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Bosnie : le FMI dicte sa loi à l’économie nationale

par Basile Perret
jeudi 17 juin 2010 par Pierre

Intimement lié à la remise sur pied de l’architecture économique bosnienne après la guerre de 1992-1995, le Fonds Monétaire International (FMI) continue d’exercer son influence dans le pays. En conditionnant ses prêts à des réformes budgétaires et administratives, cette institution internationale a un impact considérable sur le cadre institutionnel de l’économie de la Bosnie-Herzégovine.

Le Courrier des Balkans, 16 juin 2010

Ces dernières années, à plusieurs reprises, des manifestants se sont regroupés à Sarajevo pour signifier leurs mécontentements face aux concessions faites par le gouvernement bosnien au FMI. Les vétérans de guerre ont été les plus virulents à s’opposer à la baisse de leur allocation dictée par le FMI [1]. Au-delà des affrontements entre la police et les manifestants, quels rôles joue l’institution monétaire en Bosnie-Herzégovine ? Quelles actions a-t-elle entreprises ?

Le groupe de la Banque Mondiale

Pour répondre à ces questions, il est important de revenir sur la création du FMI. Au même titre que la Banque Mondiale, le FMI est une institution du système des Nations Unies et a été mise sur pied lors de la conférence internationale de Bretton Woods en 1944. La fin de la deuxième guerre mondiale approchant, les Alliés cherchèrent à établir, selon le discours dominant, un cadre de coopération et de développement économique qui jetterait les bases d’une économie mondiale plus stable et plus prospère.

Dans ce contexte, alors que les actions de la Banque Mondiale visent à appuyer un développement économique à long terme et à lutter contre la pauvreté, le FMI est chargé d’œuvrer en faveur de la coopération monétaire internationale et d’offrir aux pays des conseils de politique économique et une assistante technique pour les aider, toujours selon le discours dominant, à bâtir et maintenir des économies florissantes.

Les actions du groupe de la Banque Mondiale ont été sujettes à de nombreuses critiques. Dans le cas de l’Ex-Yougoslavie, certains auteurs ont imputé l’éclatement de la Fédération Yougoslave aux programmes de restructuration économique imposés au gouvernement de Belgrade par ses créanciers extérieurs, dont le FMI [2].

Au-delà des débats sujets à controverse sur l’origine de la guerre, comprendre l’action actuelle du FMI en Bosnie-Herzégovine nécessite un angle de vue communément admis sur l’action du groupe de la Banque Mondiale qui consiste à percevoir celle-ci comme une assurance fournie aux investissements privés étrangers en garantissant un cadre économique favorable. En d’autres termes, les prêts et les conseils économiques accordés à un pays par le FMI cherchent par exemple à restaurer une économie dévastée par une guerre en promouvant et encourageant les investissements privés étrangers [3].

Modalités des prêts

La quasi totalité des prêts accordés par le FMI à la Bosnie-Herzégovine a été réalisée selon des Accords de confirmation - Stand-By Arrangement. Plus précisément, les Accords de confirmation sont des facilités de prêt qui permettent à un pays membre d’utiliser les ressources du FMI pour surmonter des difficultés de balance des paiements. Ils portent sur une période de un à deux ans, et les remboursements se font sur une période de trois à cinq ans.

Le versement du prêt est conditionné par des critères de réalisation, qui peuvent être d’ordre monétaire ou budgétaire. Ces critères de réalisation sont fixés à partir de rapports établis par des collaborateurs du FMI sur l’architecture économique d’un pays. Les Stand-By Arrangement peuvent donc être considérés comme un outil de pression à disposition du FMI sur des pays membres en situation économique délicate pour lancer d’importantes réformes. Si un pays demande un prêt, il doit s’attendre à une perte d’influence sur l’organisation de son propre système économique.

La Bosnie-Herzégovine et le FMI au sortir de la guerre

Le 20 décembre 1995, six jours seulement après la signature à Paris des accords de Dayton, la Bosnie-Herzégovine devient membre du Fonds Monétaire International. L’adhésion au FMI est accompagnée de plusieurs conditions, dont l’une est de prendre à la charge du pays une partie de la dette de l’ancienne Yougoslavie [4]. En 1997, alors que la budget de l’État central est de 136 millions de KM (68 millions d’euros), 91 millions (45,5 millions d’euros, soit 67% du budget) sont accaparés par le règlement de la dette auprès des créanciers internationaux.

Selon les accords de Dayton, le FMI a la charge de nommer le gouverneur de la Banque Centrale de Bosnie-Herzégovine (BCBH), qui ne doit pas, durant les six premières années de mise en application des accords, être un citoyen bosnien ou d’un pays voisin. Le français Serge Robert, ancien fonctionnaire de la Banque Centrale d’Haïti, a occupé ce poste avant de le céder au néo-zélandais Peter Nicholl, un ancien cadre de la Banque Mondiale.

Quelle fut l’action de la BCBH pour favoriser les investissements privés ?
Dans le cas de la Bosnie-Herzégovine, il a d’abord fallu unifier un marché économique morcelé par les conflits, dans lequel circule, outre les marks allemands et les dollars US, les dinars serbes, les dinars bosniaques et les dinars croates. L’instauration du mark convertible [5], dont le taux de change est directement lié à celui du mark allemand, puis de l’euro, comme seule monnaie nationale, est le premier pas franchi par le FMI.

Selon Peter Nicholl, l’action des dirigeants de la BCBH a permis de consolider les réserves de change, qui ne couvraient en 1997 qu’une semaine d’importations alors qu’en 2005 cinq mois d’importations sont assurés. Le marché bosniaque se sécurise de plus en plus. La confiance monétaire restaurée, le faible État central bosnien a pu, avec l’assistance de l’Union européenne et du FMI, appliquer un tarif douanier unique pour toute la Bosnie-Herzégovine.

Fil rouge des réformes

La configuration actuelle du cadre économique bosnien est le résultat de plusieurs actions entreprises non seulement sur l’action au niveau national, mais également au niveau des entités, celles-ci bénéficiant suite aux accords de Dayton d’une large autonomie dans leurs gestions économiques.

Le fil rouge de ces réformes est décrit par Manojlo Coric, gouverneur du FMI pour la Bosnie-Herzégovine et représentant serbe du conseil de direction de la BCBH, lors d’un discours prononcé à la réunion annuelle des gouverneurs du FMI en septembre 1997. La transition directe à l’économie de marché doit se faire avec un rapide processus de privatisation et la création d’une atmosphère favorable aux investissements privés. Pour ce faire, il faut abaisser les tarifs douaniers, procéder à une libéralisation du commerce et au restructuration et privatisation des entreprises, des banques, mais aussi de l’éducation, de la santé et des caisses de pension. Pour mener à bien ces réformes, le pays doit poursuivre sa coopération avec les représentants du FMI.

Les investissements directs étrangers annuels ont décuplés entre 1999 et 2007. Le taux de chômage est quant à lui resté stable. Certaines sources indiquent qu’il n’aurait pas significativement changé depuis la fin de la guerre.

Libéralisation du marché bosnien

Un exemple représentatif de l’influence exercée par le FMI en Bosnie-Herzégovine est la libéralisation du marché bosnien. Suite aux réformes menées par le FMI, la Bosnie-Herzégovine a le régime du commerce extérieur le plus libéral de la région. Les capitaux et produits étrangers circulent donc librement dans le pays, ce qui n’est pas sans rapport avec l’énorme déficit de sa balance commerciale. Le pays importe beaucoup et exporte peu.

Dans les supermarchés, toujours plus nombreux dans le pays, seul 10 à 15 % des marchandises vendues sont d’origine bosnienne [6]. Dans un marché où de nombreux centres commerciaux ont été ouverts récemment, seule une chaîne bosnienne, Robot Komerc, est présente.

La plupart des produits qui y sont vendus sont issus de l’ancienne Yougoslavie, mais les enseignes étrangères, qui « apportent du rêve à la population qui a soif de consommation », sont accueillies « comme le Messie », précise Jean-François Le Roch, fils du fondateur d’Intermarché [7].

Déficit commercial

Un déficit commercial est d’autant plus néfaste à une économie nationale quand les exportations sont constituées de matières premières et les importations de produits transformés. Il est bien connu que la plus-value est plus importante lors de la vente de produits transformés. Le commerce du bois en Bosnie-Herzégovine illustre tristement cette réalité et le rôle joué par le FMI dans l’économie du pays [8]. En 2007, la balance commerciale de ce secteur était excédentaire à hauteur de 303 %, mais les deux tiers des exportations concernaient du bois brut.

Pour caricaturer la situation, la Bosnie-Herzégovine vend du bois brut à des pays qui le transforment en meubles. Certains de ces meubles sont ensuite revendus sur le marché bosnien alors que la plus-value réalisée sur la transformation et payée par les consommateurs bosniens reste dans les pays qui ont fabriqué les meubles. Cette situation défavorable sur plusieurs points - non seulement la plus-value échappe à l’économie bosnienne mais également les places de travail - a été dénoncée par les membres du Groupement de l’industrie du bois de la Chambre du commerce extérieur. Leur action a permis la création d’une loi qui interdit l’exportation du bois coupé de Bosnie-Herzégovine pour permettre un approvisionnement des usines de meubles sur le territoire bosnien. Cette loi n’a jamais eu d’effet concret, car le FMI a usé du rapport de force en sa faveur en faisant pression sur les gouvernements des entités et la loi a été invalidée.

Rapport de force défavorable

Comment expliquer cette action du FMI ? Elle est basée sur la théorie des avantages comparatifs, connue grâce à l’économiste David Ricardo et qui est devenue un des principe du commerce internationale sous l’action de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Selon cette théorie, les économies nationales doivent se spécialiser dans les domaines où la productivité est la plus forte. Dans le cas de la Bosnie-Herzégovine, pays boisé à plus de 50%, l’exportation de bois brut doit être la règle. Mais cette théorie économique est développée dans une vision du commerce mondiale totalement libre-échangiste. Or il est bien connu que les économies développées ont profité à un moment ou à un autre de leurs expansions de diverses mesures protectionnistes.

L’attitude des pays riches face au libre-échangisme est ambivalente selon les contextes. Les exemples sont nombreux, mais pour n’en citer qu’un au pays du libre-échangisme, le gouvernement américain à décidé en 2002 de taxer les importations d’acier pour protéger la sidérurgie américaine. On imagine mal une telle action se produire en Bosnie, alors qu’elle aurait bien plus de légitimité. En effet, comment justifier la libéralisation totale d’un pays dévasté par la guerre alors que d’autres pays prospères se protègent derrière des barrières douanières ? La réalité est que le rapport de force est totalement défavorable à un pays comme la Bosnie-Herzégovine dont l’instabilité politique semble être la caractéristique première et l’impact des institutions internationales prédominant. Selon les doctrines du FMI, le pays doit se borner à un rôle économique bien précis, qu’il est possible de simplifier ainsi : il doit être un débouché économique pour les produits transformés originaires de pays étrangers et un fournisseur de matières premières, le bois actuellement, en attendant de découvrir d’autres richesses en sous-sol.

Source : Le Courrier des Balkans

[1Article.

[2A ce propos, lire Michel Chossudovsky, The Globalization of Poverty : Impacts of IMF and World Bank Reforms, (Penang : Third World Network, 1997) and (London : Zed, 1997).

[3Roy Blough, « The World Bank Group », International Organisation, Volume 22, Issue 1, 1968, pp. 152-181.

[5Les billets KM sont imprimés en France par l’entreprise François-Charles Oberthur Fiduciaire.

[6Article.

[7Article.

[8Article.


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