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Qu’est-ce que l’anarchie offre à la femme ?

jeudi 17 juillet 2008 par anik

Par Emma Goldman. Interview publiée dans le Sunday Magazine Post Dispatch de Saint Louis, le 24 octobre 1897
“Ce que l’anarchie m’apporte en tant que femme ?”
“L’anarchie apporte à la femme plus qu’à n’importe qui d’autre, elle lui apporte tout ce qu’elle n’a pas : la liberté et l’égalité.”

Rapidement, et en toute sincérité Emma Goldman, la prêtresse de d’anarchie, exilée de Russie, crainte par la police, et actuellement invitée des anarchistes [1] de St. Louis donna cette réponse à ma question.
Je l’ai rencontrée au numéro 1722 de l’avenue Oregon, dans une maison ancienne de briques à deux étages ; la maison d’un sympatisant [2] et non pas d’un membre de sa famille m’a-t-on annoncé.
J’étais reçu par une femme allemande corpulente, d’un naturel aimable et emmené dans une salle à manger de type allemand, tout était propre et net autant que le savon et l’eau le permettait. Après avoir essuyé soigneusement une chaise pour moi avec son tablier, elle répéta mon nom à l’audacieuse petite libre penseuse. J’étais le bienvenu. Je trouvais Emma Goldman sirotant son café avec du pain et de la confiture, pour son petit déjeuner. Elle était vêtue d’un chemisier avec un col et des poignets blancs et d’une jupe de percale, ses pieds chaussés confortablement dans une paire de pantoufles en tissu. Elle ne ressemble aucunement à une nihiliste russe qui serait immédiatement envoyée en Sibérie si elle devait un jour traverser la frontière de son pays natal.
“Vous croyez au mariage ?”

“Non, en aucune façon” répondit la jolie petite anarchiste, aussi vivement qu’au début. « je pense que lorsque deux personnes s’aiment, aucun juge, ministre ou tribunal, ou corporation humaine ne sont en aucun cas concernés. Les deux personnes sont les seules à déterminer quel genre de relations ils souhaitent établir ensemble. Quand la relation devient ennuyante, pour l’une des parties, alors, elle devrait être terminée aussi tranquillement qu’elle a débuté. »
Melle Goldman hocha de la tête pour appuyer ses mots, et c’était vraiment une jolie tête, couronnée avec des doux cheveux bruns, peignés avec une frange et brossés sur un côté. Ses yeux sont d’un bleu honnête, son teint clair et blanc. Son nez bien qu’assez large et d’un modèle teuton, était bien fait. Elle est petite avec un visage arrondi. Son apparence est plus allemande que russe. Le seul défaut sérieux physique qu’elle montre est dans sa vision. Elle est tellement myope qu’avec ses lunettes elle peut à peine lire ce qui est écrit.

“L’alliance devrait être créée”, continua-t-elle, “pas comme maintenant, pour donner à la femme un soutien et un foyer, mais parce que l’amour est là, et cette façon de faire ne peut être atteinte que par une révolution interne, en court : l’anarchie . »

Elle disait cela aussi calmement que si elle venait de s’exprimer sur un fait ordinaire et journalier mais le pétillement de ses yeux montrait les « révolutions internes » déjà en action dans son esprit vif.
“Ce que l’anarchie promet à la femme ?”
Elle apporte tout à la femme, liberté, égalité, tout ce que la femme n’a pas aujourd’hui.”

“La femme n’est-elle donc pas libre ?”

“Libre ! Elle est l’esclave de son mari et de ses enfants. Elle devrait prendre sa place dans le monde des affaires de la même façon que l’homme : elle devrait être son égale face au monde, comme elle l’est dans la réalité. Elle est aussi capable que lui, mais quand elle travaille elle est moins payée. Pourquoi ? parce qu’elle porte des jupes au lieu de pantalons. »

“Mais que devient-il de l’idéal de la vie de famille et de tout ce qui concerne la mère, selon l’idée patriarcale actuelle ?”

“Vie de famille idéale, en effet ! La femme, au lieu d’être considérée comme la reine de la maison selon les livres classiques, est en fait la servante, la maitresse et l’esclave du mari et des enfants. Elle perd totalement sa propre individualité, elle perd même son nom qu’elle n’est pas autorisée à conserver. Elle est la maitresse de John Brown ou la maitresse de Tom Jones, c’est ce qu’elle est et rien d’autre. C’est ce que je pense d’elle. »
Melle Goldman a un accent agréable. Elle roule ses r et transforme ses r en v et vice versa, avec une prononciation véritablement russe. Elle gesticule beaucoup. Quand elle s’excite, ses mains, ses pieds et ses épaules, tout participe à illustrer ses pensées.

“Que feriez vous avec les enfants de l’ère anarchiste ?”

“Les enfants seraient installés dans des maisons communes, avec de grandes écoles en internat où ils seront soigneusement pris en charge et éduqués et de bien des façons aussi bien soignés, et dans bien des cas même bien mieux que ce qu’ils recevraient dans leur propre maisons. Très peu de mères savent vraiment comment prendre soin de leur enfants de toutes façons. C’est une science que bien peu ont vraiment appris. »

“Mais pour les femmes qui désirent une vie familiale et qui souhaitent prendre le soin de leur propres enfanst, la femme domestique, qu’adviendra-t-il pour elle ?”

“Oh, bien sûr, les femmes qui le désirent pourront garder leurs enfants à la maison et celles qui le souhaitent pourront se limiter strictement à des devoirs domestiques si elles le souhaitent. Mais cela permettra à celles qui désirent quelque chose de plus large, d’avoir la chance d’atteindre tout but qu’elles désirent. Avec aucun pauvre et aucun capitaliste mais un porte monnaie commun, cette planète pourra se permettre le paradis que les chrétiens cherchent dans un autre monde. »
Elle fixa en contemplation le fond de sa tasse de café vide, comme si elle voyait en imagination l’état idéal, déjà dans la réalité.

“Qui prendra soin des enfants ?” je lui demandais, interrompant ses rêveries.

“Tout le monde”, répondit-elle, “possède des qualités et des talents qui leur conviennent selon les activités. J’ai une formation d’infirmière. J’aime prendre soin des malades. Il en sera ainsi pour certaines femmes. Elle voudront prendre soin et enseigner les enfants.”

“Est-ce que les enfants ne vont pas perdre l’amour pour leurs parents et souffrir du manque de leur présence ?” la pensée des affectueux petits chéris relégués dans une sorte d’asile pour orphelin traversa mon esprit. »

“Les parents auront les mêmes opportunités de gagner leur confiance et leur affection comme ils l’ont actuellement. Ils pourront passer autant de temps qu’il leur plaira avec eux aussi souvent qu’ils le désireront. Ils seront les enfants d’amour, sains, vigoureux et sûrs d’eux-mêmes et pas comme maintenant, dans la plupart des cas, nés dans la haine et les disputes domestiques. »

“Qu’est-ce que vous appelez amour ?”

“Quand un homme ou une femme trouve une qualité ou des qualités chez une autre personne qu’elle admire et développe un désir puissant de plaire à cette personne, jusqu’à sacrifier ses sentiments personnels ; quand il y a ce quelque chose de subtil qui les attire l’un vers l’autre, que ceux qui aiment reconnaissent, et sentent au plus profond de leur être, alors j’appelle cela de l’amour. » Elle s’arrêta de parler et son visage était teinté d’un léger rougissement.

“Est-ce qu’une personne peut en aimer plusieurs en même temps ? »

“Je ne vois pas pourquoi pas – si ils trouvent les mêmes qualités qu’ils aiment dans plusieurs personnes. Qu’est-ce qui pourrait les empêcher d’aimer les mêmes choses dans touTEs ? »

“Si nous cessons d’aimer l’homme ou la femme et que nous trouvons quelqu’unE d’autre, comme je l’ai dit avant, nous en parlons et nous changeons tranquillement notre mode de vie. Les affaires privées de la famille n’ont pas besoin d’être exposées dans les tribunaux et ne deviennent pas publiques. Personne ne peut contrôler les sentiments, c’est pourquoi il ne devrait pas y avoir de jalousie. »
“Des coeurs brisés ? Oh oui”, dit-elle, tristement, “ mais pas de haine parce qu’il ou elle ne veut plus de la relation. La race humaine aura toujours des cœurs brisés aussi longtemps que le cœur bat dans la poitrine.
“Ma religion,” répétait-t-elle en riant. « J’étais de religion juive quand j’étais enfant, vous savez je suis juive, mais maintenant je suis athée. Personne n’a été capable de prouver ni les origines de la bible, ni l’existence d’un dieu selon mon opinion. Je ne crois pas dans un au-delà à l’exception de l’au-delà qui est trouvé dans la matière physique qui existe dans le corps humain. Je pense que les vies existent dans d’autres formes ; et je ne pense pas que ce qui a été créé peut être perdu ; cela continue encore et à nouveau sous une forme ou une autre. L’âme n’existe pas ; tout est dans la matière physique.”
La jolie Melle Goldman avait fini de parler, et une délicate rougeur teinta ses joues quand je lui demandais si elle avait l’intention de se marier.
“Non, je ne crois pas dans le mariage pour les autres, et je ne défendrais certainement pas quelque chose et pratiquerais le contraire pour moi-même. »
Elle était assise dans une attitude confortable avec une jambe croisée sur l’autre. Elle est dans tous les sens une femme féminine avec un esprit masculin et du courage.
Elle ria quand elle raconta qu’il y avait 50 officiers de police lors de sa conférence le vendredi soir et elle ajouta, “si une bombe avait explosée, j’aurais sûrement été accusée de l’avoir fait. »

Traduction par Anik d’un texte publié en anglais sur The Emma Goldman papers.

[1EG passa 8 jours à St Louis à partir du 16 octobre 1897 qui furent abondamment couverts par la presse locale et attira l’intérêt des autorités. Quand il fut par erreur raconté qu’elle avait l’intention de donner une conférence ouverte au public en plein air le 19 octobre en face de la statue du président Ulysses Grant, le Capitaine Ziegenheim déclara le rassemblement illégal et ordonna à la police de l’empêcher. En même temps, le conseil municipal vota une résolution qui approuvait les actions du capitaine du département de la police en soulignant ‘le non américain, non patriotique » enseignements d’une « anarchiste notoire ». Sous la surveillance étroite de la police, EG s’adressa la nuit suivant dans le centre Walhalla à des centaines de personnes. Ses conférences à St Louis avaient tellement de succès que son séjour l’année suivante ne fut pas couverte par la presse car selon Solidarity : « les journaux considèrent qu’ils aidaient les anarchistes dans leur propagande . » Voir St. Louis Post-Dispatch, 20 October 1897, EGP, reel 47 ; and Solidarity, 1 May 1898, p. 4.

[2EG était hébergé chez Auguste Sendlein, un anarchiste et un fromager


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