je ne peux pas cacher que des décisions qui ont porté dommage à l’intérêt public ont été prises au cours de cette période ».

La « révolte de la rue de Varsovie » est devenue un problème si important que même le nouveau Président, Ivo Josipović, lui aussi social-démocrate, est intervenu pour demander aux autorités de la ville d’organiser un référendum sur la question.

Les étudiants réclament la gratuité de l’enseignement supérieur

Dans le même temps et un peu avant la pétition pour demander un référendum sur la Loi sur le travail, des étudiants ont fait irruption dans une session du Sénat de l’université de Zagreb. Les protestataires ont interrompu la séance pour demander la gratuité de l’enseignement supérieur.

La révolte étudiante en Croatie, sans précédent depuis les années 1970, a commencé au printemps 2009. Des étudiants d’une douzaine de Facultés des six Universités de Croatie, principalement en sciences sociales, ont commencé à tenir des réunions publiques sous le slogan « Pour une éducation gratuite ».

La Faculté des sciences humaines et sociales de Zagreb servait de base au mouvement de protestation et les étudiants du mouvement « Pour une initiative étudiante indépendante pour le droit à une éducation gratuite » ont bloqué l’activité de la Faculté pendant 34 jours, en organisant des conférences alternatives et des réunions pour la poursuite de l’action.

Ce fut l’action de masse la plus importante jamais organisée par la nouvelle génération croate, née pendant les années de guerre, et des personnalités connues comme le philosophe américain Noam Chomski ont soutenu leur action, car ils y voyaient une expression démocratique de mécontentement.

« Le mouvement de la rue de Varsovie et l’initiative étudiante ont montré un grand degré d’organisation et de clairvoyance sur le fonctionnement des institutions », commente la sociologue Suzana Kunac. « Il y a eu un grand nombre d’actions menées à deux niveaux. D’un côté, la montée d’une conscience civile sur divers problèmes, et de l’autre, la formation d’une pression légitime et démocratique pour la résolution de nombreuses questions institutionnelles ».

Selon les propositions gouvernementales, les nouveaux étudiants devraient payer entre 500 à 1200 euros par an, selon les départements. Seuls ceux qui passeraient leurs examens régulièrement et avec de bonnes notes obtiendraient une réduction des droits d’inscription. Les protestataires veulent l’abolition de tous les droits universitaires en expliquant qu’ils sont trop chers et que l’enseignement supérieur n’est pas un privilège mais un droit universel.

Des révoltes, ou une révolution civique ?

Pour la première fois dans l’histoire récente de la Croatie, de nombreux discours publics commencent par ces mots « Nous, paysans, travailleurs et étudiants » qui indiquent le développement d’une résistance civique. Žarko Puhovski, professeur de philosophie à Zagreb, y voit non pas tant une forme de résistance, mais plutôt l’expression d’« un activisme post-moderne ».

Il ne croit pas que des manifestations de l’ampleur de celles que l’on a récemment vues en Grèce puissent se produire en Croatie. « Comme les protestataires demandent bien peu, il devrait être facile de les satisfaire. La Croatie n’a pas, comme la Grèce, un noyau dur de militants radicaux et la situation n’est pas aussi tendue que dans ce pays », explique-t-il.

Cependant, beaucoup d’observateurs voient dans les récents événements en Croatie le signe que les citoyens sont prêts à descendre dans la rue pour exiger le respect de leurs droits et que la conscience sociale est montée d’un cran, ouvrant la voie à des réactions futures mieux préparées et mieux organisées contre des décisions politiques controversées.

« On peut donner crédit à l’association Droit à la cité et à l’initiative étudiante d’avoir forgé une nouvelle génération de citoyens qui ne seront pas prêts à baisser la tête devant les échecs du système et à se laisser acheter par ceux qui nous gouvernent », conclut Vedran Horvat.

Source : Le Courrier des Balkans


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