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Un Tchernobyl financier ?

par Jean-Pierre Avermaete
mardi 11 mai 2010 par Pierre

Une analyse des faits qui ont amené à la situation de la Grèce.

En 2005, deux ans avant que la crise financière ne bouleverse le monde, deux décisions d’importance et, en fait, prémonitoires venaient d’être prises par les autorités américaines. D’une part, la Réserve fédérale estimait inutile de publier dans le détail les masses monétaires du pays. Les crédits extravagants étaient de cette façon escamotés et personne ne pouvait plus se rendre compte de leur évolution. La décision était officiellement justifiée par le coût que représentait cette mise à jour périodique.

La seconde décision, corollaire à la première, concernait les deux agences hypothécaires Fannie Mae (Federal National Mortgage Association, FNMA) et Freddie Mac (Federal Home Loan Mortgage Corporation, FHLM). Deux institutions spécialisées dans le refinancement hypothécaire du pays. Toutes deux cotées en Bourse. Elles étaient dorénavant dispensées de publier un bilan.

Ces deux décisions annonçaient, en fait, l’imminence de la crise. Elle survint deux ans plus tard, en août 2007, lorsque la banque d’affaires américaine Bear Stearns réclama des crédits pour renflouer deux de ses propres Structure Investment Vehicles (SIV) qui capotaient suite à des défaillances hypothécaires dites subprimes. Les autorités monétaires américaines ont rapidement compris l’ampleur du désastre et ont mis des liquidités par milliards à la disposition du système bancaire.

FNMA et FHLM n’ont pas été épargnées. Leurs pertes se sont rapidement chiffrées à des dizaines de milliards et les deux institutions n’avaient d’autre alternative que de quémander le soutien du gouvernement. Ce dernier n’a pas eu le choix non plus. Un ultimatum chinois venait d’être formulé. Il faut savoir qu’une large partie des réserves de changes que détiennent les banques centrales étrangères est investie dans des obligations émises par ces deux géants hypothécaires. C’est que ces derniers jouissent de facilités légales et sont par conséquent considérées comme des émetteurs étatiques. La Chine a fait savoir au gouvernement Bush de l’époque qui si ce dernier laissait péricliter ces deux institutions, elle abandonnerait le dollar. Le gouvernement américain a donc repris les dettes des deux instituions à son compte, plus de 5,000 milliards de dollars, augmentant d’un coup la dette publique de près de 50% !

Les deux institutions ont, de plus, obtenu la permission de considérer toute créance impayée comme perçue et ceci durant deux ans pleins. Au bout de ce délai, si la somme est toujours restée impayée, elle sont obligées de rectifier les comptes et d’enregistrer la perte. Cette pratique est chose courante aux États-Unis. Pour toutes les autres institutions financières, le délai est toutefois réduit à trois mois. Cela explique en partie pourquoi les statistiques financières américaines sont si peu fiables et doivent régulièrement être corrigées.

Cahin-caha, la crise a empiré tout au long des premiers trimestres de 2008. Jusqu’à ce que Lehman Brothers sombre à son tour. A partir de cet instant, la crise s’est répandue dans le monde entier, entraînant tout le système bancaire dans sa chute. Les autorités américaines ont cependant remarqué que la valorisation des actifs déficitaires constituait un inconvénient majeur. Jusqu’à ce moment, les institutions financières étaient contraintes de valoriser leurs actifs aux prix du jour. Comme ces derniers s’effritaient inexorablement, les pertes ne faisaient que s’accumuler. Aussi a-t-on décidé de changer les règles comptables. Dorénavant, les institutions financières pouraient valoriser leurs actifs au pifomètre. Depuis, les banques se sont miraculeusement redressées et enregistrent des bénéfices mirobolants.

Il va de soi que la nouvelle procédure comptable était d’application chez FNMA et FHLM. Mais cela n’a finalement pas suffi pour maquiller les comptes. Les pertes s’accumulent et FHLM a dû reconnaître mercredi dernier, le 5 mai, qu’elle avait un trou de 8 milliards à combler. Elle a profité de l’occasion pour réclamer une rallonge financière au gouvernement de 10,6 milliards de dollars. C’est dire si les résultats des prochains mois seront catastrophiques.

Les problèmes financiers de FHLM ne sont pas dérisoires. Ils affectent le dollar. Si les créanciers qui ont placé leurs réserves dans ces titres (plus de 792 milliards de dollars de titres FHLM et FNMA sont détenus par les banques centrales étrangères) commencent à douter de leur solidité, ils s’en débarrasseront. Ce qui ne serait pas sans conséquence sur le billet vert. Il y a donc danger.

Et ceci d’autant plus que le dollar est et reste la référence incontournable du système bancaire occidental. Tout est exprimé en dollar et la plupart des produits sortis de l’ingénierie financière ont le dollar comme étalon. Un effondrement du billet vert rimerait avec une implosion de ces produits. Il faut éviter cela coûte que coûte. Jusqu’ici, les banques occidentales s’en tirent plutôt bien. Dès qu’elles ont recouvré leur assurance et leur arrogance, elles se sont attaquées à différents marchés successivement. Comme elles sont les seules teneurs de marché, elles y font la pluie et le beau temps.

Au début, ce sont les marchés à terme des matières premières et des denrées alimentaires qui subissent leurs assauts. Voyant que les dérives causaient pas mal de remous sociaux, elles se sont rabattues avec succès sur les Bourses. Elles y poussent les cours vers le haut. De temps à autres, elles cassent l’envolée. Ce qui leur permet de récolter pas mal de milliards et de se reconstituer un matelas financier. De plus, en favorisant la tendance haussière, elles confirment la reprise économique. La Bourse étant, comme on le sait, le baromètre prémonitoire de la conjoncture.

Lors de leurs diverses opérations, les banques se fient généralement à leurs logiciels hautement sophistiqués, les fameux algos. Certains, on le sait, réagissent à la milliseconde sur le déroulement des marchés. D’autres se contentent de prévenir les opérateurs que certains seuils viennent d’être franchis afin qu’ils agissent en conséquence. En fait, la présence de ces programmes attise la volatilité des cours, source de profit pour les banques – teneurs de marché. L’exemple-type de ces manipulations manifestes n’est autres que Goldman Sachs.

Comme toujours, les banques exagèrent. Après les Bourses, voilà qu’elles s’en prennent aux emprunts d’état. La Grèce est dans leur collimateur. Il est vrai que les dirigeants politiques ne savent pas s’empêcher de critiquer leurs prédécesseurs dès qu’ils prennent le pouvoir. Ils héritent toujours de finances délabrées, de caisses vides, de budgets déséquilibrés. George Papandreou, le nouveau premier ministre grec, n’échappe pas à cette règle. Du pain bénit pour les banques et leurs spéculateurs affiliés. Voilà qu’elles peuvent matraquer le cours des emprunts grecs en toute impunité. Par ricochet, elles malmènent l’euro et ôtent ainsi pas mal de pression sur le dollar. Les atermoiements des dirigeants européens renforcent leurs positions. Quoiqu’ils entreprennent, elles gagnent encore plus. Elles aspirent littéralement toutes les disponibilités vers elles.

Jeudi dernier, le 6 mai, certaines d’entre elles ont l’intention de refaire un numéro. Ce jour-là, suite à l’imbroglio grec qui n’en finit pas, Wall Street est d’emblée orientée à la baisse. L’indice Dow Jones fléchit imperturbablement et son déclin s’accélère au fil du temps. Tout le monde joue le jeu. Jusqu’à ce que tout à coup la machine s’emballe. En moins de trois minutes, l’indice chute de plus de 600 points. Douze minutes plus tard, il a récupéré le terrain perdu et évolue à son niveau antérieur. En un quart d’heure, plusieurs centaines de milliards de dollars, (certains avancent le montant de 1,000 milliards !) ont changé de propriétaire.

Que s’est-il passé ? Selon les sources officielles, ce serait un opérateur de la Citibank qui se serait trompé de bouton, multipliant involontairement le montant d’un ordre par un facteur de mille. Le titre visé serait celui de Procter & Gamble. L’explication ne tient pas la route. En effet, aucun opérateur n’a le droit de placer d’ordres dépassant les limites convenues sans l’approbation de ses supérieurs. En admettant que ceux-ci aient donné leur accord par inadvertance, là encore, le département qui est chargé du traitement des ordres, le back office, aurait inévitablement sonné la sonnette d’alarme et l’ordre aurait été annulé. Enfin, la Bourse elle même n’accepte jamais d’ordres qui occasionne un mouvement de la cote supérieur à une limite définie. Aucun de ces garde-fous n’a fonctionné.

L’autre explication en vogue prétend que les fameux algos seraient à l’origine de la débâcle. Là aussi l’explication tient difficilement la route. Depuis le krach de 1987 et les crises boursières successives de ces deux dernières décennies, des mesures contraignantes ont été mises en place pour réduire de tels dérapages. Dès qu’un mouvement dépasse un seuil déterminé, ces programmes cessent toute activité automatiquement. Il est donc impossible qu’ils aient perturbé la Bourse de cette façon. Surtout si on se réfère à la seule et unique valeur désignée : Procter & Gamble.

Les algos pourraient cependant avoir engendré la débâcle s’il s’agissait de différents programmes traitant différentes valeurs et détenues par différentes banques. Dans ce cas, n’étant pas au courant de ce que les autres faisaient, ces programmes pouvaient effectivement agir de la sorte. Et c’est sans doute ce qu’ils ont fait. La chute d’une seule valeur ne peut influencer de la sorte un indice boursier. Par contre, la chute d’une série de valeurs peut parfaitement engendrer le recul enregistré.

En fait, les protagonistes de l’affaire ont joué tels des apprentis sorciers avec de la matière fissible. Ils ont enclenché une réaction qui s’est emballée, telle que la catastrophe de Tchernobyl. Il leur a fallu trois minutes pour débrancher leurs ordinateurs et douze minutes pour redresser la situation. Mais ce qu’ils visaient, en revanche, ils l’ont parfaitement obtenu. Du moins jusqu’à nouvel ordre. L’autorité judiciaire pourrait en effet annuler le tout.

Le premier but : gagner un maximum en aussi peu de temps que possible : c’est fait. Malheureusement avec une chute inappropriée de la Bourse. Le gain est donc en sursis. Deuxième but : détourner l’attention des ennuis financiers de FHLM. C’est aussi réussi puisque personne n’en parle. Même l’administration Obama n’en a rien dit, se préoccupant davantage de la situation grecque et de l’euro. Enfin, troisième but : sauvegarder, voire renforcer, le dollar : c’est tout aussi magistralement atteint, puisque le billet vert recouvre son statut de valeur refuge.

Malheureusement, ces actions sont fortement radioactives et les retombées risquent de se retourner contre ceux qui l’ont engendrées. L’affaire est loin d’être close. Et le spectacle continuera. Dommage qu’il fasse autant de victimes à travers le monde.

Courriel de l’auteur

Jean-Pierre Avermaete est journaliste économique à Trends-Tendances et à De Tijd, ancien gestionnaire dans une banque d’affaires, ex-opérateur en Bourse et membre du réseau scientifique d’ATTAC-Belgique en tant qu’économiste. Il est l’auteur, avec Arnaud Zacharie (chercheur au CADTM), de Mise à nu des marchés financiers - Les dessous de la globalisation (2002), aux Éditions Syllepse.


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