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Tout ce que vous ne devriez pas savoir sur l’Erythrée

interview de Mohamed Hassan réalisée par Grégoire Lalieu & Michel Collon
mardi 22 juin 2010 par Pierre

1ère Partie

La Corne de l’Afrique est une des régions les plus meurtries du continent : guerres incessantes, famine, pauvreté… Des images que tout le monde connaît. Mais peu de gens savent que l’Erythrée estime possible de sortir de ce cercle infernal, de résoudre les conflits par le dialogue et d’atteindre un important niveau de développement. On pourrait s’en réjouir. Pourtant, aux yeux de la communauté internationale, l’Erythrée est un Etat paria, mis au banc des accusés du Conseil de Sécurité de l’ONU ! En quoi ce pays, dont personne ne parle, menace-t-il les puissances occidentales ? Dans ce nouveau chapitre de notre série « Comprendre le monde musulman », Mohamed Hassan dévoile tout ce que nous ne devrions pas savoir sur l’Erythrée.

L’Erythrée serait-elle la source de toutes les violences dans la Corne de l’Afrique ? C’est ce que semble penser le Conseil de Sécurité des Nations Unies qui a récemment voté des sanctions contre ce pays. L’Erythrée est notamment accusée de fournir des armes aux rebelles somaliens.

Ces sanctions reposent sur une campagne mensongère visant à déstabiliser le gouvernement érythréen. Il y a un embargo sur la fourniture d’armes vers la Somalie depuis 1992, des experts internationaux sont présents sur place pour contrôler la situation et il existe aujourd’hui, pour toute arme, un numéro de série qui permet d’assurer sa traçabilité. Malgré toutes ces dispositions, même le secrétaire d’Etat adjoint aux Affaires africaines des Etats-Unis, Johnnie Carson, n’y croit pas. La vérité, explique-t-il, c’est que la Somalie est en guerre depuis vingt ans et regorge d’armes. N’importe qui peut en vendre ou en acheter sur le marché noir. Les rebelles somaliens n’ont donc pas besoin de l’Erythrée pour s’approvisionner.

L’Erythrée est également accusée d’entretenir des tensions avec Djibouti sur un différend frontalier. Il y a d’ailleurs eu un accrochage entre les deux armées en 2008.

L’Erythrée n’a jamais manifesté la moindre revendication territoriale sur Djibouti. Comme la plupart des frontières en Afrique, celle qui sépare les deux pays a été tracée par les puissances coloniales. Elle a donc été marquée il y a bien longtemps et n’a jamais été discutée.

Cet « incident » de 2008 est une pure fabrication de l’administration Bush. Tout a commencé au mois d’avril lorsque le président érythréen, Isaias Afwerki, a reçu un appel téléphonique de l’émir du Qatar. Ce dernier rapportait une plainte du président djiboutien, Ismail Omar Guelleh : l’Erythrée amasserait des troupes à la frontière. Or, le président Afwerki n’avait rien ordonné à son armée et a été très surpris par cet appel. Pourquoi son homologue djiboutien passait-il par une tierce partie ? Isaias Afwerki proposa tout de même de rencontrer Guelleh à Djibouti, en Erythrée ou même au Qatar s’il le souhaitait. Le président djiboutien ne répondit pas à l’invitation.

Quelques semaines plus tard, le 11 juin 2008, des soldats de l’armée de Djibouti attaquèrent des troupes érythréennes à la frontière. Un bref combat s’engagea causant une trentaine de morts et des dizaines de blessés de part et d’autre. Le président djiboutien clama aussitôt que l’Erythrée avait attaqué son pays. Avec une rapidité déconcertante, les Etats-Unis produisirent un communiqué condamnant l’ « agression militaire de l’Erythrée contre Djibouti ». Le Conseil de Sécurité des Nations Unies fit aussitôt écho à cette condamnation. Et ce n’est qu’ensuite qu’il proposa d’envoyer une commission d’experts pour analyser la situation sur place et établir les faits. Pourquoi le Conseil de Sécurité a-t-il mis la charrue avant les bœufs ? Sur quoi se basaient ses accusations ? Il n’y a pas de différend entre l’Erythrée et Djibouti. Les peuples de ces deux pays ont toujours été en bonnes relations. Mais une fois de plus, les Etats-Unis manipulent la communauté internationale et le Conseil de Sécurité pour faire pression sur l’Erythrée.

Comment expliquer l’attitude de Djibouti ?

Le président Ismail Omar Guelleh n’a pratiquement pas de base sociale. Il est seulement maintenu au pouvoir grâce au soutien de puissances étrangères. Par conséquent, il ne peut rien leur refuser. Cela explique notamment pourquoi il y a tant de soldats étrangers à Djibouti. Par exemple, les Etats-Unis n’ont qu’une base militaire en Afrique, et elle se trouve à Djibouti. Ce petit pays abrite également des contingents d’autres nations et la plus grande base française du continent.Ici, les Etats-Unis cherchent à faire passer l’Erythrée pour un pays belliqueux qui serait la cause de tous les problèmes dans la Corne de l’Afrique.

Pourquoi les Etats-Unis veulent-ils marginaliser l’Erythrée ?

Le gouvernement érythréen a une vision pour son propre pays et pour la région : il est possible d’atteindre un bon niveau de développement et de résoudre les conflits par le dialogue si on se débarrasse des interférences des puissances étrangères. Si vous regardez la crise en Somalie, l’Erythrée a toujours prôné de rassembler tous les acteurs politiques de ce pays autour d’une table pour dialoguer. Pour trouver une solution au conflit et reconstruire la Somalie, l’Erythrée propose également d’impliquer la société civile : femmes, vieillards, chefs religieux…

Rassembler tout le monde au delà des clivages pour rebâtir un pays qui n’a plus de gouvernement depuis vingt ans. Cette méthode serait certainement efficace pour ramener la paix dans le pays. Mais, de leur côté, les Etats-Unis ont volontairement maintenu la Somalie dans le chaos. En 2007, ils ont même ordonné à l’armée éthiopienne d’attaquer Mogadiscio alors que la paix était revenue. Et au bout du compte, c’est l’Erythrée qui est sanctionnée par l’ONU !

En fait, les Etats-Unis craignent que la vision érythréenne ne fasse des adeptes dans la Corne de l’Afrique. Cela signifierait la fin de l’ingérence américaine dans cette région stratégique. Washington cherche donc à mettre l’Erythrée en quarantaine pour éviter que le « virus » se propage. C’est technique que les Etats-Unis ont toujours appliquée et que Noam Chomsky a étudiée. Il parle de « théorie de la pomme pourrie » : si une pomme pourrit dans un panier, il faut vite la retirer avant que les autres pommes pourrissent à leur tour. C’est ainsi que les Etats-Unis ont toujours cherché à renverser des gouvernements (avec ou sans succès) : Castro à Cuba, Allende au Chili, le Laos dans années 60… Chomsky remarque que Washington intervient alors sous prétexte d’assurer la « stabilité » du monde. Mais cette « stabilité », nous explique-t-il, signifie « sécurité » pour les multinationales et les classes dirigeantes.

Pour Washington, l’Erythrée est donc la pomme pourrie de la Corne de l’Afrique ?

Tout à fait. Mais le véritable ennemi de la région, c’est l’impérialisme. Particulièrement l’impérialisme US. L’Erythrée souhaite donc que les pays de la Corne de l’Afrique se débarrassent des ingérences des puissances néocoloniales et développent un projet commun. La Corne de l’Afrique jouit d’une position géographique très avantageuse : elle est à la fois connectée aux pays du Golfe et à l’Océan Indien où s’effectue la majeure partie du commerce maritime mondial. Elle dispose également de nombreuses ressources : minerais, gaz, pétrole, biodiversité… Si les pays de cette région se libéraient du néocolonialisme et unissaient leurs efforts, ils parviendraient à sortir de la pauvreté. Voilà ce que souhaite l’Erythrée pour la Corne de l’Afrique. Bien évidemment, les Etats-Unis ne souhaitent pas que ce projet voie le jour car ils pourraient faire une croix sur le contrôle de cette région stratégique et sur l’accès à ses matières premières. Washington essaie donc de faire pression sur le président Isaias Afwerki pour qu’il change sa politique. En fin de compte, l’Erythrée, qui a dû mener un long combat pour obtenir son indépendance en 1993, lutte encore aujourd’hui pour protéger sa souveraineté nationale.

Le combat pour l’indépendance mené par l’Erythrée est le plus long de l’histoire de l’Afrique. Le pays a d’abord été colonisé par les Italiens en 1869. Comment l’Italie, qui n’était pas un grand empire colonial, s’est-elle retrouvée en Erythrée ?

Il faut replacer cela dans le contexte de l’Europe au 19ème siècle. A l’époque, le vieux continent était le théâtre d’une lutte sans merci entre les puissances impérialistes pour le contrôle des colonies et de leurs matières premières. Il y avait déjà une très forte rivalité entre la France et la Grande-Bretagne. Et l’unification de l’Italie en 1861 puis celle de l’Allemagne en 1871 firent apparaître de nouveaux concurrents de taille. De plus, le monde capitaliste connut sa première crise majeure en 1873. Cette crise entraîna le démantèlement progressif de l’empire ottoman et exacerba encore plus les appétits rivaux des puissances européennes. L’Allemagne, par exemple, voulait profiter du démantèlement de l’empire ottoman pour acquérir de nouvelles colonies. De leur côté, les Britanniques soutenaient Istanbul pour bloquer l’expansion allemande.

Le chancelier Bismarck décida donc d’organiser la conférence de Berlin en 1885. C’est un événement majeur dans l’histoire du colonialisme : alors que jusque là, elles s’étaient surtout installées sur les côtes de l’Afrique pour y établir des comptoirs commerciaux, les puissances européennes projetèrent lors de cette conférence de coloniser graduellement l’ensemble du continent. Ainsi, pour éviter de nouveaux conflits et relancer l’économie capitaliste, l’Europe se mit d’accord sur le partage du gâteau africain. Durant ces discussions, la Grande-Bretagne encouragea les Italiens à s’installer dans la Corne de l’Afrique. La stratégie des Britanniques était d’inviter une puissance coloniale pas très menaçante (l’Italie) pour bloquer l’expansion de concurrents plus sérieux (la France et l’Allemagne).

L’Europe se partagea l’Afrique mais au début du 20ème, l’Ethiopie était le seul pays indépendant du continent. Pourquoi ?

Cette particularité résulte d’un compromis entre les Français et les Britanniques. Les premiers avaient pour projet de s’étendre de Dakar à Djibouti. Or, les seconds ambitionnaient de déployer leur empire du Caire au Cap, en Afrique du Sud. Si vous observez une carte de l’Afrique, vous verrez qu’immanquablement, ces projets coloniaux étaient amenés à se télescoper. Pour éviter un conflit qui aurait entraîné de grosses pertes dans les deux camps, la France et la Grande-Bretagne ont décidé de ne pas coloniser l’Ethiopie. Mais les impérialistes n’ont pas pour autant renoncé à ce territoire. Ils ont soutenu et armé Menelik II qui régnait sur une des régions les plus riches d’Ethiopie. Avec le soutien des puissances coloniales, Menelik II a pris le pouvoir dans toute l’Ethiopie et permis aux Français et aux Britanniques d’avoir accès aux ressources de son empire.

Finalement, si l’Ethiopie était le seul pays à ne pas être colonisé, on ne peut pas dire pour autant qu’elle était indépendante ! Celui qui se faisait appeler Menelik II, Negusse Negest d’Ethiopie, lion conquérant de la tribu de Judah, élu de Dieu, n’était qu’un agent des puissances impérialistes, incapable de bâtir un Etat moderne. Il avait été choisi notamment parce que c’était un chrétien orthodoxe et qu’il provenait d’une des régions les plus riches d’Ethiopie. Tout cela a créé de nombreuses inégalités qui se ressentent encore aujourd’hui en Ethiopie.

L’Erythrée, par contre, fut colonisée par l’Italie. Mussolini déclara même plus tard qu’elle serait le cœur du nouvel empire romain. Quels furent les effets de la colonisation italienne en Erythrée ?

Quand elle colonisa l’Erythrée, l’Italie comptait trop de paysans dans ses frontières. Beaucoup ont émigré en Suisse ou en France. Et d’autres sont partis s’installer en Erythrée. Avec son paysage de carte postale et son climat agréable, la nouvelle colonie italienne en faisait rêver plus d’un. Des colons se sont implantés sur place avec les paysans. La bourgeoisie italienne a alors beaucoup investi en Erythrée. La situation géographique de cette colonie l’intéressait particulièrement. En effet, le pays a de longues côtes bordant la mer Rouge. Il est proche du Canal de Suez au nord et du détroit de Bab-el-Mandeb au sud : un des couloirs de navigation les plus fréquentés du monde, reliant la mer Rouge à l’Océan Indien.

Les Italiens ont donc investi en Erythrée et développé des plantations, des ports, des infrastructures… Pour vous donner une idée du niveau de développement de cette colonie, lorsque les Britanniques vont envahir l’Erythrée durant la Seconde Guerre mondiale, ils vont carrément démonter des usines pour les emporter !

On paraît loin des pillages habituels ou des mains coupées du Congo belge. L’Erythrée était-elle une exception dans le monde impitoyable du colonialisme ?

Il y a eu des aspects positifs mais il ne faut pas se leurrer, le colonialisme italien restait un concept discriminatoire où les Noirs n’avaient pas beaucoup de droits par rapport aux Blancs. Pourquoi ? En fait, quand l’Italie s’est emparée de l’Erythrée et d’une partie de l’actuelle Somalie à la fin du 19ème siècle, elle a tenté de poursuivre son expansion en Ethiopie. Mais les soldats italiens ont été vaincus par Menelik II durant la bataille d’Adoua en 1896. Dans les années suivantes, l’idéologie fasciste s’est développée au sein de l’intelligentsia italienne avec la volonté de restituer l’honneur du pays qui avait été vaincu par des Noirs. Le colonialisme italien était donc très raciste envers ces derniers. La population érythréenne avait été intégrée au projet colonial mais en tant que classe inférieure.

D’ailleurs, le fascisme italien (qui arrive au pouvoir en 1922) était avant tout basé sur un racisme anti-noir, il n’était pas antisémite comme le fascisme allemand. Des juifs ont travaillé au sein d’organisations fascistes en Italie ! Et Mussolini avait une maîtresse juive. Imaginez cela pour Hitler ! Ce n’est que plus tard, vers la fin des années trente, que l’Italie va commencer à persécuter les juifs. D’abord, parce que Mussolini s’était rapproché d’Hitler. Ensuite, parce que le parti fasciste italien avait besoin d’un second souffle. Il utilisa donc la communauté juive comme bouc émissaire pour mobiliser la population italienne.

Finalement, les fascistes italiens ont eu leur revanche sur l’Ethiopie : en 1935, les troupes de Mussolini envahirent le seul pays non colonisé de l’Afrique.

Oui, même si l’occupation de l’Ethiopie ne dura pas très longtemps. En 1941, en pleine guerre mondiale, l’armée britannique chassa les Italiens de la région et les Alliés prirent le contrôle de la Corne de l’Afrique. Au lendemain de la guerre, si l’Ethiopie retrouva son « indépendance », le sort de l’Erythrée, par contre, fit débat.

L’Union soviétique souhaitait que cette colonie obtienne son indépendance. De leur côté, comme ils l’avaient fait un peu partout, les Britanniques souhaitaient diviser le pays en deux sur base de la religion : les musulmans devaient rejoindre le Soudan et les chrétiens orthodoxes l’Ethiopie. Il est intéressant de noter que l’Eglise éthiopienne était favorable à cette option et faisait pression sur les chrétiens d’Erythrée pour qu’ils l’acceptent. Elle leur disait que s’ils refusaient, ils ne seraient pas enterrés et leur âme ne rejoindrait pas le paradis. Malgré tout, les chrétiens d’Erythrée refusèrent : ils se sentaient Erythréens avant toute chose ! Ce sentiment d’appartenance s’explique notamment par le fait que les Italiens, à l’inverse de nombreuses puissances impérialistes, avaient intégré le peuple érythréen au projet colonial sans distinction ethnique. Mais finalement, ce fut la troisième option qui l’emporta, celle des Etats-Unis : l’Erythrée devait être intégrée à l’Ethiopie dans un système fédéral.

Pourquoi les Etats-Unis soutenaient-ils cette option ?

Sa position géographique avait conféré à l’Erythrée une grande importante aux yeux de Washington pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Dès les années 40, le Pentagone et des firmes d’armement privées développèrent d’importants projets dans le pays : une ligne d’assemblage d’avions, des ateliers de réparation, une force navale… Et surtout, dans les années 90, les services de renseignement américains établirent dans sa capitale Asmara une de leurs plus importantes bases à l’étranger. A l’époque, il n’y avait pas de surveillance satellite comme aujourd’hui et les systèmes d’écoute avaient une portée limitée. Mais depuis l’Erythrée, vous pouviez surveiller ce qui se passait en Afrique, au Moyen-Orient, dans le Golfe et même dans certaines parties de l’Union soviétique.

Les Etats-Unis plaidèrent donc pour que l’Erythrée soit rattachée à l’Ethiopie, qui était un allié de Washington. John Foster Dulles, une figure éminente de la politique américaine, dirigeait le bureau des Affaires Etrangères. Il reconnut dans un débat du Conseil de Sécurité : « Du point de vue de la justice, les opinions du peuple érythréen doivent être prises. Néanmoins, les intérêts des Etats-Unis dans le bassin de la Rouge, et les considérations pour la sécurité et la paix dans le monde, rendent nécessaire que ce pays soit rattaché à notre allié, l’Ethiopie ». Voilà comment fut réglé le sort de l’Erythrée. Avec de lourdes conséquences : la plus longue lutte pour l’indépendance en Afrique allait commencer…

2ème Partie

Annexée par l’Ethiopie, l’Erythrée va mener le plus long combat pour l’indépendance du continent africain. Pendant plus de trente ans, les résistants érythréens ont lutté pratiquement seuls contre tous. Comment quelques combattants africains sont-ils venus à bout des plus grandes puissances mondiales : Etats-Unis, Europe, Union Soviétique… ? Quels étaient les enjeux de cette lutte ? Dans cette deuxième partie, Mohamed Hassan retrace avec nous l’aventure épique de la libération de l’Erythrée.

En 1950, sur décision de l’ONU et suivant la volonté des Etats-Unis, l’Erythrée devient donc une entité autonome fédérée à l’Ethiopie. Comment se passe la cohabitation ?

Plutôt mal. Cette décision n’avait aucun sens car elle amenait deux systèmes incompatibles à vivre ensemble. Vous aviez d’un côté l’Erythrée, qui avait bénéficié du développement du colonialisme italien et où avait émergé une certaine classe ouvrière avec une conscience politique. De l’autre côté, il y avait l’Ethiopie dirigée par l’empereur Hailé Sélassié. C’était un régime féodal, sans Constitution, qui pratiquait encore l’esclavage et où il n’y avait pas de droits politiques. Mais comme c’était un système fédéral, l’Erythrée gardait d’une part son propre drapeau et son parlement, et d’autre part ses syndicats, ses journaux indépendants… Autant de choses qui étaient interdites en Ethiopie !

Cette étrange cohabitation allait indirectement conduire à une tentative de coup d’Etat contre l’empereur Sélassié. En effet, des officiers éthiopiens voyageaient en Erythrée et constataient de grosses différences par rapport à leur propre pays. De plus, le mouvement panafricain et la vague des indépendances faisaient évoluer les mentalités sur tout le continent. Certains Ethiopiens commençaient à percevoir que leur régime était arriéré. Parmi eux, le jeune Girmame Neway. Il avait étudié aux Etats-Unis et avait servi comme gouverneur dans certaines provinces de l’empire éthiopien. Avec l’aide de son frère qui faisait partie des gardes du corps de Sélassié, il tenta un coup d’Etat en 1960, alors que l’empereur était en visite au Brésil. Mais l’armée éthiopienne ne suivit pas le mouvement et le coup échoua. A son retour, Sélassié avait deux options : ou bien il maintenait la fédération avec l’Erythrée et offrait à son peuple les mêmes droits que ceux dont jouissaient les Erythréens ; ou bien il annexait complètement l’Erythrée. La première option aurait été un suicide politique pour Sélassié. Donc, en 1962, l’Ethiopie annexa totalement l’Erythrée.

Avec le soutien implicite des Nations Unies. Pourquoi la communauté internationale n’a-t-elle pas protesté ?

Oui, c’est assez incroyable. Quand Sélassié a annexé l’Erythrée, il a ordonné l’arrestation d’éditeurs de journaux, envoyé des leaders nationalistes en exil, banni les syndicats et interdit l’usage des langues natives d’Erythrée dans les écoles et pour les transactions officielles. Il a également délocalisé les industries basées à Asmara pour les réimplanter à Addis Abeba. L’idée était de faire venir les travailleurs érythréens en Ethiopie et de dépeupler l’Erythrée pour en faire une base militaire. De plus, alors que des troupes éthiopiennes encerclaient l’Assemblée et que des jets survolaient la ville d’Asmara, le parlement érythréen a été contraint dans l’humiliation de voter sa propre dissolution.

L’Erythrée a protesté vigoureusement et demandé la médiation de l’ONU qui a répondu : « Votre requête doit d’abord passer par le gouvernement fédéral », c’est-à-dire par l’empereur Sélassié lui-même ! Autrement dit, le régime éthiopien avait la bénédiction des puissances impérialistes et particulièrement des Etats-Unis qui dominaient l’ONU. L’empereur Sélassié était soutenu de toutes parts et en profitait pour se donner une bonne image, celle du père du continent africain. Personne n’allait s’opposer à lui, pour le plus grand malheur des Erythréens.

Comment l’Ethiopie est-elle devenue un allié privilégié des Etats-Unis ?

Dans les années 40, les Etats-Unis voulaient affaiblir leurs concurrents européens et ont commencé à s’intéresser à l’Afrique. Mais les Français et les Britanniques possédaient déjà de nombreuses colonies sur ce continent. L’Ethiopie, par contre, n’avait pas été colonisée. Pour Washington, elle était donc la porte par laquelle elle allait pouvoir s’immiscer en Afrique pour asseoir son influence et concurrencer les puissances coloniales. L’Ethiopie féodale allait ainsi devenir une marionnette des Etats-Unis, participant à des guerres au Congo, en Corée… Ensuite, lorsque la plupart des pays africains sont devenus indépendants dans les années 50 et 60, Washington a fait pression pour que l’Organisation de l’Unité Africaine nouvellement créée soit basée en Ethiopie. Cela allait permettre aux Etats-Unis d’exercer un contrôle sur tout le continent. Comme pour le Chah d’Iran ou Israël au Moyen-Orient, l’Ethiopie était donc un gendarme US en Afrique, mais un gendarme arriéré.

Après avoir épuisé les moyens diplomatiques auprès de la communauté internationale et organisé des manifestations pacifistes, l’Erythrée va mener une lutte armée.

Oui, d’abord menée par le Front de Libération de l’Erythrée (FLE). Le FLE rassemblait divers groupes nationalistes qui voulaient l’indépendance. Sur le plan politique, ce mouvement était dominé par des intérêts bourgeois et son analyse socio-économique était faible. Sur le plan militaire, le FLE transposa le modèle de résistance algérien, un système où les groupes armés étaient divisés par région. C’était une grossière erreur tactique. D’abord, parce que la plupart du temps, les unités réparties sur les différentes régions ne parlaient pas la même langue. Ainsi, pendant que vous combattez pour l’indépendance d’un Etat, vous contribuez également à créer des divisions qui un jour menaceront cet Etat ! De plus, cette scission de la résistance en groupes autonomes provoquait des problèmes de coordination que l’ennemi pouvait exploiter. Par exemple, quand un groupe d’une région était attaqué, ses voisins ne lui venaient pas en aide. Pour l’armée éthiopienne, il était donc beaucoup plus facile de combattre séparément des groupes isolés les uns des autres.

Le manque de vision politique du FLE, sa stratégie militaire et ses divisions internes entrainèrent le déclin du mouvement. Mais dans les années 70, des musulmans et des chrétiens progressistes membres du FLE décidèrent de fonder leur propre groupe. Le Front de Libération du Peuple d’Erythrée (FLPE) était né. D’inspiration marxiste, ce mouvement avait tiré les leçons de son prédécesseur. Le FPLE savait qu’il était nécessaire de mobiliser toute la population ensemble plutôt que de créer des divisions. Il avait également une vision politique beaucoup plus pointue reposant sur une analyse pertinente de la société érythréenne. Plus qu’une lutte armée, le FPLE a donc amorcé une véritable révolution : émancipation des femmes, organisation de conseils démocratiques dans les villages, réforme agraire, éducation… Tout cela a permis de mobiliser le peuple érythréen derrière les combattants du FPLE. C’était absolument nécessaire pour que l’Erythrée gagne son indépendance.

Pourtant, le combat semblait perdu d’avance. L’Ethiopie était soutenue de toutes parts et l’Erythrée luttait pratiquement seule contre tous.

En effet. L’Ethiopie était soutenue par les Etats-Unis, mais aussi par Israël qui voulait nouer des alliances avec des pays non arabes dans la région. D’ailleurs, durant la tentative de coup d’Etat contre Sélassié en 1960, ce fût grâce à Israël que l’empereur, en voyage au Brésil, put établir rapidement un contact avec un général et faire capoter la rébellion. Ensuite, l’Ethiopie présenta la résistance érythréenne comme une menace arabe pour la région et put compter là encore sur le soutien de l’Etat hébreu. Des spécialistes israéliens de la contre-révolution entraînèrent une force d’élite éthiopienne d’environ cinq mille hommes connue sous le nom de « Brigade Flamme ».

L’Europe aussi soutenait l’Ethiopie, en lui fournissant des armes. Mais le gouvernement éthiopien était surtout le principal bénéficiaire de l’aide européenne destinée à l’Afrique. Enfin, l’empereur Sélassié avait une présence très forte sur le continent africain, ce qui ne jouait pas en faveur des Erythréens. Je vous ai expliqué comment les Etats-Unis ont fait pression pour que l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) soit installée en Ethiopie. Dans les années 60, pour éviter que des guerres civiles n’éclatent partout sur le continent, cette organisation a décrété que les frontières héritées du colonialisme n’étaient pas discutables. Bien évidemment, cette décision n’a pas été appliquée au cas de l’Erythrée. Les revendications de l’Ethiopie sur ce territoire n’avaient pourtant aucune légitimité. C’était comme si l’Italie revendiquait la France sous prétexte que la Gaule avait fait partie de l’empire romain ! Mais Sélassié avait tout l’Occident derrière lui et son influence en Afrique était telle que l’OUA ferma les yeux.

En 1974, après 44 ans de règne, l’Empereur Sélassié est finalement renversé par une révolution socialiste. Mais le nouveau gouvernement éthiopien n’accorde pas son indépendance à l’Erythrée. Pourquoi ?

La révolution éthiopienne était le fruit d’une alliance entre des civils aux idées progressistes et des militaires. Mais très vite, des divisions sont apparues dans ce mouvement. En effet, lorsque les soldats ont pris le pouvoir, les étudiants et les intellectuels révolutionnaires ont rapidement demandé que l’armée opère une transition vers un gouvernement civil. Par ailleurs, ils soutenaient le droit à l’indépendance de l’Erythrée. Mais la junte militaire au pouvoir, appelée Derg, restait très chauvine : pas question d’abandonner le territoire érythréen. De plus, les soldats n’entendaient pas laisser le pouvoir aux civils. L’armée lança donc une campagne d’arrestation et d’assassinats qui, selon Amnesty International, fit plus de dix mille morts, principalement des intellectuels et des étudiants. La révolution éthiopienne fut ainsi purgée de ses éléments les plus progressistes et les militaires prirent définitivement le pouvoir.

A la tête du Derg, il y avait le lieutenant colonel Mengistu Haile Mariam. Il venait d’un milieu modeste, son père était soldat et sa mère servante. Au pouvoir jusqu’en 1991, Mengistu imposa un régime totalitaire et entreprit la militarisation du pays. Bien évidemment, il ne voulait pas entendre parler d’une quelconque autonomie pour l’Erythrée et réprima sévèrement la résistance. Finalement, avec cette révolution, l’Ethiopie passa d’une dictature à une autre. Et en pleine guerre froide, ce pays qui jusque là avait été un allié stratégique des Etats-Unis, bascula dans le giron soviétique. Moscou apporta alors un soutien militaire très important à Mengistu dans sa répression de la résistance érythréenne.

Vingt ans plus tôt, l’Union soviétique était pourtant favorable à l’indépendance de l’Erythrée. Comment expliquez-vous ce changement ?

Tout d’abord, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Moscou soutenait l’indépendance de l’Erythrée car l’annexion de ce pays par l’Ethiopie faisait l’affaire des Etats-Unis. Evidemment, lorsque l’Ethiopie devint un allié de l’Union soviétique, Moscou vit les choses différemment. De plus, les Soviétiques avaient une meilleure connaissance du monde et de la Corne de l’Afrique au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. A l’époque, ils savaient qu’en tant qu’ancienne colonie, l’Erythrée avait des revendications légitimes. Mais par la suite, la politique étrangère de Moscou changea et devint stupide. Sa vision du monde était étriquée.

En effet, dans les années 50, le dirigeant Nikita Khrouchtchev développa une nouvelle théorie particulière sur la manière dont l’Union soviétique devait soutenir les révolutions socialistes en Afrique : les pays africains n’avaient pas besoin d’un parti d’avant-garde pour guider leur révolution, l’Union soviétique serait leur parti d’avant-garde ! Khrouchtchev entendait donc transposer le modèle de révolution russe aux pays africains sans vraiment tenir compte de leurs spécificités. On pourrait dire les choses autrement : les Soviétiques avait créé une chaussure à leur pied et ils pensaient que cette chaussure irait à tout le monde ; et si votre pied était trop grand, alors il suffisait de couper un orteil pour qu’il s’adapte ! La théorie de Khrouchtchev était aussi ridicule que cela. Ca explique pourquoi l’Union soviétique n’avait pas une bonne vision de ce qui se passait dans la Corne de l’Afrique et soutenait l’Ethiopie. C’était une grave erreur.

Quel fut l’impact sur la résistance en Erythrée ?

Jusque là, les combattants érythréens avaient obtenu des succès notoires. La population soutenait la résistance. Beaucoup rejoignaient les rangs des combattants, notamment parce que l’armée éthiopienne s’en prenait régulièrement à la population : villages incendiés, civils massacrés… Plutôt que d’effrayer les Erythréens, ces représailles confortaient l’idée que la cohabitation avec l’Ethiopie n’était pas possible et que la lutte pour l’indépendance était indispensable. En 1975 par exemple, de nombreux jeunes rejoignirent le FPLE après l’exécution de 56 étudiants érythréens.

De plus, la stratégie développée par les résistants était devenue très sophistiquée. Un exemple : l’Erythrée n’avait pratiquement aucun soutien et luttait seule contre tous, ce qui posait un problème pour l’approvisionnement en armes. A défaut d’allié, le FPLE fit de son ennemi son principal soutien ! Les combattant menaient des attaques de guérilla contre les soldats éthiopiens et à chaque victoire remportée, ils récupéraient les armes de leurs ennemis. Au fil des années, la résistance allait ainsi devenir beaucoup mieux équipée, disposant même d’une artillerie lourde. Imaginez : les soldats éthiopiens luttaient contre leur propre tanks ! Grâce à cette technique, le FPLE passa du statut d’armée de guérilla à celui d’armée mécanisée.

Mais il n’avait pas prévu que l’Union soviétique viendrait à la rescousse du Derg en 1977 !

Ce fut une période difficile : la marine de l’armée rouge pilonna les positions du FPLE le long des côtes, Moscou envoya trois mille conseillers militaires et un pont aérien vers Addis Abeba déversait quantité d’armes. On estime que l’armée éthiopienne a reçu à l’époque 1.000 tanks, 1.500 véhicules blindés ainsi que 90 avions de chasse et hélicoptères de combat. Fort du soutien soviétique, Mengistu lança en février 1982 une offensive d’envergure contre l’Erythrée : la campagne « Etoile Rouge » avec ses 150.000 hommes, la plus grande bataille que l’Afrique connut depuis la Seconde Guerre mondiale.

Malgré tout cela, Mengistu n’est pas venu à bout du FPLE…

Ca a quand-même été la période la plus dure de toute la lutte pour l’indépendance. Le FPLE a dû abandonner des positions qu’il avait conquises pour opérer un repli stratégique. Par ailleurs, Mengistu avait obtenu du Soudan qu’il ferme complètement sa frontière avec l’Erythrée : pendant des semaines, plus de pétrole, de nourriture ni les autres fournitures qui étaient habituellement envoyées depuis le Soudan. Plus de possibilités non plus pour les réfugiés de rejoindre des camps derrière la frontière. Malgré tout, l’armée éthiopienne ne parvint pas à éliminer le FPLE. Il faut dire que ce mouvement était très bien organisé. Certes, les soldats éthiopiens étaient plus nombreux et mieux équipés. Mais ils ne faisaient qu’obéir aux ordres d’un dictateur. De leur côté, les combattants du FPLE étaient mieux entraînés et leur motivation était plus grande.

Finalement, la campagne « Etoile Rouge » marqua un tournant dans ce long combat pour l’indépendance : c’était la dernière fois que le gouvernement éthiopien menaçait réellement la résistance. Quand l’offensive prit fin après des mois de combat, le FPLE commença à récupérer les positions qu’il avait dû abandonner. Quelques années plus tard, l’Union soviétique, au bord de l’effondrement, annonça à Mengistu qu’elle cesserait de lui fournir des armes. Le gouvernement éthiopien commençait à vaciller. Il devait non seulement affronter la résistance érythréenne, mais aussi d’autres groupes nationalistes qui s’étaient formés ailleurs en Ethiopie. Parmi ces groupes, le Front de Libération des Peuples du Tigré (FLPT) combattit avec les Erythréens. Au départ, ce mouvement voulait l’indépendance pour les habitants de la région du Tigré. Mais le FPLE savait combien il pouvait être dangereux d’opérer des divisions selon les nationalités et conseilla : « Vous êtes Ethiopiens avant tout ; c’est en tant qu’Ethiopiens que vous devez vous battre et encourager tous vos compatriotes à renverser la dictature militaire ». Ce qui arriva en 1991 : le Derg tomba, Mengistu s’enfuit et après trente ans de combat, l’Erythrée devint indépendante.

Après tous ces changements, comment évoluèrent les relations entre l’Ethiopie et l’Erythrée ?

L’Ethiopie est un pays composé de différentes ethnies. Que ce soit avec Menelik II, Sélassié ou Mengistu, le régime au pouvoir n’a jamais représenté la diversité du peuple éthiopien. Le pays a toujours été dirigé par des minorités qui agissaient dans leurs propres intérêts, créant des inégalités très fortes au sein de la population. Lorsqu’un nouveau gouvernement éthiopien a pris le pouvoir en 1991, tout le monde pensait que les choses allaient changer. Moi-même, j’ai accepté de travailler comme diplomate pour ce gouvernement. L’Erythrée aussi avait beaucoup d’espoir. En devenant indépendante, elle avait privé l’Ethiopie d’un accès à la Mer Rouge. Mais le président érythréen, Isaias Afwerki, proposa de créer une zone de libre-échange entre les deux pays. De la sorte, les Ethiopiens pouvaient disposer des ports d’Erythrée avec une grande facilité. Les bases d’une coopération entre les pays de la Corne de l’Afrique étaient posées et il semblait que la paix allait revenir pour de bon.

Mais vous avez vite déchanté ?

Depuis 1991, Meles Zenawi, leader du mouvement Tigré, dirige l’Ethiopie. Et il n’a pas de vision politique. Il a perpétué la tradition, gouvernant pour ses propres intérêts et ceux de son entourage sans tenir compte de la diversité ethnique du pays. De plus, plutôt que de chercher à adapter les institutions héritées de Mengistu, le nouveau gouvernement les a tout simplement détruites. Par exemple, il a démobilisé l’armée du Derg plutôt que d’ouvrir un dialogue démocratique afin de voir comment les choses pouvaient évoluer. Beaucoup d’officiers qui avaient passé leur vie dans l’armée se sont ainsi retrouvés sans travail. Le nouveau gouvernement a tout bonnement détruit le corps de l’Etat éthiopien. Evidemment, en voyant cela, l’ambassadeur US était aux anges : l’Ethiopie était à nouveau à la merci des intérêts impérialistes.

3ème Partie

Toute la Corne de l’Afrique est occupée par les puissances néocoloniales. Toute ? Non ! Un pays peuplé d’irréductibles révolutionnaires résiste encore et toujours à l’envahisseur. Dans cette troisième et dernière partie de notre chapitre consacré à l’Erythrée, Mohamed Hassan nous dévoile la recette de la révolution érythréenne. Un pays africain peut-il se développer en laissant les multinationales à sa porte ? Pourquoi les relations restent-elles tendues entre l’Erythrée et son voisin éthiopien ? Le président Isaias Afwerki est-il un héros de la révolution ou un dictateur qui censure les médias ? Toutes les réponses dans ce nouveau chapitre de notre série « Comprendre le monde musulman ».

Après trente années de lutte, l’Erythrée devient indépendante et le Front de Libération du Peuple d’Erythrée (FPLE) monte au pouvoir en 1993. Comment le FPLE va-t-il assumer la transition entre la résistance armée et la gouvernance politique ?

Dès le départ, le FPLE ne s’est pas contenté de mener une lutte armée contre l’occupant éthiopien mais a développé un véritable projet politique : réforme agraire, émancipation des femmes, instauration de conseils démocratiques dans les villages… Dans toutes les zones qu’il contrôlait, le FPLE mettait en place des structures pour subvenir aux besoins élémentaires en matière de santé, d’éducation ou de nourriture. Lorsque l’Erythrée est devenue indépendante, le FPLE a continué à mener le projet politique initié durant la lutte pour l’indépendance. Avec une philosophie bien particulière : « Nous n’avons pas besoin de l’Occident pour nous développer ».

En effet, pour gagner son indépendance, l’Erythrée a dû lutter pratiquement seule contre toutes les grandes puissances : Etats-Unis, Union Soviétique, Europe, Israël… Tous ces pays soutenaient l’occupant éthiopien. Cette situation particulière a contribué à forger la vision politique des résistants érythréens et leur a appris à se débrouiller seuls. Ils savent, d’expérience, que les puissances néocoloniales divisent les Africains pour mieux s’emparer des richesses du continent. L’Erythrée a donc choisi de mener une politique de développement qui ne laisse pas de place aux ingérences des puissances étrangères.

Et ça fonctionne ? Un pays africain peut se développer sans aide de l’Occident ?

Evidemment ! En ce moment, on fête partout en Afrique des cinquantenaires d’indépendance. Mais en réalité, le continent ne s’est jamais libéré du colonialisme qui a juste pris une autre forme. Aujourd’hui, grâce à des institutions telles que l’OMC, l’Occident impose des règles de commerce qui permettent à ses multinationales de piller les richesses de l’Afrique et d’asservir les populations. Ces multinationales inondent le continent de produits subventionnés qui empêchent les producteurs locaux de se développer. Et tout cela est possible parce qu’à la tête de la plupart des Etats africains, des minorités pro-occidentales tirent profit de ce système pendant que l’immense majorité de la population est condamnée à la misère. Donc oui, un pays africain peut se développer sans aide de l’Occident. Parce que tant qu’il n’aura pas ôté son casque de colon, l’Occident restera un frein au développement de l’Afrique.

Peut-on parler de « révolution érythréenne » ?

Tout à fait. Le gouvernement a mis en place un modèle de développement reposant sur cinq piliers. Tout d’abord, la sécurité alimentaire : l’Erythrée ne peut défendre sa souveraineté nationale si sa population meurt de faim. Pour cela, le pays peut compter sur deux héritages du colonialisme italien : l’agriculture pluviale et l’économie des plantations reposant sur un système mécanisé. De plus, une réforme agraire a octroyé à chaque paysan son propre morceau de terre. Le gouvernement a également installé des stations de tracteurs à disposition des fermiers et propose même de les aider dans leur travail. L’agriculture est un métier pénible, surtout lorsqu’on dispose d’équipements rudimentaires. Mais avec l’aide du gouvernement, les paysans peuvent se libérer du temps pour apprendre à lire et se former à d’autres métiers.

L’accès à l’eau potable est le deuxième pilier. En Afrique, beaucoup de maladies sont liées à l’insalubrité de l’eau. Mais vous pouvez y remédier en mettant de l’eau potable à disposition dans tous les villages.

Nous en venons au troisième pilier : la santé. L’Erythrée dispose d’un réseau performant de cliniques disséminées dans tout le pays et connectées à des hôpitaux. De plus, l’accès aux soins de santé est gratuit. On peut comparer avec l’Ethiopie. Là-bas, si vous n’avez pas beaucoup d’argent, vous êtes mort ! Et encore… Un chanteur très célèbre, le Johnny Halliday éthiopien, souffrait de sérieux problèmes de diabète. Les autorités l’ont transporté d’un hôpital à l’autre mais n’avaient pas le matériel nécessaire pour le soigner. Résultat : la star éthiopienne est décédée.

Le quatrième pilier repose sur l’éducation, une priorité du gouvernement qui veut développer ses ressources humaines. En Afrique, beaucoup ont perdu de vue que les ressources matérielles ne suffisent pas à développer un pays. Evidemment, cela arrange bien les puissances impérialistes qui ont toujours fait croire qu’elles étaient indispensables aux Africains pour les aider à tirer profit de leurs ressources matérielles. Mais le facteur humain est primordial pour se développer et l’Erythrée veut donc avoir son propre personnel compétent pour exploiter ses matières premières.

Le dernier pilier est constitué par les Erythréens expatriés qui envoient de l’argent à leur famille restée au pays. Au passage, ils paient un pourcentage au gouvernement, ce qui constitue une source considérable de revenus. La CIA a essayé de briser ce réseau de financement mais n’y est pas parvenue.

Ces expatriés paient donc deux fois des impôts : une fois dans le pays où ils résident et une seconde fois au gouvernement érythréen ?

Oui, mais ils savent que cet argent servira notamment à construire des écoles, des routes et des hôpitaux et pas une villa pour le président Isaias Afwerki, qui mène un train de vie modeste. De plus, ces expatriés sont très liés à leur pays et savent à qui ils doivent la libération de l’Erythrée. La mobilisation de la population, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, est un facteur essentiel de la révolution érythréenne. C’est le ciment qui fait tenir les piliers du modèle de développement.

Un exemple : quand les Italiens ont colonisé l’Erythrée, ils ont construit une ligne de chemin de fer reliant le port de Massawa à la capitale, Asmara. Mais durant la guerre d’Indépendance, les Ethiopiens ont récupéré une partie de l’acier de cette ligne ferroviaire et l’ont endommagée en construisant des tranchées. Quand l’Erythrée est devenue indépendante, le gouvernement a voulu reconstruire cet axe stratégique. Des sociétés occidentales ont proposé de prendre ces travaux en charge, moyennant des sommes colossales allant jusqu’à 400 millions de dollars ! L’Erythrée a répondu : « Non merci, nous allons le faire nous-mêmes ». Tout le peuple s’est mobilisé, jeunes, femmes, vieillards… Et ils ont reconstruit cette ligne qui aujourd’hui fonctionne à nouveau. Le prix de ces travaux ? 70 millions de dollars. L’idée est de faire tout ce que l’on peut par soi-même pour ne pas dépendre des puissances étrangères. D’ailleurs, l’Erythrée est peut-être le seul pays au monde où il n’y a pas de spécialistes étrangers.

L’Erythrée serait donc la preuve qu’un pays africain peut se libérer du néocolonialisme pour se développer ?

En fait, tout dépend de là où vous mettez vos priorités. Si vous faites de la santé, de l’éducation ou de la sécurité alimentaire des objectifs prioritaires, vous pouvez très bien vous développer. Si par contre, comme dans beaucoup de pays africains, vos préoccupations premières sont de vous conformer aux normes du commerce mondial, vous êtes foutu !

John Perkins, un ancien membre respecté du monde bancaire, a écrit un ouvrage passionnant, « Confession d’un tueur à gage économique ». Perkins décrit comment son travail consistait à aider les Etats-Unis à extorquer des milliards de dollars aux pays pauvres en leur prêtant plus d’argent qu’ils ne pouvaient rembourser. Si vous dirigez un pays du Sud et que vous acceptez ces projets d’institutions telles que la Banque Mondiale ou le FMI, votre économie va être complètement déstabilisée, la corruption va se développer et les impérialistes vous tiendront à la gorge. C’est pourquoi, aujourd’hui, avant même d’envoyer la CIA pour déstabiliser un gouvernement jugé trop indépendant, on mobilise d’abord ces tueurs à gages économiques. Partout où il y a de la corruption, l’impérialisme a réussi. Et le gouvernement érythréen lutte activement contre cela.

L’Erythrée est composée de différentes ethnies. Comment le gouvernement parvient-il à mobiliser la population en surmontant cette diversité alors qu’elle est une source de déchirements dans beaucoup de pays africains ?

L’égalité entre les nationalités est un principe fondamental de la révolution érythréenne. Si vous respectez la diversité et mettez toutes les ethnies et les confessions sur le même pied, vous pourrez compter sur le soutien de la population. En Erythrée, il y a autant de chrétiens que de musulmans et pas moins de neuf ethnies différentes : Tigrés, Afars, Kunama, Saho, etc. Mais tous se sentent Erythréens avant tout. La culture joue également un rôle très important. Les dirigeants érythréens ont toujours fait grand cas de la diversité culturelle, encourageant chaque ethnie à valoriser ses traditions et à les partager. Partout en Afrique, des gens d’ethnies ou de religions différentes s’entretuent. Mais en Erythrée, ils organisent des spectacles de danse !

Avec les voisins éthiopiens, l’entente n’est malheureusement pas aussi bonne. Pourquoi les tensions persistent-elle ?

Aujourd’hui, l’Ethiopie est dirigée par la minorité tigré qui, dans les années 70, avait formé un mouvement séparatiste, le Front Populaire de Libération du Tigré (FPLT), et combattu la dictature militaire de Mengistu aux côtés des Erythréens. Cependant, à la différence de l’Erythrée qui était une ancienne colonie italienne, la région du Tigré a toujours fait partie intégrante de l’Ethiopie. Aussi, les résistants érythréens conseillèrent à leurs compagnons de lutte de ne pas se battre uniquement pour la libération de leur communauté mais pour celle de tous leurs concitoyens, quelle que soit leur nationalité. De plus, le FPLE avait conscience qu’une indépendance du Tigré n’aurait pas forcément entraîné la libération de l’Erythrée. Un changement de régime à Addis-Abeba était nécessaire et les résistants devaient unir leurs efforts dans ce sens.

En 1991, la dictature militaire fut renversée. Grâce à l’aide et aux conseils des Erythréens, les Tigrés prirent le pouvoir. Jusqu’ici, l’Ethiopie avait toujours été dirigée par des minorités ethniques œuvrant pour leurs propres intérêts. Tout le monde pensait que le nouveau gouvernement allait rompre avec cette tradition et appliquer le principe d’égalité entre les différentes nationalités, condition essentielle pour ramener la paix et le développement dans le pays. Mais le premier ministre Meles Zenawi, qui dirige maintenant le pays depuis 1991 et qui vient d’être réélu au travers d’élections frauduleuses, s’est inscrit dans la droite lignée de ses prédécesseurs : Ménélik II, Sélassié ou Mengistu. Il n’a aucune vision politique et gouverne selon ses propres intérêts. Il se maintient au pouvoir seulement grâce au soutien des Etats-Unis.

Nous l’avons vu dans le chapitre précédent, l’Ethiopie de l’empereur Sélassié était un allié privilégié des Etats-Unis. Mais avec la dictature militaire de Mengistu, le pays avait basculé du côté de l’URSS. Comment est-il repassé dans la sphère d’influence américaine ?

L’Union Soviétique avait commis une erreur en soutenant le régime soi-disant socialiste de Mengistu. Les Etats-Unis, par contre, avaient une meilleure vision de la situation. Ils savaient que le régime éthiopien n’avait pas de base sociale et était, par conséquent, très fragile. En fait, les puissances impérialistes ne peuvent rêver d’une meilleure configuration. Car un gouvernement qui ne représente pas la diversité de son peuple et qui n’agit que dans l’intérêt d’une minorité ne pourra pas se maintenir au pouvoir sans le soutien de puissances étrangères.

Washington connaissait bien la nature du régime de Mengistu et nourrissait donc l’espoir que l’Ethiopie revienne dans son cercle d’influence. Evidemment, avec l’arrivée au pouvoir de Meles Zenawi, les espoirs ont été largement dépassés ! Non seulement le nouveau gouvernement agit pour ses propres intérêts et ne dispose d’aucune base sociale, mais il a en plus détruit toutes les institutions héritées de Mengistu, vidant le corps de l’Etat de sa substance. Aujourd’hui, Zenawi est donc totalement dépendant du soutien financier, militaire et diplomatique des Etats-Unis. Par conséquent, il ne peut rien leur refuser. Washington veut installer une base militaire ? Ok, d’accord ! Washington veut que l’armée éthiopienne envahisse la Somalie ? Ok, d’accord ! Il n’y a même pas de négociations. Washington demande, Zenawi exécute. C’est tout à fait le contraire de ce que souhaite l’Erythrée pour la Corne de l’Afrique : la fin des ingérences étrangères. C’est pourquoi, aujourd’hui, l’Erythrée refuse de normaliser ses relations avec son voisin éthiopien. Certes, elle prône le dialogue entre les acteurs régionaux pour résoudre les conflits et établir les bases d’une coopération. Mais tant que l’un de ces acteurs restera une marionnette agitée par Washington, ce projet ne sera pas réalisable.

Pourtant, après la chute de Mengistu en 1991, il y a eu des accords de coopération entre l’Erythrée et l’Ethiopie. Pourquoi cela n’a-t-il pas fonctionné ?

Oui, les pays ont conclu des accords de libre-échange : élimination graduelle des barrières économiques, coopération dans les secteurs financier et monétaire, libre circulation des personnes, etc. Avec l’indépendance de l’Erythrée, l’Ethiopie s’était retrouvée privée d’un accès à la mer Rouge. Mais ces accords permettaient aux Ethiopiens de disposer librement des ports d’Erythrée. A Assab par exemple, le taux d’emploi d’Ethiopiens était très élevé. L’Ethiopie put même ouvrir dans cette ville quatre écoles répondant à son propre programme scolaire.

Les dirigeants érythréens pensaient vraiment pouvoir bâtir une collaboration fructueuse avec leurs homologues éthiopiens. Ils se connaissaient bien, ils avaient combattu ensemble. Mais c’était sans compter sur le manque de vision politique de Meles Zenawi et sa soumission à l’impérialisme US.

En peu de temps, l’Erythrée et l’Ethiopie passent de la coopération à la guerre. Un conflit frontalier oppose les frères ennemis en 1998. Quels étaient les enjeux de cette guerre ?

La question de la frontière n’était qu’un prétexte invoqué par Zenawi pour tenter de renverser le gouvernement érythréen. Cette frontière est l’une des mieux démarquées de l’Afrique. Elle a été tracée et confirmée à plusieurs reprises par des accords conclus entre les colons italiens et l’empire éthiopien au début du vingtième siècle. Par la suite, elle a également servi à démarquer le territoire érythréen d’abord comme entité fédérée puis comme province de l’Ethiopie. Elle était reconnue sur le plan international.

Mais Meles Zenawi a remis sa validité en cause vers la fin des années 90. Jusqu’ici, Isaias Afwerki, le président érythréen, n’avait pas accordé beaucoup d’attention à cette question et pensait qu’il en allait de même pour son homologue éthiopien. Afwerki savait que la frontière était clairement définie et que par ailleurs, son importance était toute relative au regard des accords entre les deux pays établissant notamment la libre circulation des personnes. Il estimait également que les défis socio-économiques à relever dans la région étaient plus essentiels.

Les choses se sont gâtées lorsque l’Ethiopie a tenté d’annexer les zones contestées et d’imposer une légitimité de fait : Addis-Abeba a produit une carte de l’Etat éthiopien incluant de larges étendues du territoire érythréen et a intensifié ses incursions militaires dans les régions disputées, chassant ou emprisonnant les habitants. En mai 1998, des accrochages entre patrouilles le long de la frontière débouchèrent sur un conflit ouvert. L’Erythrée remporta les premières batailles et récupéra très vite le contrôle des territoires contestés. Et c’est là qu’on voit très bien comment Asmara et Addis-Abeba interprétaient le conflit de manière différente. Pour l’Erythrée, il s’agissait clairement d’un conflit frontalier : une fois ses territoires récupérés, elle maintint ses positions en attendant que les instances internationales viennent confirmer qu’elle était dans son droit. Ce sera chose faite en 2002, la Cour d’arbitrage internationale de La Haye donnera raison à l’Erythrée sur le tracé de la frontière. Pour l’Ethiopie par contre, les motivations de cette guerre étaient tout à fait différentes. Il s’agissait, selon les déclarations de dirigeants éthiopiens, de « mettre fin à l’arrogance érythréenne », « d’infliger une punition » et de « châtier pour toujours » le FPLE.

C’est ce qui explique les importantes offensives de l’armée éthiopienne lancées par la suite ?

Tout à fait. Après que l’Erythrée ait repris le contrôle de ses territoires, les combats ont continué épisodiquement. Mais le 12 mai 2000, l’armée éthiopienne lança une nouvelle offensive, portant ses effectifs de 50.000 à 300.000 hommes. Addis-Abeba avait également réorganisé son commandement et dépensé presqu’un milliard de dollars en armement. Le champ de bataille s’étendait à présent bien au-delà des zones contestées à la frontière. Le conflit frontalier devenait en fait une véritable guerre d’invasion. L’Ethiopie ne souhaitait pas reprendre le contrôle des territoires disputés mais faire tomber le gouvernement. Elle avait également soigneusement choisi le moment pour attaquer : la période où les paysans commençaient à semer dans les champs. En pénétrant dans la région la plus fertile d’Erythrée, l’armée éthiopienne entendait faire fuir les paysans et affamer le pays.

Cette guerre fut effectivement une catastrophe humanitaire mais l’Ethiopie ne parvint pas à faire tomber la capitale Asmara. Dépassés en armes et en nombre, les combattants érythréens renouèrent avec leurs techniques de guérilla et repoussèrent l’envahisseur.

Pourquoi Meles Zenawi voulait-il renverser le gouvernement érythréen ?

Zenawi voulait faire de l’Ethiopie la puissance dominante de la Corne de l’Afrique et se construire une base sociale. En Ethiopie, le pouvoir est concentré entre les mains de la minorité tigré qui ne représente que 6% de la population. De plus, les dirigeants en poste à Addis-Abeba sont très éloignés de leur région d’origine. Dans la capitale, ils n’ont ni le soutien de la population, ni celui des élites. Avec cette guerre contre l’Erythrée, Zenawi voulait se donner l’occasion de réincarner le rêve de l’empire éthiopien et rallier les foules. Ca a marché pendant un temps : les contradictions qui émergeaient au sein de la société éthiopienne ont laissé place au patriotisme. Mais la défaite de l’armée éthiopienne et ses méthodes de combat ont très vite fait ressurgir les inégalités.

En effet, alors que les officiers sont tigrés, la plupart des soldats sont issus des ethnies Oromos et Amharas, les plus importantes démographiquement. Durant la grande offensive lancée contre l’Erythrée, les officiers éthiopiens ont utilisé la tactique de la vague humaine héritée de la Première Guerre mondiale. Cette technique consiste à envoyer, contre des positions défendues, un nombre tellement important de soldats que l’ennemi se trouve submergé. Bien évidemment, les pertes humaines sont énormes et l’Histoire a montré que cette tactique avait ses limites. Mais les officiers tigrés de l’armée éthiopienne n’en ont pas tenu compte et ont envoyé stupidement au casse-pipe des milliers d’Oromos et d’Amharas sans pouvoir venir à bout de leur opposant. Pour Zenawi, la défaite face à l’Erythrée et les contradictions au sein de l’armée ont brisé ses espoirs de se construire une base sociale. Il ne peut compter que sur le soutien d’une partie de la communauté tigré, ce qui n’est pas grand-chose. Sa réélection est plutôt surprenante. Les fraudes ont été manifestes et l’opposition au régime est de plus en plus grandissante. Qui sait combien de temps Zenawi pourra encore la réprimer ?

Des irrégularités ont entaché le dernier scrutin éthiopien. Mais en Erythrée, il n’y a toujours pas eu d’élections présidentielles depuis l’indépendance en 1993. Il n’y a pas d’opposition politique non plus, un parti unique gouverne le pays. L’Erythrée est-elle une dictature ?

En Afrique, les partis politiques n’existent pas et la démocratie multipartite ne fonctionne pas. D’abord, parce que ce modèle politique créé des divisions. Au Congo, par exemple, il y a presqu’autant de partis politiques que d’habitants. Le but de tout cela est de diviser les gens, non plus selon les tribus comme autrefois, mais selon les partis politiques. Il s’agit de démocraties de basse intensité.

Ensuite, le multipartisme ne fonctionne pas en Afrique parce que ce modèle de démocratie est un cheval de Troie pour les impérialistes. Les puissances néocoloniales faussent le jeu démocratique en finançant les candidats qui répondront le mieux à leurs exigences : accès aux matières premières pour les multinationales, alignement sur la politique étrangère, etc. Avec le multipartisme en Afrique, les impérialistes vous disent tous les quatre ou cinq ans : « Allez voter pour ces candidats que nous avons sélectionnés pour vous. Ils vont vous appauvrir et vous tuer. Votez pour eux ! »

La question est de savoir : la démocratie multipartite est-elle un idéal auquel tout pays doit impérativement aboutir ou bien un Etat est-il libre de choisir le système politique qui lui convient le mieux selon ses spécificités, son histoire et sa culture ? Compte tenu de la disparité ethnique et religieuse en Erythrée et du fait que la mobilisation est une composante essentielle du modèle de développement, vous devez favoriser un système qui renforce l’unité du peuple. Un système à parti unique correspond donc mieux aux spécificités de l’Erythrée que le multipartisme.

En Occident, on a souvent tendance à croire que notre modèle de démocratie est le plus abouti. A tort selon vous ?

La démocratie dont les Occidentaux font la promotion est une démocratie de minorités. Le pouvoir n’est pas dans le parlement ou dans les partis politiques. Il se trouve derrière, concentré dans les mains de ceux qui détiennent l’argent, font tourner l’économie et financent les partis. Mais cette élite économique n’a jamais été soumise au suffrage universel. Pourtant, c’est elle qui détient le plus gros du pouvoir. Est-ce démocratique ?

Un exemple très simple : la publicité pour les enfants. Des études scientifiques ont établi que les publicités destinées aux enfants avaient un effet négatif sur le développement des plus petits. Si la population était correctement informée sur ce sujet et qu’on lui demandait de se prononcer sur la question, nul doute qu’elle choisirait d’interdire ce type de publicité. Pourtant, la plupart des gouvernements occidentaux ont toujours rejeté cette idée sous la pression des lobbies. On le voit donc clairement ici, les intérêts de l’élite économique priment sur la volonté populaire.
Dans son livre « Les Etats manqués », Noam Chomsky s’inquiète du déficit démocratique des Etats-Unis. Nous ne reviendrons pas sur l’élection pour le moins étrange de Georges W. Bush face à Al Gore en 2000. Meles Zenawi n’aurait probablement pas fait mieux. Chomsky rapporte un autre fait éclairant. Lorsque l’administration Bush a présenté son budget en février 2005, une étude révélait que les positions populaires étaient à l’opposé des politiques menées. Là où le budget augmentait, l’opinion souhaitait qu’il diminue (défense, guerres en Irak et Afghanistan, dépendance à l’égard du pétrole, etc.). Par contre, là où l’opinion souhaitait que le budget augmente, il diminuait (éducation, réduction du déficit, soutien aux anciens combattants, etc.)

Il serait trop long d’analyser ici toutes les lacunes des démocraties occidentales. Mais croire que ce modèle est la panacée est très prétentieux et loin de la réalité. La vice-ministre de la Culture en Bolivie proposait récemment une définition personnelle de la démocratie : « Un pays est démocratique quand les besoins fondamentaux de tous ses citoyens sont satisfaits. ». Si l’on se rallie à cette conception, l’Occident a beaucoup à apprendre de l’Erythrée en matière de démocratie.

Le président Isaias Afwerki a mené la résistance contre l’Ethiopie et préside le pays depuis son indépendance. N’avait-il pas promis des élections ?

Il a dit que le pays a besoin de démocratie mais que pour rencontrer ce besoin, il faut d’abord établir des structures de base. L’Erythrée est un jeune pays, encore marqué par la guerre contre l’Ethiopie. Tout n’est pas parfait, il reste du chemin à parcourir. Selon moi, l’Erythrée est une démocratie populaire où les gens ont accès aux soins de santé, ne risquent pas la mort en buvant un verre d’eau, ont du travail, de la nourriture, de l’électricité… Je préfère vivre dans un pays comme celui-là plutôt que dans une soi-disant démocratie comme le Congo ou l’Ethiopie. Et si malgré tout, on considère l’Erythrée comme une dictature, je préfère vivre sous pareille dictature. Pour moi et mes enfants, car je sais qu’ils ne manqueront de rien et pourront aller à l’école.

Le gouvernement érythréen est souvent critiqué sur la question des droits de l’homme et notamment sur la liberté de culte. Hormis les quatre religions reconnues par l’Etat (l’Église orthodoxe d’Érythrée, l’Église catholique, l’Église évangélique luthérienne d’Érythrée et l’islam), tous les autres groupes religieux sont interdits. Comment expliquez-vous cette position du gouvernement ?

Toutes les autres religions ne sont pas interdites, mais si vous voulez adhérez à un autre culte que ceux autorisés par le gouvernement, vous devez faire une demande spécifique et entrer un dossier mentionnant notamment les sources de financement étranger. Il s’agit en fait d’une mesure de protection du gouvernement contre les religions exportées qui servent des intérêts politiques, principalement la religion protestante et le courant pentecôtiste.

Le pentecôtisme est tout droit venu des Etats-Unis et est très lié à l’extrême droite américaine qui entourait le président Georges W. Bush. Au nom de la liberté de culte, ce virus attaque la jeunesse africaine pour la détruire en promouvant la réussite matérielle et en exacerbant l’individualisme.

Très proches des valeurs anglo-saxonnes, ces religions exportées en Afrique ont toujours servi des intérêts politiques, permettant à la Grande-Bretagne et principalement aux Etats-Unis d’infiltrer la société africaine. En 1946 déjà, le consul général de France au Congo belge s’inquiétait : « Le gouvernement américain ne craignant pas d’écarter les missionnaires de leur véritable apostolat, s’en sert pour étendre son influence sur les pays du centre-ouest africain. (…) il n’est pas douteux qu’ils [les missionnaires] disposent de fonds considérables et que les autochtones seront ainsi attirés dans l’orbite américaine. »

Aujourd’hui, les techniques se sont encore améliorées avec la méthode Pizza Land ! Imaginez : je suis un missionnaire protestant américain et je débarque en Afrique. Je repère des jeunes gens éloquents et les recrute. Ils sont très pauvres, il me suffit d’un peu d’argent pour les convertir. Je les achète en quelque sorte. Ensuite, je les envoie aux Etats-Unis, dans des écoles de marketing proche de la société Pizza Land, une firme de l’agro-alimentaire qui pratique des techniques de marketing très agressives. Formés, mes jeunes prêcheurs repartent vers l’Afrique où ils vont commencer leur travail de conversion, faisant de nombreux discours, créant des groupes de musique, montant des émissions de télévision… Les Etats-Unis ont dessiné ce projet d’influence qui prend de l’ampleur partout dans le monde.

L’Erythrée lutte contre cela car cette religion est très axée sur la richesse matérielle et l’individualisme. Certains prêcheurs se baladent en 4x4 et arborent des montres en or : c’est censé démontrer qu’ils ont été bénis par le Seigneur ! Mais à Asmara, on prône le bien-être général et la solidarité. D’autre part, le service militaire est obligatoire en Erythrée. Il est assorti d’un service civil durant lequel les jeunes participent à la construction d’hôpitaux ou aident les fermiers dans leur travail par exemple. Mais le gouvernement a commencé à rencontrer des problèmes lorsque des jeunes protestants ont refusé d’accomplir ces tâches, sous prétexte que leur religion le leur interdisait. Voilà pourquoi aujourd’hui, en Erythrée, vous pouvez adhérer à la religion que vous voulez, mais vous devez montrer patte blanche d’abord. Le gouvernement ne veut pas que la jeunesse se fasse infiltrer par ce virus.

Même s’il agit pour le bien-être de la population et du pays, le gouvernement ne devrait-il pas laisser le libre choix à ses citoyens ?

On ne peut pas parler de choix quand des missionnaires proposent de l’argent à des personnes qui n’ont pas grand-chose. Quand vous êtes démuni, vous n’avez pas le luxe de faire des choix. Vous optez naturellement pour la solution qui vous paraît la plus avantageuse. C’est presqu’une question de survie. Ca peut paraître étrange, vu de l’Occident, qu’un Etat impose des restrictions sur la liberté de culte. Mais en Afrique, dans les pays qui connaissent la misère, on ne peut pas parler de libre choix quand des missionnaires protestants achètent des gens pour les convertir, infiltrer la société et s’ingérer dans les affaires publiques.

Un autre point sur lequel l’Erythrée est régulièrement critiquée : la liberté de la presse. Pourquoi les médias privés sont-ils interdits dans le pays ?

Les médias privés africains n’existent pas. Pour lancer un média privé, vous avez besoin d’un important capital et vous devez concurrencer les groupes médiatiques occidentaux sur un marché libéralisé. C’est pratiquement impossible pour des petits Etats du Sud. Dans les années 70, de nombreux pays du Tiers-Monde avaient dénoncé l’impérialisme culturel dont ils étaient victimes, à savoir, selon le spécialiste de la communication Herbert Schiller : « l’ensemble des processus par lesquels une société est introduite au sein du système moderne mondial et la manière dont sa couche dirigeante est amenée, par la fascination, la pression, la force ou la corruption, à modeler les institutions sociales pour qu’elles correspondent aux valeurs et aux structures du centre dominant du système ou à s’en faire le promoteur. » L’Unesco lança alors le Nouvel Ordre Mondial de l’Information visant à rééquilibrer les flux de l’information à travers la planète. Mais les pays occidentaux boycottèrent cette entreprise, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis quittant même l’Unesco.

Les pays occidentaux occupent donc une position hégémonique sur le monde de l’information et utilisent les médias comme une arme de propagande pour servir leurs intérêts dans le Tiers-Monde et en Afrique particulièrement. Ce type de pratique a commencé avec les fascistes italiens dès les années 20. Et durant la Seconde Guerre mondiale, le grand Mufti de Jérusalem fut invité à s’exprimer sur le programme arabe de Radio Roma pour inciter les peuples colonisés à se soulever contre l’ennemi britannique. Les pays impérialistes ont tiré les leçons de cette propagande de guerre et les technologies se sont améliorées. Si bien qu’aujourd’hui, BBC a un programme international très complet. Et Voice of America, le service de diffusion internationale du gouvernement américain, est très présente en Afrique, émettant en amharique, tigrinya, somali, etc.

Evidemment, ces grands médias internationaux, qu’ils dépendent directement de leur gouvernement ou qu’ils appartiennent à de riches capitalistes, ne vont pas jeter des fleurs aux pays du Sud qui tentent de résister à l’impérialisme. C’est pourquoi, dans le souci de se protéger de cette guerre médiatique où tous les pays ne jouent pas à armes égales, l’Erythrée a pris la décision d’interdire les médias privés.

La création d’Al Jazeera n’a-t-elle pas un peu rééquilibré les inégalités Nord-Sud dans le monde de l’information ?

Tout à fait. Et beaucoup d’autres médias arabes ont suivi. Mais récemment, le Congrès des Etats-Unis a produit un rapport très instructif sur le danger de ces médias arabes. Il estime que ces télévisions qui rapportent la réalité sur le terrain, en Irak notamment, véhiculent des idées anti-américaines et influencent l’opinion US. Le Congrès estime que ce sont des télévisions terroristes qu’il faut interdire. Les impérialistes critiquent donc l’absence de médias privés en Erythrée et inondent les pays du Tiers-Monde avec leurs informations. Mais ils refusent que dans l’autre sens, les médias du Sud informent les citoyens occidentaux. Pourquoi ? La liberté d’expression ne serait-elle bonne que lorsqu’elle sert les intérêts des puissances impérialistes ? Les gouvernements occidentaux ont-ils quelque chose à cacher à leur population sur ce qu’ils font dans le Sud ?

Outre l’absence de médias privés, l’Erythrée est accusée de détenir un grand nombre de journalistes en prison. Le gouvernement n’est pas très ouvert à la critique ?

Tout d’abord, il faudrait pouvoir vérifier les chiffres avancés. Ensuite, il faut savoir que beaucoup de personnes se font passer pour des journalistes, mais sont en réalité au service des puissances impérialistes. L’un d’eux par exemple travaillait directement pour l’ambassade américaine. L’Erythrée est un pays souverain qui cherche à se développer. Mais certains, sous couvert de faire du journalisme, tentent de manipuler l’opinion publique et de déstabiliser le gouvernement. Les services secrets américains soutiennent cela. Ils tentent d’infiltrer la société érythréenne et incitent les jeunes à fuir le pays. L’idée derrière cela est que si la plupart des jeunes quittent le pays, l’armée sera affaiblie, l’économie ne tournera plus et le gouvernement sera renversé. Cette technique n’est pas nouvelle. Elle a déjà été appliquée à Cuba. Au Venezuela également, les services secrets américains financent des médias anti-Chavez, des partis d’opposition, des ONG critiques envers le gouvernement, etc. Les Etats-Unis ont toujours cherché à déstabiliser les gouvernements qui n’étaient pas alignés sur leur politique.

Le gouvernement érythréen ne réagit-il pas trop durement ? En tant que journaliste, je peux me rendre en France et critiquer le gouvernement, je ne serai pas arrêté pour autant.

Vous ne serez pas arrêté, mais si vos critiques sont vraiment pertinentes, vous n’aurez pas pignon sur rue. Vos articles seront publiés sur des sites d’information alternative ou dans des pamphlets par exemple. Et vous toucherez un public très minime comparé à celui qui s’informe via TF1 par exemple. Si vous voulez vous exprimer sur ces grands médias capitalistes, vous devez chanter ce qu’ils veulent entendre. Donc, d’une certaine manière, vous êtes déjà en prison.

Bien-sûr, vous pouvez vous inquiéter du manque de liberté en Erythrée. Mais posez-vous la question : comment réagirait la Belgique si l’Iran finançait des grandes chaînes de télévision appelant à renverser le gouvernement et menaçait constamment de bombarder Bruxelles ? Comment réagirait la France si Cuba appuyait des groupes terroristes cherchant à assassiner Nicolas Sarkozy ? Comment réagirait Washington si le Venezuela finançait et formait des groupes politiques et des syndicats d’opposition aux Etats-Unis ? Il y a fort à parier que les citoyens occidentaux ne jouiraient plus des mêmes libertés. Aux Etats-Unis, il n’a même pas fallu attendre d’arriver à un tel stade pour que le gouvernement vote un ensemble de lois liberticides, le fameux Patriot Act censé lutter contre le terrorisme.

Finalement, l’Erythrée ressemble fort à Cuba. Isaias Afwerki et Fidel Castro, même combat ?

C’est vrai que tous deux ont lutté pour libérer leur pays avant de le présider. Ils ont lancé une révolution sociale en faveur du peuple. Et autant l’Erythrée que Cuba sont des bastions contre l’impérialisme. Ce qui leur vaut les foudres des Etats-Unis.

Tout comme contre Cuba, Washington mène donc une campagne contre l’Erythrée, critiquant par exemple son manque de démocratie. Les systèmes politiques sont d’ailleurs assez semblables à La Havane et Asmara. Mais les critiques de Washington sont-elles fondées pour autant ? François Houtart rapportait cette anecdote récemment : un député luxembourgeois, en visite à La Havane, lui avait confessé avoir trouvé plus de démocratie à Cuba que dans son propre parti ! Car au-delà de l’existence d’un parti unique et de la longévité de Fidel Castro aux affaires politiques, il existe un tas d’instances démocratiques, à d’autres échelons. La chose est valable également pour l’Erythrée où, dès la lutte pour l’indépendance, le FPLE a mis en place des conseils démocratiques dans les villages, renversant l’ordre féodal et favorisant l’émancipation des femmes qui pouvaient s’impliquer dans la gestion politique.

Autre cheval de bataille US contre Cuba et l’Erythrée : la question des droits de l’homme. Là encore, s’agit-il d’une technique de propagande ?

Le souci que manifestent les Etats-Unis pour la question des droits de l’homme ne tient pas longtemps la route lorsqu’on observe la politique étrangère de ce pays. Washington s’inquiète du respect des droits de l’homme à Cuba ou en Erythrée. Mais elle soutient l’Arabie Saoudite où une femme qui se fait violer est condamnée au fouet et emprisonnée. Mais elle soutient la Colombie où les opposants politiques et les syndicalistes sont massivement assassinés. Mais elle soutient le dictateur Islom Karimov qui fait bouillir à mort les dissidents en Ouzbékistan. Et la liste est longue.

Par ailleurs, les Etats-Unis ne sont pas en reste en matière de torture. Ce qui se passe en Afghanistan, en Irak, ou dans les prisons secrètes de la CIA, entache quelque peu l’armure du chevalier blanc US.

Enfin, il faut également rappeler que la charte des droits de l’homme comporte également des droits socio-économiques. Par exemple, « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que les services sociaux nécessaires ». Ces droits socio-économiques ennuient les Etats-Unis qui militent pour les retirer de la charte. Selon Jeane Kirkpatrick, ancienne ambassadrice US auprès des Nations Unies, ils sont une lettre au Père Noël. On pourrait en effet se demander qui, de l’Erythrée, de Cuba ou des Etats-Unis, respecte le plus les droits de l’homme. Lorsque vous arrivez à l’aéroport de Cuba, vous pouvez lire cette affiche : « Ce soir, 200 millions d’enfants vont dormir dans la rue, pas un seul d’entre eux est cubain. ». Aux Etats-Unis par contre, des familles américaines ont été mises à la porte de leur maison à cause des banques et de l’Etat qui a dérégulé le secteur financier. En France, « pays des droits de l’homme », il y aurait environ 800.000 sans-abris.

La question des droits de l’homme est un argument auquel recourent souvent les puissances impérialistes pour tenter de décrédibiliser leurs ennemis. Mais tout cela est très hypocrite. Cela dit, cette instrumentalisation ne doit pas empêcher toute critique envers le gouvernement érythréen, qui a encore du chemin à parcourir. Simplement, il faut se montrer méfiant lorsqu’un pays comme les Etats-Unis utilise la question des droits de l’homme pour mener une politique guerrière.

Les Etats-Unis ont toujours lutté contre Cuba pour éviter que d’autres pays en Amérique Latine suivent l’exemple. Aujourd’hui, Washington portent les mêmes inquiétudes sur l’Erythrée. Pensez-vous que la révolution érythréenne et son modèle de développement pourraient inspirer d’autres pays en Afrique et libérer le continent du néocolonialisme ?

Chaque pays a ses spécificités. Une révolution ne s’exporte pas telle qu’elle au-delà des frontières. Néanmoins, cette volonté de se libérer des puissances impérialistes devrait inspirer d’autres gouvernements en Afrique. Le continent dispose de tellement de richesses.

Notez également que la vision politique de l’Erythrée est régionale. Elle ne veut pas laisser de place aux interférences des puissances étrangères mais a bien conscience qu’elle ne peut se développer seule. Tous les pays de la Corne de l’Afrique doivent se mobiliser et résoudre leurs contradictions par le dialogue. La région est riche et bien située. Elle pourrait devenir un pôle économique très important. La crise somalienne pourrait également être résolue si on abordait le problème dans cette perspective régionale. C’est ce que tente de faire l’Erythrée mais les impérialistes s’efforcent de bloquer ce projet qui leur fait peur. Alors les Etats-Unis accusent Asmara de soutenir des terroristes et montent l’Ethiopie contre ses voisins. Imaginez si la zone de libre-échange entre l’Erythrée et l’Ethiopie avait été étendue au Soudan, à Djibouti, à l’Ethiopie puis au Kenya et même à l’Ouganda. Vous auriez eu là un très grand marché, avec beaucoup de ressources, sans intervention des puissances occidentales et connecté aux pays arabes ainsi qu’au marché asiatique.

Il y avait déjà eu une expérience assez semblable dans les années 60 : le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie avaient créé un marché commun avec des accords de libre-échange. Mais les impérialistes, pris de peur, organisèrent un coup d’Etat en Ouganda, plaçant Idi Amin Dada au pouvoir en 1971. Un an plus tard, le projet de marché commun s’effondrait et tous ses pays membres entraient en crise. Quant à l’Ouganda, il traversa une guerre civile pendant de longues années.

Le fait est que l’impérialisme, et particulièrement l’impérialisme US, est le pire ennemi de la région. Tant que cette interférence existera, l’Erythrée aura des problèmes. Mais si les acteurs régionaux parviennent à se mettre d’accord avec l’Erythrée, même à 50%, les choses changeront totalement. Il y aura un énorme bond économique qui aura des effets bien au-delà de la seule Corne de l’Afrique !

Source :

- Tout ce que vous ne devriez pas savoir sur l’Erythrée (1/3)
- Tout ce que vous ne devriez pas savoir sur l’Erythrée (2/3)
- Tout ce que vous ne devriez pas savoir sur l’Erythrée (3/3)

Mohamed Hassan est un spécialiste de la géopolitique et du monde arabe. Né à Addis Abeba (Ethiopie), il a participé aux mouvements d’étudiants dans la cadre de la révolution socialiste de 1974 dans son pays. Il a étudié les sciences politiques en Egypte avant de se spécialiser dans l’administration publique à Bruxelles. Diplomate pour son pays d’origine dans les années 90, il a travaillé à Washington, Pékin et Bruxelles. Co-auteur de L’Irak sous l’occupation (EPO, 2003), il a aussi participé à des ouvrages sur le nationalisme arabe et les mouvements islamiques, et sur le nationalisme flamand. C’est un des meilleurs connaisseurs contemporains du monde arabe et musulman.


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