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La véritable histoire de la chèvre de Monsieur Seguin.

conte pour petits anars de Johan de Dina
samedi 1er mai 2010 par anik

Quand j’étais petit, mon grand père me racontait des histoires, des connues et des moins connues.

Souvent ces histoires avaient pour cadre les montagnes de notre Provence et du comté de Nice

Aussi comme tous les enfants, je connaissais celle des « Lettre de mon moulin » d’Alphonse Daudet : Le secret de maître Cornille, Le coup de pied de la mule du Pape, L’élèxir du révérend père Gaucher, Les trois messes basses, et surtout, La chèvre de Monsieur Seguin .

Je suis sûr que la plupart d’entre-vous connaissent l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin.

« Qué se batégue tota la nuech, ei pi lo matin, lo loup la mangeat « 

Eh bien , je vais vous dire que cette version là, ce n’est pas la véritable histoire de la blanchette à Seguin. La véritable histoire, c’est un vieux berger qui me la raconté un jour de pluie à sa cabane.

Il y avait alors du côté de la montagne de Lure , vers le Col de Valbelle, un hameau dont il ne reste aujourd’hui plus aucune trace. Tous les habitants en étaient parti une dizaine d’année après la guerre de 1870, sauf un , Hyacinthe Seguin, un vieux chevrier, sans famille et sans descendance qui survivait dans un bout de maison en partie détruite dans un hameau envahi par la ronce et l’ortie. Il cultivait quelques légumes dans son jardin , un carré d’avoine et d’orge, et il élevait une trentaine de poules et une dizaine de lapins. Il était par ailleurs un peu braconnier et à la saison des grives descendait jusqu’à Sisteron pour vendre ses prises aux hôteliers.

Un jour à la foire, il remarqua une petite biquette toute blanche avec des petites cornes pointues. Elle avait l’air à la fois tendre et rebelle et le regardait de ses grands yeux cillés de noir.

Elle lui plaisait cette biquette, et comme il avait quatre sous sur lui ; il marchanda et repartit chez lui menant la chèvre par une cordelette. En remontant par le chemin, il s’arrêta plusieurs fois, il la regardait et se disait, comme elle est gracile cette biquette. Comme elle est belle cette chevrette. Et oui, «  couma era béou lo cabreta de mosiu Seguin ».

Il arrangea une petite étable, jeta de la paille et du genêt secs sur le sol, remplie la mangeoire de luzerne et de saint foin fleurit et lui passa autour du cou un collier muni d’une clochette d’argent.

La journée, il la menait au pré, il lui passait une longe qu’il attachait à un piquet fiché en terre, puis il vaquait à ses occupations : le jardin, les ruches, le bois pour l’hiver, l’herbe pour les lapins et bien d’autre chose encore.

Cette petite chèvre blanche lui tenait compagnie, il lui parlait comme à une personne et elle semblait le comprendre, réagir aux intonations de sa voix, comme le faisait avant son vieux chien qui était mort voilà deux ans.

En plus elle était câline cette petite chèvre, elle venait le gratter du sabot de sa patte pour réclamer des caresses ou des gratous. Bref, il était heureux.

Mais la chèvre de Monsieur Seguin regardait aussi vers les barres de la montagne au-dessus de la forêt. De temps à autre elle y apercevait des chamois, libres et agiles se découpant parmis les grands rochers au bord de l’abîme et elle avait envie d’y aller voir.

Le père Seguin faisait des projets en se disant « A l’automne, je la conduirais au bouc chez le Saturnin du moulin et j’aurais le chevreau ou la chevrette, puis le lait pour faire un peu de fromage et puis plus tard un petit troupeau….

Tous les matins, il allait la chercher avec une poignée d’avoines ou d’orge. Il l’étrillait puis la sortait au pré et l’attachait à la longe.

Mais la petite chèvre s’ennuyait ; elle regardait vers la montagne et commençait à tirer sur la longe. Elle se détacha plusieurs fois, mais fut arrêtée par la clôture du pré.

Monsieur Seguin s’aperçu que la petite chèvre n’était plus comme avant… ..Elle prenait moins de plaisir à brouter l’herbe du pré, elle demandait moins de câlin, moins de gratous.

Le soir, elle rentrait en tirant la patte, et le matin, elle goûtait l’avoine du bout des lèvres d’un air las.

Monsieur Seguin tenta de la raisonner : » Tu es heureuse ici, biquette. Tu as tout ce qu’il te faut, à manger, de l’eau fraîche, tu es peignée chaque jour, tu as mon affection, je te parle…

Je sais que tu regardes vers la montagne. Ne va pas croire que là-haut l’herbe est plus tendre et meilleure qu’ici. En plus, là-haut, c’est le domaine du loup et seule, ils ne feraient qu’une bouchée de toi. Ici tu as le gîte, le couvert, la sécurité et l’affection, alors que là-bas. Quien sas ? »

Mais la petite chèvre avait d’autres idées en tête….

Un soir Monsieur Seguin referma mal la porte de l’étable et dés les lueurs de l’aube, la chevrette se tourna, balança d’une ruade ses deux sabots arrière dans la porte et celle-ci s’ouvrit. Elle s’élança , sauta par-dessus la clôture et couru en direction de la montagne.

Là haut tout était beau et l’herbe et les feuillages avaient le goût de la liberté. De là-haut la maison de Monsieur Seguin était toute petite, comme le pré, comme tout ce qui semblait faire la grandeur des hommes.

Au coin d’un rocher, elle aperçu un chamois, elle se précipita pour lier connaissance, mais celui-ci n’avait jamais vu de chèvre blanche et il s’escapa.

La journée se passa, en exploration, et en cavalcade sauvage. Elle s’arrêtait seulement pour se désaltérer à quelques sources qui jaillissaient glacée et limpide de la roche.

Et le jour déclina, les ombres s’étalaient créant des formes inquiétantes. La nuit arrivait, une profonde nuit éclairée par une lune magique, tout le paysage était contrasté de tache de lumière blanche bleue en zone d’ombre noire obscure.

La blanchette s’étala en haut d’un promontoire pour admirer les derniers nuages rouges orangés à l’ouest sur l’horizon. Puis elle tourna la tête vers le ciel pour voir s’allumer les étoiles.

Un bruit de branche cassé attira son attention. Elle se tourna vers l’origine du bruit et vis d’autres lueurs scintillantes s’allumer : c’était les yeux des loups.

Et c’est là que l’histoire diverge.

Ho, elle n’était pas rassurée mais elle était déterminé, elle comptait sur ses cornes, ses sabots et son agilité pour échapper aux loups.

Elle fonça droit vers les barres de la falaise, elle y avait remarqué un passage vers un surplomb. A ce moment là quelque chose sautât à côté d’elle, elle tourna brutalement la tête et fonça droit devant. Ces cornes s’enfoncèrent dans quelque chose de mou qui émit un cri strident. Elle sauta par-dessus la chose qui se roulait par terre , arriva au passage, et suivit une corniche. Quelque chose haletait juste derrière elle, elle s’arque bouta et envoya une ruade de toutes ses forces, un autre cri retentit et une forme bascula dans le vide en hurlant. Elle sauta de rocher en rocher au bord du précipice, grimpa sur une dalle verticale et aboutit sur une plate-forme où se terminait un cône d’éboulis. Tout d’un coup sortit dont on ne sait d’où, deux formes grises grognant aux yeux brillants.

Elle escalada le cône d’éboulis malgré les pierres qui se défilait sous ses sabots puis arrivé en haut se mit à pousser sur ses pattes de manière à précipiter un maximum de blocs sur ses poursuivants. Elle déclancha une avalanche de pierre. Elle entendit des grognements et des couinement aigus. D’un bon, elle se rétablie sur un amas de pierres instables et continua de grimper.

Les loups sont des prédateurs intelligents, ils savent que la moindre blessure peut les conduire à mourir de faim. Ainsi si leur proie présente une résistance dangereuse pour leur survie, ils abandonnent la chasse.

La chevrette chercha refuge sur une étroite corniche en surplomb et essoufflée et tremblantes attendi la levée du nouveau jour.

Ainsi, les loups ne mangèrent pas la chèvre de Monsieur Seguin.

Et que devint-elle ? Et bien elle appris à vivre libre en se contentant de peu dans les baous et les rochers, en étant toujours sur ses gardes, comme les bouquetins ou les chamois.

Et les loups laissèrent en paix cette furie qui savait si bien se battre.

Elle rejoignit un jour une harde de chamois femelles avec leurs petits qui finirent par accepter sa présence. Un printemps, elle rencontra un beau chamois et ils eurent une nombreuse descendance.

C’est pour cela qu’aujourd’hui on rencontre des chèvres chamoisées et que de temps à autre des bergers aperçoivent un chamois blanc.

Alors, pourquoi ne raconte t-on pas aux enfants la véritable histoire de la chèvre de Monsieur Seguin ?

Mais c’est très simple pour leur faire craindre les libertés et les faire acquiescer à l’idée que la sécurité et le confort dans la vie passe par l’acceptation de la servitude.

Voilà la véritable histoire de la chèvre de Monsieur Seguin.

« Qué se batégue tota la nuech e viure libre lo maih de la su vida « .


Johan de Dina
sur l’endehors.net


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