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Corruption en Serbie : les bonnes affaires du port de Belgrade

par Cecilia Ferrara
lundi 12 juillet 2010 par Pierre

Où apparaissent des sociétés basées au Luxembourg et une, israélienne...

De lourdes affaires ont éclaté autour de la reconstruction des ports fluviaux de Belgrade : un projet immobilier pharaonique signé par deux architectes star, la résurgence du passé avec la vente des biens de l’État à des particuliers et la dénonciation de petits actionnaires. Le Conseil serbe pour la lutte anti-corruption dépose le dossier devant les juges.

Osservatorio Balcani e Caucaso, le 30 juin 2010

L’enquête sur les privatisations en Serbie a pris un nouveau virage au début de l’été 2010. Le Conseil pour la guerre contre la corruption, organisme officiel créé par le gouvernement Đinđić en 2001, et sa présidente Verica Barać ont décidé de changer de méthode au début juin. En effet, devant des rapports détaillés mais sans lendemain établis par le Conseil sur quelques cas controversés de privatisation des entreprises de l’État, et la remise en cause permanente de l’existence même du Conseil, Verica Barać se tourne vers les juges. Avec un dossier phare : celui de la vente du port de Belgrade.

Une privatisation pilotée, un cadeau de 21 millions d’euros

Le Conseil a ainsi porté plainte, auprès du Parquet Spécial contre le crime organisé, contre 17 personnes pour fraude au Trésor Public d’une somme de 21 millions d’euros. Pour l’accusation, le gouvernement aurait vendu les actions détenues sur le port fluvial de Belgrade (40%) à seulement 9 euros l’unité, un prix ridicule à l’égard de leur valeur réelle : 23 euros. L’État aurait ainsi porté préjudice à 4.000 petits actionnaires, contraints à vendre au même prix.

Deux hommes en or

Milorad Mišković, propriétaire de la Delta Holding, est l’un des hommes les plus riches de l’Europe de l’Est, selon la revue Forbes. Pour certains, c’est lui le vrai patron de la Serbie, où l’on dit même, sur le ton de la rigolade : « Le Kosovo c’est la Serbie, tout le reste c’est Delta ».

Milan Beko, a commencé sa carrière comme entrepreneur dans l’agence de communication Spectra. Il a été, entre autres, ministre de la Privatisation, à l’époque de Milošević. Un rôle-clé donc, qui lui a permis de gérer l’acquisition de Telekom Srbija par la compagnie italienne Stet et sa consoeur grecque Ote. Et, si en Italie, l’affaire Telekom Srbija a fait tache dans le bilan du gouvernement Prodi, à Belgrade, elle a été la clé de voûte du succès de Milan Beko.

« Des institutions et des hauts fonctionnaires seraient impliqués dans des actions illégales pour avoir cédé 40% des actions du port fluvial de la capitale serbe, propriété de l’État, à des entrepreneurs puissants. Nous avons établi des preuves concrètes de liens entre la grande capitale, le crime organisé et le pouvoir public en Serbie », expliquait Verica Barać au quotidien Blic. En l’espace de deux jours, le port de Belgrade a porté plainte à son tour pour « insinuations » et préjudices provoqués par une « campagne publique compromettante ». La bataille est lancée.

Les deux plus grands tycoons serbes impliqués ?

Le port de Belgrade a été acheté en septembre 2005 par la société luxembourgeoise Worldfin, créée quelques mois avant la transaction – selon les actes dont dispose le Conseil anti-corruption – avec un capital d’à peine 310.000 dollars. Pour acquérir le port, cette société a pourtant déboursé 40 millions d’euros. D’où provenait l’argent ? Pourquoi les organes compétents n’ont-ils posé aucune question sur le sujet ?

Les propriétaires de la société Worldfin – toujours selon le Conseil – seraient Milan Beko (50%) et le président actuel du port de Belgrade, Ivana Veselinović, ancienne présidente de la Delta Holding, ainsi que les fils de Milorad Mišković, Marko et Marija, pour l’autre moitié.

Verica Barać, présidente du Conseil anti-corruption, affirme que les deux hommes d’affaires auraient été les vrais “entrepreneurs puissants » que l’État visait à favoriser aux dépens des citoyens. Ce que la direction du port nie : « La compagnie a été rachetée par un fonds d’investissements au Luxembourg ».

Le capital de Stanko Subotić

En mars 2010, Stanko Subotić « Cane », considéré comme le roi de la contrebande de cigarettes dans les Balkans, et qui fait l’objet d’une enquête en Serbie, révéla des informations retentissantes. Depuis sa retraite dorée en Suisse, il avait téléphoné à une émission connue de la chaîne B92 et envoyé un signal en déclarant, entre autres, avoir fourni à Milan Beko et à Milorad Mišković une somme de 50 millions d’euros pour l’achat du port de Belgrade et du quotidien Večernje Novosti. Le Parquet avait annoncé qu’il s’occuperait de la vente du port.

Les petits actionnaires dénoncent l’opération de vente

Le port se heurte aussi depuis quelques années à 1.300 petits actionnaires représentés par Miloš Milovanović, qui explique : « La privatisation du port a été faite à prix d’ami : il a été adjugé à 40 millions d’euros, alors qu’il en valait 90. Nous pensons que le gouvernement a vendu en dessous du seuil minimum précisé par la loi et fixé par l’Institut des Sciences économiques de Belgrade à 1.774 dinars par action mais vendue 800. Cette estimation officielle était connue de tous les organes officiels compétents : le ministère de la Privatisation, le Fonds pour les actions, l’Agence pour la privatisation et la Commission pour les valeurs des titres. Aujourd’hui, ils le nient, mais nous en avons les preuves ».

Les allégations de Miloš Milovanović pourraient avoir des répercussions réelles, comme le rapportent les journaux, s’il s’avère que parmi les 17 personnes mises en cause par la procédure pénale lancée par le Conseil anti-corruption figurent l’homme d’affaire Milan Beko, l’ex-ministre pour la Privatisation Predrag Bubalo (DSS), le président de la Commission pour la valeur des titres Milko Štimac, le directeur du Fonds pour les actions Aleksandar Gračanac, le président du Conseil de surveillance du port Danijel Cvijetićanin, le directeur de l’Agence de privatisation Miodrag Ðorđević.

La terre et la Ville d’eau, marchés publics de 7 milliards d’euros

L’achat du port a été une affaire non seulement pour le prix de faveur présumé, mais aussi pour l’éventuel changement d’utilisation des terrains proches, parmi les plus prisés de la ville : sur la rive du Danube, à deux pas du centre. 2,5 hectares, près de la marina de Dorčol, ont été ainsi vendus à la compagnie israélienne Engel, pour une somme de 30 millions d’euros. Un procès est encore en cours sur la zone portuaire et oppose le port à la ville de Belgrade. Sur son site internet officiel, le port enregistre une extension de 198 hectares, mais la municipalité de Belgrade soutient qu’au moins 117 hectares de cette surface doivent être restitués à la ville.

Le port a déjà engagé deux signatures de l’architecture mondiale, Jan Gehl et Daniel Libeskind, pour lancer le projet d’un complexe résidentiel futuriste sur 107 hectares de sa zone, la « Ville sur l’eau » : de nouveaux quartiers prévus pour abriter 25.000 habitants, des bureaux et des espaces verts. Une opération d’investissement de 7 milliards d’euros qui ferait travailler 44.000 personnes. Naturellement, cela signifie changer la nature de la zone, d’industrielle à résidentielle, même si selon le Plan Urbanistique de la capitale, la présence du port est prévue au moins jusqu’à la fin 2021.

Belgrade, d’une escale de marchandises à un port touristique sur le Danube ?

« On suspecte que la compagnie du port soit en train de reléguer au second plan les activités sur les quais pour montrer que les escales fluviales de Pančevo et de Novi Sad suffisent pour le transport des marchandises », indique une source du Conseil anti-corruption.

L’ambitieux plan de développement urbain Belgrade Danube Waterfront Project a été commandé aux bureaux d’architecture Libeskind et Gehl. Miloš Milovanović, directeur du port entre 1984-1995, se souvient qu’à l’époque, le trafic pouvait monter jusqu’à 1 million de tonnes de marchandises par an. Aujourd’hui, il compte 400 tonnes, alors qu’à Pančevo et à Novi Sad on dépasse les 700.

En fait, le port de Belgrade vit aujourd’hui des loyers des magasins et du quai touristique sur lequel 2 millions d’euros ont été investis pour améliorer la capacité d’accueil de bateaux de croisière. Pour le reste on attend le feu vert aux travaux pour le projet résidentiel.

Port et grande distribution, l’enquête retrace la montée au pouvoir

La même année de la vente du port, une autre privatisation était réalisée, celle de la plus grande chaîne des supermarchés serbes. C-Market était rachetée par Novafin, une société luxembourgeoise domiciliée à la même adresse que la compagnie Worldfin qui achetait le port. Derrière Novafin se cacherait Milan Beko. Le Conseil anti-corruption prépare une plainte à l’égard de cette vente. Selon sa présidente, Verica Barać, l’opération serait le fruit d’un « accord secret » entre les entrepreneurs Danko Đunić, Miroslav Mišković, Milan Beko et l’ancien directeur du C-Market Slobodan Radulović. Le Premier ministre de l’époque, Vladimir Koštunica,lui aurait donné sa bénédiction.

« C’est avec l’affaire C-Market et celle du port de Belgrade que Mišković et Beko sont devenus ceux qu’ils sont aujourd’hui », déclare une source proche au Conseil anti-corruption. « Avant, ils se faisaient la guerre. Avec ces deux affaires, ils ont signé le traité de paix ». C-Market a en effet été cédé à la Delta Holding qui l’a inséré à sa chaîne de supermarchés Maxi, créant ainsi un vrai géant de la grande distribution.

Coup de théâtre final, une semaine plus tôt, Milan Beko est apparu en public pour une longue interview dans la revue Ekonomist où, après s’être débarrassé de quelques épines par rapport à beaucoup d’hommes politiques, il a nié un quelconque acte illégal dans l’achat du port de Belgrade, de C-Market et de Novosti. Puis, il a ajouté : « Ce n’est pas encore tout à fait le cas, mais je suis sur le point de regretter d’avoir acheté le port de Belgrade, car la Serbie est un pays décourageant ».

Source : Le Courrier des Balkans


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